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Pourquoi une biographie de François Duprat ?

Propos de Joseph Beauregard recueillis par Nicolas Lebourg [et vice-versa]

Joseph Beauregard : Nous publions ensemble une biographie de François Duprat, mais nous ne sommes pas venus au personnage par le même biais et je crois que c'est intéressant. Personnellement, je suis venu au documentaire tardivement (an 2000) et j’ai eu pour première ambition de faire des films sur ce qui me préoccupait en tant que citoyen et humaniste. J’ai un intérêt très fort pour la police, le monde judiciaire, l’univers carcéral, les services de renseignements et les années 60/70 et la Ve République. Après avoir fait mon premier documentaire « En cavale », je me suis donc lancé dans une longue enquête sur la vie et la mort de Pierre Goldman.

Comme tous ceux qui se sont intéressés à ces assassinats politiques, j’ai entendu une hypothèse qui les joint : « c’est Pierre Goldman qui a fait sauter François Duprat, et ce sont les amis de Duprat – disons : des réseaux d’extrême-droite – qui ont ensuite tué Goldman pour le venger ». J’ai donc passé un bon bout de temps à travailler sur le sujet. Sauf que je n’étais pas le seul. Et qu’il y a finalement eu quelqu’un d’autre pour publier un très bon livre, Pierre Goldman, le frère de l’ombre, et pour réaliser un film sur cet assassinat – n’avalisant pas du tout cette hypothèse. Il s’appelle Michaël Prazan, il est devenu un ami et il va jouer un rôle dans cette histoire..Après cet échec, je me suis lancé dans une enquête sur « La Main Rouge » autrement dit sur les services secrets français pendant la Guerre d’Algérie qui avaient pour spécialité les attentats à la voiture piégée. Et encore une fois, j’ai échoué. J’aime beaucoup l’idée que cette enquête sur François Duprat soit le fruit de deux échecs…

Bref, comment en suis-je venu à Duprat ? Je ne suis pas un journaliste d’investigation, mais j’ai le goût de l’enquête. Depuis toujours, je fonctionne par sédimentation, j’accumule en moi des choses. Dans les quelques livres que j’avais lu sur l’extrême droite (Camus, Monzat, Algazy, Théoleyre, Charpier), la figure de Duprat était là, complexe, sulfureuse. Il était présenté comme un idéologue intelligent, stratège de l’extrême droite des années 60/70 et j’étais conscient que sa stratégie était à l’œuvre au FN. J’ai 47 ans, j’ai donc vécu en direct le retour en force du FN. De plus, mon intérêt pour l’affrontement armé et idéologique entre l’extrême gauche et l’extrême droite au cours des années 60/70 a toujours été très fort et Duprat était là. Enfin, il y avait cette enquête judiciaire inaboutie comme pour Pierre Goldman et la figure du « martyr de l’extrême droite.»

En janvier 2007, je suis donc au FIPA avec un documentaire intitulé « Les Avocats du salopard » et je retrouve Michaël Prazan. A cette époque je n’ai qu’une obsession en tête –je l’ai toujours !- faire un film sur les interprètes judiciaires et je suis donc à la recherche d’un producteur….Je vais boire un verre avec Michaël et il me demande ce que je veux faire à présent et je réponds : « faire une enquête sur François Duprat…» A présent que tout est fini, je crois comprendre ce qui c’est passé dans ma petite tête mais c’est une longue histoire. Très vite Michaël m’a emmené chez son éditeur Denoël, j’ai rencontré Abel Gerschenfeld dans son petit bureau et il m’a dit « votre projet m’intéresse beaucoup…» Et j’ai eu peur ! J’ai demandé un mois de réflexion car j’ai toujours été conscient de la lourde responsabilité que représentait mon ambition, car je n’étais pas un spécialiste de l’extrême droite. Deux semaines après Michaël qui avait compris mon inquiétude m’a téléphoné pour me dire « Joseph, j’ai trouvé la solution. Mon ami Antoine Vitkine connaît un historien qui vit à Perpignan et qui est spécialisé sur François Duprat. Je vais prendre contact avec lui et je vais organiser une rencontre entre vous deux. Et vous verrez si pouvez travailler ensemble et comment…» De mon côté, j’ai répondu à Michaël « Ah mais je vois très bien qui c’est, il s’appelle Nicolas Lebourg, je suis ses travaux de recherche de près et il est à la fac de Perpignan…»

Ce qui est curieux c’est que je n’avais jamais osé penser contact avec toi. Je me disais qu’il était impossible que l’on travaille ensemble car tu vivais à 900 km de Paris. Mais quand la vie tricote, elle tricote…

