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La Fonction productrice de l’histoire dans le renouvellement du fascisme

Première parution : Nicolas Lebourg, « La Fonction productrice de l'histoire dans le renouvellement du fascisme à partir des années 1960 », in Sylvain Crépon et Sébastien Mosbah-Natanson dir., Les Sciences sociales au prisme de l'extrême droite. Enjeux et usages d'une récupération idéologique, L'Harmattan, collection Les Cahiers politiques de l' IRISES / Paris Dauphine (UMR 7170), Paris, 2008, pp.213-243.

En 1962, l’extrême droite française se trouve, pour la seconde fois en vingt ans, idéologiquement en lambeaux. En juillet, son cours est réorienté par la publication de Pour une critique positive. Cet opuscule, rédigé par Dominique Venner, est l’une des origines tant de la Nouvelle droite que du nationalisme-révolutionnaire[1]. Si le premier de ces courants se veut culturel et non fasciste, le second rêve de forger une phalange fasciste de révolutionnaires professionnels. Or, pour perdurer après mai 68, le néo-fascisme se voit contraint à moderniser son langage par la gauche, ce qui, selon un goût culturel commun dans « l’entre-deux-mai », le porte à réinvestir son histoire[2]. Le référent historique est certes le b-a-ba de toute stratégie culturelle, définie comme priorité par la Nouvelle droite, mais est surtout l’un des rares lieux d’activité du marginalisme politique.

Ce dernier est aussi une marge sociale. Les groupuscules se définissant comme nationalistes-révolutionnaires, dits « N.R. », ont été l’Organisation Lutte du Peuple (O.L.P., 1972 – 1974), les Groupes Nationalistes-Révolutionnaires de base (G.N.R., 1976 – 1978) le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (M.N.R., 1979 – 1985), Troisième Voie (T.V., 1985 – 1992), Nouvelle Résistance (1991 – 1996), Unité Radicale (U.R., 1998 – 2002), et le Réseau Radical (2002 – 2006). Leur acmé numérique se situe à la fin des années 1980, lorsque Troisième Voie compte environ 230 encartés. Sociologiquement, sous les contre-coups de l’atomisation sociale des classes populaires et du monopole du Front National quant à l’ascension sociale par l’extrême droite, le nationalisme-révolutionnaire n’a cessé de se prolétariser. Quant à son encadrement, il relève de la petite bourgeoisie disposant d’un capital culturel significatif, mais non du classement social auquel elle aspire. Cependant, parce qu’ils participent à une marge historique, le néo-fascisme, les N.R. tentent de procéder à la jonction de celle-ci avec la modernité politique. Pour eux, l’expérience fasciste fut un échec empirique critiquable mais se situant dans des conditions spatiales et temporelles spécifiques. Aussi, le phénomène des années 1920 – 1940 ne saurait postérieurement empêcher de mettre en continuité les notions d’ethnie, de peuple, de nation, de construction européenne, de socialisme et d’Etat.

En cette perspective, les travaux qui concernent leur champ politique sont autant d’éléments d’élaboration de leur « critique positive de l’action menée ». Alors que le terme « néo-fascisme » naît dès 1934, les néo-fascistes ne se réclament que du programme de 1919 et de celui de Vérone (1943). C’est-à-dire que le néo-fascisme a) se revendique du premier fascisme-mouvement, mais quant à un programme vis-à-vis duquel Mussolini et Il Fascio étaient eux-mêmes fort prudents ; b) se reconnaît dans le fascisme-régime lorsque Mussolini refusa de qualifier la République de Salo de « fasciste » estimant le terme « dépassé »[3]. Dans le premier cas, le néo-fascisme puise volontiers dans les travaux historiques qui, depuis trente ans, ont insisté sur les racines sociales et révolutionnaires du phénomène fasciste, dans le second il s’inspire de la mémoire nostalgique de ses aînés[4]. Histoire ou mémoires, ce qui importe est la mise en avant des « idées » et non des actes.

Cet opportunisme n’est pas illogique : voyant dans le fascisme une esthétique romantique plus qu’un ensemble de faits historiques, les militants développent davantage une vision du monde qu’un corpus doctrinal monolithique. En ce cadre, user de l’histoire pour renouveler idéologiquement le fascisme n’est en rien hétérodoxe : il n’y a pas ici un dogme qui construit l’action, mais la recherche d’une action politique extrayant de l’impuissance. Il n’est en rien question, comme jadis l’Action Française, d’opposer une histoire de droite à une histoire de gauche. Face au désastre de l’histoire du fascisme, ce qui importe est de trouver, puis assembler, des renouvellements idéologiques issus de l’appropriation des études historiques. Au risque de Clio, il faut insuffler l’esprit fasciste dans la glaise du matériau historiographique, pour que ce bancal golem porte et sauve la vision fasciste du monde.

En effet, l’auto-désignation comme fasciste étant désormais politiquement suicidaire, cette mouvance a été en quête d’autres représentations. Son but est de substituer à l’histoire politique une légende légitimatrice. Durant les années 1920 – 1940, la discipline historique avait été pour les fascistes un mode de production de mythes. Elle devient un instrument chargé de les extraire de l’ombre des fascismes-régimes via une relecture de l’histoire politique du XXe siècle. Les néo-fascistes partent puiser leur inspiration dans l’études des marges idéologiques de leur courant. Grâce, tout particulièrement, aux analyses historiques de la « Révolution Conservatrice », ils espèrent imiter leurs aînés dans le double-jeu de captation des dynamiques révolutionnaire et contre-révolutionnaire. C’est ainsi que le fascisme se trouve son nouveau nom : le nationalisme-révolutionnaire (1). Les inventions taxinomiques permettant de dessiner de nouvelles généalogies vont ici nécessairement de pair avec une révision de l’histoire. Cherchant à s’intégrer au système politique et à éliminer ses concurrents contre-révolutionnaires du champ extrême droitier, le mouvement néo-fasciste doit, par la synthèse de références historiques éparses voire antagonistes, refonder sa « vision du monde » et réinvestir les lieux de mémoire socialement établis, pour enfin s’adapter aux enjeux politiques contemporains — par exemple en se définissant comme des « résistants » à l’ordre libéral. Le révisionnisme historique devient dès lors la tâche militante essentielle (2). Cependant, en se rénovant par l’usage de l’histoire des idées, le fascisme se transforme-t-il en son essence ou ne produit-il qu’un travestissement mimétique ? La dialectique entre études et évolution du fascisme s’avère profonde. Les analyses quant au positionnement plus ou moins à « gauche » du fascisme, ou sur l’existence d’un fascisme générique défiant les limites du temps et de l’espace, deviennent le moteur même du fait néo-fasciste (3).

De la Révolution Conservatrice au néo-fascisme

Afin de se rénover idéologiquement, les néo-fascistes partent puiser dans les travaux historiques le vocable et les manières de la Révolution Conservatrice. Ils tentent d’y chiner : a) une ascendance requalifiante ; b) une rénovation lexico-idéologique ; c) un modus operandi.

Sources historiques et historiographiques

Candidat malheureux à l’intégration dans la S.S. alors qu’il était assistant en sciences politiques, secrétaire d’Ernst Jünger, dès 1949 Armin Mohler soutient sa thèse relative à ce qu’il baptise « la Révolution Conservatrice », démontrant que le nationalisme allemand sous Weimar ne se limitait pas, loin s’en faut, au seul cas nazi. Cette galaxie politico-culturelle allemande, si influente durant Weimar, décrivait une Allemagne « colonisée » par l’Occident libéral impérialiste. Pour s’extraire de cet état, les révolutionnaires- conservateurs appelaient à ce que les historiens des religions qualifient de palingénésie, une renaissance cosmogonique, qui s’exprimait politiquement par la construction organique du peuple contre le « Système », l’union avec les autres peuples « colonisés », puis, grâce à la guerre perçue comme moyen et comme esthétique, l’édification de grands espaces. C’est là un discours aux nouvelles possibilités de greffe. A l’orée des années 1970, Mohler fait découvrir les grands penseurs de cette mouvance à Alain de Benoist : Moeller van den Bruck, Spengler, les frères Jünger et Carl Schmitt[5]. C’était là l’impulsion nécessaire à une profonde rénovation du néo-fascisme, qui va amplement se construire grâce aux travaux sur ce que les historiens qualifièrent de « pré-fascismes ». L’étude de la Révolution Conservatrice a permis aux néo-fascistes de réussir mieux qu’ils ne l’eussent pu par eux-mêmes la production de « l’oscillation idéologique », selon l’expression de Jean-Pierre Faye. Ce dernier popularise en France l’idée de Mohler d’une représentation de la politique non par une ligne mais par la métaphore d’un fer à cheval où les extrêmes droite et gauche convergent l’un vers l’autre – le politologue d’outre-Rhin n’ayant pas hésité à évoquer les « trotskystes de la révolution allemande ». Cette figure a fasciné les N.R. et leur a permis de se modeler.

Jean-Pierre Faye insiste sur le personnage d’Otto Strasser (1897 – 1974) et l’intègre à la perspective national-bolchevique, point de vue récusée ensuite par l’historien Louis Dupeux mais que les N.R. font leur[6]. Figure de proue du parti nazi, Strasser en fit scission pour créer sa propre formation (1931) ; le programme de « libération nationale et sociale du peuple allemand » du parti communiste germanique le fait participer à l’un de ses meeting, mais in fine provoque l’hémorragie militante de sa structure. La découverte d’un tel personnage porte immédiatement les jeunes nationalistes français à se réclamer de lui et à adopter un positionnement idéologique qui renvoie à ce qu’il est convenu de nommer le « nazisme de gauche » strasserien. Strasser représente un référent essentiel car a) l’idée d’une « gauche nazie » est des plus troublantes, b) lui et son frère ont été au plus haut à l’intérieur du parti nazi, avant que l’un ne soit exilé et l’autre assassiné par ordre de Hitler (et ils ne sont donc pas impliqués dans le judéocide). La plasticité du cas est telle que lorsque le politologue Patrick Moreau expose en un article les fondamentaux idéologiques de Strasser et établit à leur propos une analogie avec les Khmers rouges[7], l’une des principales revues néo-fasciste en conseille la lecture et se convertit ipso facto aux références aux Khmers, à la Chine maoïste et à l’Albanie, en les tirant dans le sens de la Révolution Conservatrice. Voilà désormais chez les N.R. loué tout ensemble le « national-communisme » de Strasser et du communisme asiatique… L’analyste a ainsi fourni, à son corps défendant, concepts idéologiques, mode d’euphémisation propagandiste, oscillation idéologique et grands anciens fondateurs de « traditions historiques » inventées selon les nécessités de l’instant. C’est cette méthode qui est la base même de la fondation des groupes et courants N.R.

Fondation des nationalismes-révolutionnaires

C’est ainsi que, pour la première fois, l’extrême droite française reprend le discours présenté dans Langages totalitaires, elle se découvre « N.R. », « national-bolchevique », « anti-impérialiste », etc. En 1972, exclu d’Ordre Nouveau (1970 – 1973), Yves Bataille forge son propre groupe, l’Organisation Lutte du Peuple. Il se donne deux modèles : l’organisation italienne dite « nazi-maoïste » Lotta di Popolo, et le livre du philosophe français, dont l’influence transparaît dans toute la prose de l’O.L.P. Il précise : « le livre de Faye est intéressant pour le vocabulaire et parce qu’il étudie un sujet qui est mal connu (…) il y avait un discours qui me semblait cohérent et susceptible d’attirer l’adhésion »[8]. Christian Bouchet, l’un des principaux animateurs du fascisme européen depuis les années 1980, témoigne également de sa dette : « J’ai été très influencé, alors que j’étais encore lycéen, par la lecture du livre de Jean-Pierre Faye, Langages totalitaires, qui m’a fait découvrir la Révolution Conservatrice allemande. Zeev Sternhell aussi, avec sa Droite révolutionnaire a eu une grande influence sur mon évolution »[9].