Nicolas Lebourg : J’ai le même problème, en sens inverse. Je viens à Duprat par le politique et l’universitaire. Bachelier, je suis scandalisé par la couverture d’un journal d’extrême droite profitant du « scandale du sang contaminé » pour recycler une des plus célèbres caricatures antisémites. Je me dis que si je fais une maîtrise elle traitera de la propagande des extrêmes droites. Je fais celle-ci. Dans tout ce que je lis survient le nom de François Duprat, mais je me rends compte qu’il n’existe aucun article de revue, aucun ouvrage, en traitant spécifiquement. Par ailleurs, on ne trouve pas non plus de thèse de doctorat sur son courant, le nationalisme-révolutionnaire. Comme je n’aime pas beaucoup les biographies, je me dis que ce serait une bonne idée de faire celle de Duprat pour mon DEA. Je demande l’avis de diverses personnes qui me disent toutes que c’est infaisable. Donc, comme j’ai un certain caractère, avec l’appui de Jean-Marcel Goger, mon directeur de recherches, je fais ma bio de Duprat en DEA et ma thèse sur le nationalisme-révolutionnaire. Olivier Dard me dit qu’il y a eux livres dans ma thèse : l’un sur le rapport entre fascisme et rhizome, à faire pour des presses universitaires (ce sera Le Monde vu de la plus extrême droite aux PUP), l’autre étant une biographie de Duprat à faire chez un éditeur parisien. Je continue à emmagasiner de l’information en me disant que je ferai un livre sur ce sujet. Je souhaite analyser un apport politique, déconstruire une mythologie et, en même temps, présenter un homme assassiné. Mais le sujet est tel que je me dis qu’il serait bon d’avoir un compère, quelqu’un apte à plonger dans l’humain et l’underground, alors que sortant de ma thèse, en cours de post-doc sur les camps d’internement, j’ai l’esprit très porté sur les questions structurelles. Je parle un jour à Antoine Vitkine de faire un livre et un film avec l’objectif 2008, les trente ans de l’assassinat… et puis nous nous retrouvons donc ensemble !

Joseph Beauregard : Cette dimension universitaire de ta démarche, elle m’a toujours rassurée, réconfortée et donnée confiance. En effet, je crois que je suis un « pur » documentariste et tu le sais, ma première ambition était de faire un film documentaire sur la vie et la mort de Duprat. Je n’avais jamais pensé à un livre. Pour ma part, mon premier objectif, mon grand défi était de retrouver les témoins, de construire une relation de confiance solide avec chacun d’eux afin qu’ils puissent s’exprimer sur eux et sur François Duprat sans se sentir juger, alors que j’ai toujours affirmé en préambule mes principes républicains et mes valeurs humanistes.

Il reste que le sujet de notre enquête étant extrêmement délicat, j’ai essayé de faire preuve de délicatesse et de psychologie. En quatre ans, j’ai rencontré énormément de témoins d’horizons différents mais avec tous, je me suis comporté de la même manière. Bien entendu, j’ai eu une empathie sincère et très forte avec les membres de la famille de Duprat, j’ai découvert une souffrance que je n’avais jamais soupçonné et elle m’a touché. Mais j’étais aussi dans une empathie relative avec tous les témoins. Comment les faire parler autrement puisque je voulais faire comprendre une époque, un homme, une idéologie ? Je voulais parvenir à saisir et faire saisir les réactions aux grands phénomènes du monde (comme la violence politique, les guerres de décolonisation, etc.) qui viennent heurter leurs vies. Cet élément humain c’est, il me semble, un élément central pour les objets culturels. Il y a toujours un moment où, au-delà de ce que sont les individus qu’on observe, on tisse une relation et que cette relation doit reposer sur la loyauté et le sérieux. Ce qui est vrai aussi, c’est qu’il il y a un moment où le roi est nu, où la vérité est nue, et où les êtres humains nous apparaissent enfin et nous disent quelque chose sur une époque, des engagements et sur ce monde.

Nicolas Lebourg : Voilà notre équilibre. Ce qu’il faut, c’est bannir tout jugement. Les espèces d’intellectuels d’Ancien régime qui disent au peuple où est le Bien et où le Mal n’ont pas un rôle républicain dans notre économie politique. Le rôle de l’intellectuel c’est de fournir des éléments qui permettent aux citoyens de produire leur jugement souverain. Je suis donc pour bannir tous ces damnés adjectifs et formules toutes faites qui viennent qualifier moralement des idées,des faits, des individus. Je préfère dégager des structures sociales et que le public porte sur celles-ci une réflexion qui soit aussi une mise en cause personnelle. Si on reprend les individus Duprat et Goldman, ce qui est, entre autres, saisissant chez eux c’est qu’ils défendent des idéologies de la société industrielle – le fascisme ou le communisme. Et ils le font justement au moment où la société industrielle se désagrège et l’atomisation sociale et la postmodernité s’instaurent. Ils ne peuvent donc pas toucher les masses avec de tels discours – encore moins dans le cas de Duprat, dont les idées sont disqualifiées par la Seconde Guerre mondiale – et ils ne correspondent pas à la structure économique, sociologique de leur temps. C’est en réalité un moment clé. Celui où des idéologies de masse, reflet d’une structure économique, se font idéologies de marge à l’intérieur d’une société devenant elle même une société des marges. Goldman et Duprat sont des hommes qui insufflent, en une ère devenant celle de la rationalité et de la matérialisation à outrance, un romantisme d’un temps aboli. Ils sont, pour reprendre la formule de Julius Evola, « des hommes au milieu des ruines », très anachroniques au regard de la structure sociale – et en retour la société s’accommoda de leurs assassinats, puis se développèrent des fascinations.

Néanmoins, le but final n’est pas de réaliser une histoire policière de la Ve République : c’est d’amener à la réflexion sur l’État et la société, et à la capacité française quand même extrêmement forte à accepter une sortie de l’État de droit pour aller vers des idées autoritaristes. Il serait bon que les gens s’interrogent sur cette idée que le parcours et l’assassinat d’un homme comme Duprat relèvent d’une responsabilité collective. Et, in fine, quand tu as accepté d’interroger ces questions, tu es bien forcé de voir que François Duprat est un être humain comme toi. Sans pathos, ni condamnation ni réhabilitation, on arrive à cette double idée pas nouvelle mais pas si mauvaise que ça : l’autre demeure toujours mon alter-ego, je dois travailler contre ma propre accommodation à mon irresponsabilité politique.

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