L’appropriation du national-bolchevisme, théorisé par Ernst Niekisch (1889 – 1967) et promu durant Weimar par le courant le plus radical de la Révolution Conservatrice, s’est fait par l’influence, d’une part, des jeunes nationalistes allemands sur leurs amis français, et celle, d’autre part, de la publication des ouvrages de Jean-Pierre Faye et Louis Dupeux. Suite au groupe français Nouvelle Résistance, l’étiquette se répand dans toute l’Europe… après la chute du Mur. La représentation que les extrêmes droites (et pas seulement elles) se font d’Ernst Niekisch en fait l’incarnation historique de l’explosion de l’axe droite – gauche. Partisan de la « Résistance » « nationaliste-révolutionnaire » allemande contre tout ce qui correspondait à l’Occident libéral, au bénéfice d’une révolution nationale du sang et du sol dont le modèle serait la Volksgemeinschaft qu’eût réalisée la Russie stalinienne, Niekisch appelait de ses vœux une révolution allemande menant à un Empire avec la Russie, pour aboutir à la Révolution mondiale. Si, en France, la redécouverte première de la Révolution Conservatrice ne s’était pas faite en intégrant Niekisch, sans doute est-ce dû à des causes endogènes — tant il est vrai que Niekisch ne pouvait qu’être que délicatement gérable pour une Nouvelle droite faisant ses offres de service aux droites. Néanmoins, l’intégration de Jünger dans les référents néo-droitiers peut en être vue telle une préparation culturelle, puisque le national-bolchevisme était, pour part, le pendant radicalisé du néo-nationalisme — ce dernier étant déjà un versant ultra de la Révolution Conservatrice.

Dans la micro-internationale nazi-maoïste, le correspondant allemand des O.L.P. française et italienne est la Nationalrevolutionäre AufbauorganisationSache des Volkes (N.A.R.O.-S.d.V.), regroupant environ 450 militants sur la base doctrinale du Manifeste de la Cause du Peuple d’Henning Eichberg[10]. Le mot de passe de son renouvellement idéologique, c’est Niekisch, que la N.A.R.O.-S.d.V. promeut opposant en chef à l’hitlérisme. Elle remet également au goût du jour la proclamation du parti communiste allemand sur la « libération nationale et sociale du peuple allemand », et une phrase de Lénine : « Faites de la cause du peuple la cause de la nation et la cause de la nation sera la cause du peuple » — déjà très commune sous Weimar dans la mouvance national-bolchevique. Ces innovations qu’importent l’O.L.P. en France, conjointement à son usage de Jean-Pierre Faye, sont popularisées par François Duprat. Idéologue, militant et historien fasciste, ce dernier fut celui qui fit du néo-fascisme français une praxis historiographique[11].

Usages politiques

L’historien-militant qu’est Duprat recherche dans l’analyse historique les modes de résolution des tares premières de l’extrême droite de son temps : l’absence de fond idéologique comme de stratégie. Il est hanté par l’idée de manœuvrer à l’avantage de l’avant-garde néo-fasciste l’anti-communiste petite bourgeoisie ; il paraît regretter de ne pas disposer des moyens d’être, selon la terminologie de l’analyse marxiste, « les bandes armées du Capital », car cela lui simplifierait le financement de son parti. Est là présente, de manière patente, l’influence des schémas historiques inspirés de Léon Trotsky expliquant l’arrivée au pouvoir des fascismes par le déclassement d’une petite bourgeoisie hostile au communisme : Duprat réutilise ici directement la discipline historique à des fins de stratégie pratique[12]. C’est face à l’échec permanent des extrêmes droites, qu’il défend une stratégie inspirée de l’histoire des réseaux de l’extrême droite sous Weimar (parti électoral et structures activistes ayant un langage à « gauche »), en proposant le rassemblement de tous les militants dans un parti national-populiste, le F.N., et dans une structure radicale, les G.N.R., aux rôles respectifs définis : « nous devons savoir faire cohabiter une organisation de combat et une organisation de formation et d’encadrement. Sans les S.A., jamais le N.S.D.A.P. n’aurait pu prendre le pouvoir, mais sans la Politische Organisation les S.A. n’auraient pas mieux réussi que les Corps Francs de Kapp et Luttwitz, lors du putsch de 1920 »[13].

Grâce à ce nouveau langage et cette méthode, Duprat tente d’unifier à son profit les éléments radicaux de l’extrême droite française. C’est, en ce sens, un succès. En quelques années, il impose les formules héritées des « nazi-maoïstes ». Elles deviennent un marqueur indispensable à la posture N.R., tant et si bien que l’on peut considérer qu’est N.R. qui cite ces mots de gauche « vus de droite ». Pourtant, chez Duprat, le nationalisme-révolutionnaire n’est qu’une modernisation d’un nationalisme radical par emprunt lexical-idéologique. L’histoire lui permet de reformuler sa pratique langagière mais jamais il ne cède sur le substrat idéologique, mettant la langue national-bolchevique au service du « vieux nationalisme » français[14]. Cependant, il s’inscrit par la-même dans une réalité permanente du fascisme, qui toujours fut plus une ‘ortho-œsthetica’ qu’une orthodoxie. Dorénavant, les groupes néo-fascistes peuvent présenter une autre généalogie que celle qui est historiquement la leur, et tous ceux qui se disent N.R. se prennent à prétendre qu’ils sont les descendants de la Révolution Conservatrice. D’autres chefs de file du courant N.R. ont voulu user de la Révolution Conservatrice pour offrir un dogme totalement renouvelé. Ancien collaborateur, le Wallon Jean Thiriart (1922 – 1992), a vu ses thèses diffusées dans les cercles néo-fascistes de Lisbonne à Moscou[15]. Au sein de son mouvement Jeune Europe, il envisage, dès les années 1960, un « communautarisme » né du rapprochement entre néo-fascistes et dictatures « nationales-communistes » d’Europe de l’Est ou populistes arabes. Durant les années 1980, il se radicalise considérablement et, citant Niekisch, appelle de ses vœux une invasion de l’Europe par l’U.R.S.S. afin de créer une nation jacobine eurasiatique.

Cependant, le renouvellement idéologique peut-il être appréhendé avec « l’histoire des idées » pour seule grille de lecture ? Se chercher de nouvelles filiations et inspirations c’est aussi vouloir se démettre de la mise en linéarité avec le nazisme, avec le régime de Vichy ou les collaborationnistes. Les « années noires » oblitèrent tout épanouissement des références fascistes, conjuguant, dans l’imaginaire social, contre-révolution, trahison nationale, et crime de génocide. Les fascistes français ont donc œuvré à une révision intégrale des faits, chargée de les défaire de cette triple marque d’infamie et de les faire entrer dans le Bien politique. Le culte des mémoires étant devenu l’ombre de la nouvelle religion civique des droits de l’homme, les néo-fascistes doivent savoir user du premier phénomène s’ils veulent pouvoir s’attaquer au second.

Inventer l’histoire

« Inventer » c’est là l’acte du mystificateur, mais aussi celui de l’archéologue qui découvre un objet. Inventrice historiquement, la praxis néo-fasciste peut : a) se saisir de matériaux qui lui permettent de forger de toutes pièces une tradition historique valorisante ; b) s’immiscer dans les thématiques de mémoire de la société pour se positionner a contrario du lieu où la place l’histoire politique ; c) se découvrir ainsi une nouvelle vision politique historique sans pour autant s’extraire de la problématique sociale mémorialiste.

Leurre taxinomique et invention historique

Pour se défaire du poids historique du fascisme, n’est-il pas tentant pour ses adeptes de se forger de toutes pièces une autre généalogie ? C’est là un procédé ayant la vertu de faire tabula rasa des mises en accusation et permettant de fonder ex nihilo une ascendance que l’on affirme progressiste. Outre le nationalisme-révolutionnaire, les historiques des extrêmes droites insistent fréquemment sur la naissance, depuis les années 1960, d’un autre courant néo-fasciste : le solidarisme. Les sempiternels heurts, amalgames et jonctions entre ces deux mouvances sont objets de l’attention des analystes en les traitant tels des phénomènes historiques en soi, avec leurs propres doctrines et ascendances, quand il s’agit d’abord de produits nés d’une pratique de l’histoire.

Avant de connaître depuis les années 1960 une nouvelle fortune à l’extrême droite, le mot « solidarisme » a été forgé par Pierre Leroux (1797 – 1871), tandis que sa théorisation en tant que doctrine socio-économique du radicalisme est l’œuvre de Léon Bourgeois (1896)[16]. Quoique le mot ait disparu du vocabulaire politique, le solidarisme a été d’importance pour l’enracinement du système républicain et son esprit est resté influent jusque dans l’entre-deux-guerres – époque où, hors de France, l’idéologue révolutionnaire-conservateur Moeller van den Bruck ou le nationaliste flamand Joris van Severen usent du terme à l’extrême droite. Sa transmutation fut assez fortuite selon Jean-Gilles Malliarakis, qui expose avoir assisté à une conférence relative au solidarisme : « et je dîne deux jours plus tard avec un de mes vieux amis qui doit faire une conférence à Jeune Révolution. ‘Au fond, on a jamais utilisé [le mot] solidarisme, en plus c’est le nom de nos amis russes du N.T.S.’, et il dit ‘là voilà la bonne idée’… et il lance ça dans le milieu de Jeune Révolution. Et ce milieu là imagine un mot qui veut dire ce qu’on a en tête, une droite idéaliste, et arrive ce mot ‘solidariste’ qui est employé à toutes les sauces »[17]. Partant de Bourgeois pour arriver à Mussolini, Les Cahiers du CDPU osent la formule « il peut exister plusieurs voies pour atteindre au solidarisme. Le fascisme se veut l’une de celles-ci »[18]. Les Cahiers du Solidarisme précisent que Bourgeois est sans importance, quant à la désignation : « nous n’avons à assumer que le contenu que nous lui donnons, et les actes qui s’y rattachent ». En une transposition du schéma historique marxiste, ils arguent que l’instauration du totalitarisme fasciste est une transition vers la « société solidariste »[19]. Le jeu permis est adroit : lorsque le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire est suspecté, totalement à tort, d’attentats antisémites, son chef Jean-Gilles Malliarakis peut ainsi répondre à la presse que « l’idéologie du M.N.R. c’est le solidarisme. Le fondateur était un humaniste franc-maçon français, Léon Bourgeois »[20].

Le mot « solidarisme » est ainsi venu couvrir des idées confuses quoique relevant toutes de la volonté de moderniser le fascisme et de déplacer à gauche son lexique. Il n’est donc guère étonnant, sur le plan du capital humain, que ce courant ait connu un double phénomène d’amalgame : d’une part dans la mouvance N.R., d’autre part dans l’encadrement du F.N. C’est subséquemment l’intérêt qu’a provoqué le succès du F.N., le fait que son numéro deux des années 1980 fut un ancien « solidariste » (Jean-Pierre Stirbois), tandis que celui d’avant l’éclosion électorale était un « N.R. » (François Duprat), qui a mené nombre d’analystes à vouloir donner une singularité idéologique à un bluff taxinomique. Au bout du compte, le solidarisme d’extrême droite en tant que tel peut-être considéré, à l’instar du « national-bolchevisme » ou du « nazi-maoïsme », comme une attitude (non une idéologie) représentant un sous-courant de ce bouillonnement néo-fasciste qu’est le nationalisme-révolutionnaire.

Toutefois, pour les néo-fascistes désireux d’influer sur l’histoire, il ne suffit pas de manier les référents. Il s’agit de prendre prise sur l’action et, pour cela, leur propre histoire paraît à l’opinion tel un « bloc ». Il leur faut donc savoir manier l’histoire très contemporaine pour enfin s’extraire de l’icône de la « Bête immonde ».

Dénouer la chaîne des temps

S’impose conséquemment une relecture de la Seconde Guerre mondiale, et la nécessité de la joindre à la légitimation du moteur de l’offre d’extrême droite : la demande raciste. Maurice Bardèche (1907 – 1998) publie en 1948 le premier ouvrage négationniste, mais plusieurs de ces écrits montrent qu’il ne croyait pas en son invention — ce qui ne l’empêchait pas de dénoncer dans un ouvrage fondateur du néo-fascisme européen « le véritable génocide moderne » que serait le métissage de la race européenne via l’immigration[21]. Au sein du F.N., c’est Duprat, alors numéro un-bis, qui impose le thème anti-immigration. Il l’élabore, entre autres, par l’observation de la montée du rejet des immigrés en Suisse, dont il déduit que « dans la renaissance d’une sorte de ‘néo-fascisme’ à l’échelle européenne, voire à l’échelle mondiale, les agissements mercantilistes d’un capitalisme revenant peu ou prou à ses traditions esclavagistes du XVIIIe siècle risquent de peser très lourd »[22]. Le temps actuel est autant un modèle que le très contemporain. Les néo-fascistes sont là dans un rapport dialectique étroit avec le régime mémoriel de la société française.

Quand, en 1962, les opposants à la Guerre d’Algérie convoquent l’image du judéocide, et l’OA.S. celle de la Résistance, Duprat signe son premier texte négationniste[23]. Lorsqu’en 1967 le thème de l’unicité du judéocide est posé comme dogme dans un symposium new-yorkais et que la Guerre des Six jours se déroule, il publie un document fusionnant antisionisme, antisémitisme et négationnisme, et qui, à l’instar de la propagande soviétique, assimile sionisme et nazisme[24]. Se forge un mythe historique au sens sorélien du terme : le combat, en tous lieux, entre une volonté globalisatrice d’uniformisation et une volonté « identitaire » – le « mondialisme », ce nouvel Kulturbolchevismus, étant un mot qui apparaît dans la presse néo-fasciste dès 1968. Tel serait le moteur de l’histoire.

S’inspirant dès lors des travaux sur la langue de la Révolution Conservatrice (et de la propagande maoïste en moindre part), les militants se voient tels les « Nouveaux Résistants » en « Résistance » contre le « Système » « totalitaire » qui voudrait imposer son paradigme matérialiste cosmopolite grâce à ses « collabos » pro-immigration — un champ discursif pleinement repris par le F.N. dans les années 1990. La récupération du thème du « génocide » culturel et physique des Palestiniens sert de point de départ à la description d’un monde devenant une grande Palestine occupée où les « Indo-européens » seraient la proie d’un génocide culturel (américanisation, mondialisation) et biologique (immigration et métissage). Ce « One world » s’imposerait selon un plan rendu possible par « le mythe de la Shoah » qui inhiberait la réaction populaire raciste et permettrait aux « sionistes » d’imposer leur ordre. La revendication de filiation avec Niekisch ou Valois, fascistes internés par les nazis, permet in fine de se présenter comme l’immuable ennemi de l’hitlérisme, en même temps que sont avancés mixophobie et antisémitisme. Ainsi aboutit une auto-représentation qui parvient à joindre tout ensemble proclamations d’appartenance au fascisme et à la Résistance[25]. Quant à la problématique polémique sur le « socialisme fasciste », telle que relancée par le colloque du Club de l’Horloge de 1983 : Socialisme, fascisme : une même famille ?[26], les N.R. en usent bien sûr dans le sens inverse de l’extrême droite parlementaire : puisque le fascisme aurait ses origines à gauche, alors les N.R. exigent d’être reconnus comme des progressistes qui ne peuvent être tributaires de l’histoire de Vichy ou du IIIe Reich.

En somme, comme le trotskysme a considéré l’U.R.S.S. sous la forme d’un état ouvrier dégénéré ne remettant pas en cause la théorie marxiste, les N.R. estiment que la réalisation des fascismes-régimes ne dévalorise pas le fascisme. Les travaux qui ont permis de saisir en quoi le fascisme pouvait être pour part tributaire de l’histoire des Lumières (George Mosse) et de la gauche (Zeev Sternhell) permettent ici un véritable tour de passe-passe où l’histoire des idées élimine jusqu’à l’existence des faits historiques au seul profit des modélisations historiographiques et de la propagande politique. Toutefois, une fois libérés des contingences du fait historique, il est plus aisé aux néo-fascistes de se chercher une nouvelle fin politique que de s’extraire de leur contexte socio-culturel.

Eternel retour

Grâce aux études des pré-fascismes, la question de l’utopie libératrice que pourraient prôner des néo-fascistes trouve sa solution : l’ordre indo-européen devient le passé référentiel dont la révolution nationaliste se doit d’assurer le relatif retour. S’il s’agit d’un retour qui, pour être éternel de par l’usage fait de l’œuvre historique de Mircea Eliade, n’en est pas moins relatif, c’est, encore, à cause de l’emploi des analyses de la Révolution Conservatrice[27].Les néo-fascistes ne veulent pas d’une contre-révolution, perçue telle une réaction non crédible, car, comme les révolutionnaires conservateurs, ils récusent la linéarité temporelle. Le temps serait une sphère qui, si on la meut en arrière, ne saurait donc aucunement revenir à son point initial[28]. C’est là une conception en rupture totale avec les représentations en vigueur – solitude culturelle qui n’est pas pour déplaire à la marge. Pour autant, les néo-fascistes s’extraient-ils du modèle de représentations historiques socialement établi ? Non, car ce discours s’inscrit dans l’extension exponentielle des qualifications de « génocide » et « crimes contre l’Humanité », et leur mise en concurrence (« génocides » qu’auraient connus les Arméniens, les Africains, les Palestiniens, les Vendéens, bref, toute communauté dont l’on souhaite affirmer l’existence historique, comme si le plébiscite de chaque jour ne s’édifiait plus que sur le sol et le sang) dans l’assimilation polémique permanente des personnes et faits à Hitler et au judéocide, dans le contre-coup de la volonté politique de faire de ce dernier un pilier culturel de l’édification de l’Union Européenne[29]. La mythologie historique réalisée par la marge éclaire le rapport de la société française à son histoire : une ‘cliodicée’ rejetant l’historicité des faits au profit d’une confusion incantatoire entre mémoire (une imagerie sociale évolutive) et histoire (une vérité scientifique, donc temporaire, produite par l’analyse multi-causale d’un phénomène non-reproductible en un espace-temps donné). La contre-histoire produite est bel et bien soumise à la dictature des mémoires qui prévaut et à son ‘victimo-centrisme’.

En ce sens, le choix de la rétorsion du champ lexical relatif à la Seconde Guerre mondiale témoigne à quel point il n’est plus de place sociale pour qui ne s’inscrit pas dans la représentation de l’anti-nazisme. Il démontre l’échec de la lutte contre le paradigme résistancialiste et l’hégémonie de la représentation républicaine. L’emploi de Niekisch a même mené quelques N.R. a évoluer vers une position antifasciste, au nom du combat pour les libertés… ce qui souligne les risques de l’oscillation idéologique : on finit aisément par croire ce que l’on s’écrie, par tirer les conséquences politiques de ses positionnements métapolitiques. Christian Bouchet, ex-secrétaire-général de Troisième Voie, Nouvelle Résistance et Unité Radicale, considère que la seule chose qui le sépare de la gauche sont ses références historiques fascistes, et que s’il était sud-américain nul ne le classerait ailleurs qu’à gauche[30]. Mais, dans son espace-temps, où les questions de clivages idéologiques sont moins affaire de système économique que de culture politique, cette référence ne représente-t-elle pas l’essentiel pour l’action politique ? En ce contexte, cette oscillation à gauche n’est-elle pas précisément condamnée à ne pouvoir s’exprimer que dans le domaine du culturel, du métapolitique ? Il est aussi un non-dit : ne tendrait-on pas souvent, spécialistes d’histoire politique compris, à considérer le fascisme de ‘gauche’ comme intellectuellement plus élaboré et affectivement plus sympathique que celui de ‘droite’ ? Le fascisme n’est bien sûr ni bon ni mauvais : il est fasciste. Non seulement, son renouvellement idéologique ne saurait l’extraire de l’extrême droite mais, moins encore, avec Unité Radicale, les N.R. passent à la fin des années 1990 au fascisme de ‘droite’, lorsque le mot « droite » n’est plus honteux dans l’espace public. Pour se faire, le mouvement, dans les tracts annonçant sa fondation, spécifiait qu’il visait à l’unification des « nationalistes-révolutionnaires et révolutionnaires conservateurs », de « gauche nationaliste et/ou de droite révolutionnaire », signifiant parfaitement comment des étiquettes nées d’une modélisation historique sont devenus des courants contemporains[31].

Allers – retours entre science et militance

A l’instar de l’expérience du chat de Schrödinger, la présence de l’observateur participe à la réalité du phénomène étudié : a) l’analyse du phénomène passé devient moteur de renouvellement du phénomène, et les analystes se positionnent en conséquence ; b) le risque devient patent de produire une modélisation conforme aux vues idéologiques de l’objet, car elles-mêmes préformées par l’intériorisation des travaux historiques, et non à son en-soi ; c) se repositionne radicalement la si classique question historiographique et militante : « qu’est ce que le fascisme ? »

Ourobouros

Foison d’ouvrages sur les extrêmes droites traitent des courants solidaristes, N.R. etc. comme s’ils s’agissaient de courants qui n’ont pas été produits par une pratique de l’histoire mais correspondraient à une « histoire des idées ». En légitimant ainsi les auto-représentations, en usant des auto-désignations produites, l’analyste est en risque de devenir le vecteur inconscient des propagandes et de dessiner un champ extrême droitier en courants pseudo-monolithiques et en filiations imaginaires. L’historien est en danger de préférer le fait de l’analyse à l’analyse du fait, d’analyser et généalogiser une doxa quand il a face à lui une praxis. C’est dire que s’est constitué un jeu complexe d’interactions entre analyse historique et action militante, chacune étudiant l’autre.

Ainsi, Thiriart a-t-il été influencé par les travaux historiques sur la Révolution Conservatrice ? Selon son disciple Luc Michel, animateur d’un groupe revendiquant sa filiation avec Niekisch : « Thiriart n’a été influencé ni par Jean-Pierre Faye, ni par la thèse de Dupeux. C’est en fait moi qui les lui ait fait découvrir au début des années 80. Il y a vu, avec intérêt, des idéologies parentes de son communautarisme. (…) J’ai moi-même été influencé fort jeune par la lecture du livre de Faye, au milieu des Années 70, où je cherchais un débouché politique à un activisme dont je percevais déjà les limites. (…) J’ai pu m’entretenir longuement avec Jean-Pierre Faye en 1997. [Il] me fit part de sa surprise de découvrir qu’un courant politique s’inscrivait dans la perspective de ses recherches de l’époque. Pour la petite histoire, et nous sommes peut-être en face du serpent qui se mord la queue, il me dit avoir commencé à écrire [Les Langages totalitaires] au milieu des années 60, après avoir découvert des textes qui sont probablement ceux de Thiriart à l’époque de Jeune Europe »[32]. Ainsi, Jean-Pierre Faye serait tout à la fois, et malgré lui, une source essentielle de la naissance du courant N.R. post-1960, et tributaire de celui-ci. Ce n’est pas, loin s’en faut, son analyse : « Bien entendu, la prétention de ces « nationaux-bolcheviques » est risible. (…) J’ai rencontré cet idéologue qui avait découvert dans mon livre, m’a-t-il dit, la folle « pensée » de Niekisch (…). Quant à Jean Thiriart, dont le nom s’était effacé pour moi, j’en ai lu un bouquin minable (…) que j’avais acheté par hasard dans une boutique de produits végétariens ! Bien entendu, ce n’est pas ce bouquin qui m’a conduit à entrer dans l’exploration critique de l’histoire la plus tragique du siècle dernier. [Ce fut, à l’orée des années 1960, l’analyse critique d’Arendt, Ernst Jünger, Heidegger et Rauschning]. Mais pendant notre brève conversation, les amis de ce Luc Michel m’ont pris en photo avec lui, et cela m’avait été insupportable. [Ceci] m’a donné au passage l’occasion d’observer in vivo à quoi pouvait ressembler un « national-bolchevique », dans sa paranoïa en acte. Mon interview de Niekisch (…) en donne une approche au passé, comme celle d’une Nekuia homérique : descente aux Enfers de l’Histoire.»[33] L’usage de l’historien concerne ainsi tant les œuvres que les hommes. Le renouvellement idéologique se fait par l’usage de l’histoire, en ne se limitant manifestement pas aux historiens stricto sensu. Sont convoqués les rangs bien plus touffus des praticiens de « l’histoire des idées » : historiens, journalistes, philosophes, sociologues ou, au premier chef, politologues.

Les divers types d’auteurs sont conscients des enjeux et difficultés quant à effectuer l’histoire des nationalistes. Journaliste dont la Nouvelle droite paraît avoir tenu compte des articles qu’il lui a consacrés, René Monzat considère que le principal écueil des travaux sur ces milieux est l’attitude des correspondants que le chercheur y trouve, fournisseurs d’informations véritables mêlées à de fausses afin de nuire à leurs concurrents[34]. Politologue, Jean-Yves Camus est l’un des analystes des extrêmes droites les plus fréquemment cités par celles-ci. De cet utilisation de sa prose, il conclue que « la seule attitude possible, me semble-t-il, pour un chercheur, consiste à s’abstraire totalement, au moment d’écrire, des éventuelles utilisations de son œuvre par son objet d’étude. Cela implique évidemment le risque d’être utilisé [entre autres] dans le cadre de controverses internes à l’extrême droite (…). Ensuite ? que tel ou tel trouve un intérêt tactique à utiliser ma production m’importe peu (…). En 20 ans, mes déconvenues ont été beaucoup moins nombreuses avec l’extrême droite qu’avec certains penseurs auto-proclamés de la communauté juive à laquelle j’appartiens. »[35] Historien, je peux témoigner que les cadres politiques savent user d’une mise en perspective critique de l’action menée pour en dégager des enseignements politiques pratiques, de par la fortune d’un texte que j’ai publié et qui fut reprographié et distribué en vue de formation à environ 150 exemplaires par Christian Bouchet, ainsi qu’utilisé pour sa réflexion stratégique par la direction de Nation, l’équivalent belge d’Unité Radicale, dont le leader m’a exposé qu’il s’agissait de nourrir leurs débats sur la ligne idéologique et propagandiste à tenir[36]. Enseignements pratiques et idéologiques sont ainsi produits par les publications d’analyse politique, entraînant un phénomène l’autre. Un ex-cadre NR, ayant soutenu un mémoire universitaire sur l’histoire de sa mouvance, désigne le problème pour les N.R. d’un tel jeu : l’essentiel des militants conscientisés aiment à se situer dans la ligne d’un national-bolchevisme qu’ils connaissent grâce aux études de Louis Dupeux… qui n’a jamais caché l’aversion que lui procurait son objet d’études, et l’a traité avec ses a-priori exogènes[37]. A la mort d’Armin Mohler, les N.R. rendent parfaitement compte de leur procédé lorsqu’ils lui rendent hommage en spécifiant que son travail eut « une influence fondamentale (avec ceux de Louis Dupeux et de Jean-Pierre Faye) sur la redéfinition de la doxa NR. A ce titre, nous sommes collectivement redevables au professeur Mohler »[38]. Méthodiquement, dans tous les sens de ce terme, les analystes du politique sont pris à partie pour effectuer une tâche qui relève normalement du travail des idéologues.

Le cas paraît plus que rarissime d’un courant qui se baptise d’abord, puis se cherche, se trouve chez des historiens du politique, et reprend des idées d’un phénomène passé en affirmant en descendre. Ce que créent les N.R. comme icône est donc une illusion historique : le nationalisme-révolutionnaire des années 1970 – 2000 est foncièrement révolutionnaire-conservateur mais il ne provient pas directement de la Révolution Conservatrice comme il l’affirme.

Les Illusions dangereuses

Des néo-fascistes cherchent une modernité et ils la trouvent en greffant à ce qu’ils sont une Révolution Conservatrice qu’ils découvrent d’abord par sa modélisation historique. Comment pourrait-il en être autrement, puisque celle-ci, même si le terme a été utilisé par Dostoïevski et Moller van den Bruck, n’existe (aussi) que parce que des analystes ont synthétisé en objet historique une nébuleuse où les structures se reconnaissaient entre-elles des points communs, mais où jamais on n’avait déclaré constituer un ensemble en soi ? La nébuleuse et son unité culturelle sont des faits historiques, mais la théorisation minutieuse de son unité idéologique fut le fait de la méthodologie historique. Si les néo-fascistes créent de l’illusion historique, cette dernière permet en conséquence de mieux souligner comment la fonction des structures militantes n’est résolument pas l’émission d’« idées » mais de discours, la production d’une énonciation politiquement opératoire, et comment ce discours émis génère peut-être plus de l’idéologie qu’il n’est produit par elle. Son étude ne saurait se faire en soi, sans se souvenir qu’il est un bien produit en vue d’être vendu sur un marché concurrentiel.

Robert Steuckers, théoricien de la Nouvelle droite influencé par Thiriart, a joué un rôle essentiel dans l’appropriation de Niekisch par la Nouvelle droite et les N.R. Pourtant, il effectue une remarque qui peut être vue comme un bilan : « Quant à la mouvance Niekisch, je crois qu’elle n’a jamais existé. On a tenté de redécouvrir cet auteur et puis la situation internationale a changé, son utilité idéologique s’est estompée »[39]. Tout est dit sur la part pratique du signe émis, sur le rapport entre références et positionnement, sur celui entre l’utopie prônée par ce biais et la caractère propagandiste et non simplement idéologique de ce discours national-bolchevique. C’est dire que, derrière le discours, il est avant tout une volonté non de linéarité idéologique mais de survie de la militance assurée par un renouvellement lexical-idéologique non neuf mais puisé dans l’histoire. Derrière les soucis de modernisation, le substrat reste identifié, du moins en interne. Suite à l’échec du recrutement tenté parmi les déçus de Lutte Ouvrière et du P.C.F., Nouvelle Résistance considère : « Soyons clair que nous nous dénommions rouges-bruns, nationaux-bolchevicks, NR, strasseriens etc.,… nous sommes avant tout des fascistes au sens du fascisme d’avant les accords du Latran et de la république de Salo »[40]. La revendication de l’organisation en national-bolchevisme, dit ennemi de l’extrême droite, n’était donc pas à prendre au pied de la lettre — elle provenait d’ailleurs d’abord du refus du F.N. d’intégrer les dirigeants N.R., d’où la nécessité de légitimer leur autonomie.

Lorsque ce souci de dégager les représentations disparaît au bénéfice de la mise en linéarité des « idées », les analyses de la Révolution Conservatrice ou de ses épigones des années 1960 – 2000 concluent fréquemment à l’existence du « fer à cheval » ou à la fragilité de la représentation du politique via le dessin d’un axe droite – gauche. L’usage de l’histoire permet ici aux néo-fascistes de faire avaliser par le monde académique leur propre souhait de positionnement idéologique. En fait, les néo-fascistes peuvent se mouvoir jusqu’au bord extérieur de cet axe, dans les partis et clubs des droites et de l’extrême droite. Dans la métaphore de l’axe droite – gauche, ce point ultime des droites peut se nommer « B », l’axe du système politique, « S », allant jusqu’au point ultime des gauches, « A ». Les fascistes n’oscillent jamais culturellement et philosophiquement vers la gauche, mais uniquement à propos de questions politiques au sens concis du terme (choix économiques, choix de soutien à tel ou tel belligérant dans un conflit, mode d’appréhension des modalités techniques de l’action partisane, etc.). Dans un plan à trois dimensions (politique, culture et philosophie) l’image du fer à cheval n’est pas opératoire : l’extrême droite ne parvient pas à progresser vers la gauche. Quand elle le tente, elle transforme son positionnement politique (jusqu’à son utopie) mais non ses fondamentaux philosophiques et culturels (ce qui est conforme à son idée que la « vision du monde » supplante l’idéologie). C’est-à-dire qu’elle s’est déplacée dans son propre espace, sans aucunement interagir avec tout ce qui est au-delà du point B. Elle peut, en revanche, évoluer encore et se repositionner, parvenant parfaitement à épouser assez de formes pour que l’on ait une surproduction taxinomique (solidarisme, national-bolchevisme, etc.). Elle est donc un point situé à droite de B et qui se déplace de manière circulaire pour ne jamais revenir exactement au même lieu, ni tout à fait s’en séparer. Ce mouvement rappelle celui que la Révolution Conservatrice, la Nouvelle droite et les N.R. voient dans le temps : une sphère qu’on peut mouvoir mais qui ne revient jamais exactement au même point. L’extrême politique correspond fort bien à cette image de sphère où le point qui représente le fascisme circule du « communautarisme » au « solidarisme »., etc L’oscillation idéologique est le déplacement de ce point sur cette sphère, non le déplacement du nationalisme dans le socialisme.

Ni fer à cheval, ni ligne droite, la représentation de l’espace politique, confrontée à la réalité des mouvements riches en oscillations idéologiques, montre une forme autre. Si est supposé que ce schéma peut se retrouver après le point A, alors, pour rester dans la stylistique d’une image aussi triviale, et donc évocatrice, que celle du fer à cheval, un axe ayant des sphères à ses extrémités peut se rapporter à une image simple : un bâton de majorette… Avec une telle dynamique, la souplesse idéologique est extrême, les utopies comme les discours et les revendications de filiation historiques varient au bénéfice d’une perpétuation rigide de la « vision du monde ». L’usage de l’histoire peut permettre de donner l’illusion d’autres ascendances que fascistes, peut produire un effet d’optique d’oscillation idéologique, et même offrir dogme et auto-représentations. Partant de l’illusion historique de l’existence d’un fer à cheval idéologique, les néo-fascistes peuvent tenter de se conformer à ce schéma et donner l’impression de son existence réelle aux historiens.

Pour autant, cet usage saurait-il changer le fascisme en sa morphologie comme il le fait en son discours ? C’est là, précisément, le dernier enjeu du rapport entre la fonction productrice de l’histoire quant aux néo-fascismes et la manière dont les analystes du fascisme peuvent percevoir son renouvellement idéologique.

Espaces-temps

Considérant ce que doit être le néo-fascisme, Duprat argue que « le Nationalisme-Révolutionnaire représente une valeur universelle que chaque peuple découvre selon ses modalités propres, tout en se rattachant à un front commun »[41]. Les espaces-temps pluriels deviennent autant de sources d’inspiration, autant de modèles moins stigmatisants que ceux des régimes fascistes avérés, autant de démonstrations que l’on appartient à un courant politique dynamique et non disparu. Cette perspective renvoyant à un idéal-type du fascisme est devenue commune à tous les néo-fascistes, et on ne peut que constater la concomitance de ce phénomène et de la publication de thèses sociologiques et historiques anglo-saxonnes visant à comparer et regrouper phénomènes fascistes et populistes. L’intérêt pratique de cette question est certain, car, selon Duprat, si le fascisme a si mauvaise presse c’est qu’il est défini par ses incarnations allemande et italienne quand il s’agirait d’un phénomène mondial[42]. A propos de ce problème de définition de l’espace-temps fasciste, soulevée également par Zeev Sternhell, est sans fin le va-et-vient entre l’invention du « néo » et l’étude de l’ancien. Duprat, pour le compte d’Ordre Nouveau comme pour celui de ses G.N.R., définit l’utopie géopolitique néo-fasciste en reprenant directement les conceptions définies en 1933 par Szálazi, le guide des Croix Fléchées hongroises, qu’il avait étudiées en tant qu’historien[43]. La connaissance historique débouche ici sur un programme et une utopie qui permettent de signifier que les nationalistes ne sont pas des mythomanes mais qu’ils savent où ils vont et comment ils y vont, jusque dans un domaine aussi sérieux que l’organisation géopolitique — et, surtout, cela leur permet de se le dire. L’analyse que Duprat fait du fascisme en Europe de l’Est lui permet d’affirmer que le vrai fascisme est au service du peuple et de la nation et n’est pas liberticide. Selon lui, le mouvement roumain de Carol « est la preuve que le fascisme ne réside nullement dans ses aspects extérieurs (Dictature, principe du chef, parti unique, uniformes, salut, formations para-militaires, encadrement de la jeunesse) (…) le fascisme est révolutionnaire et ne peut, en aucune façon, être contre-révolutionnaire. »[44] Par la problématique historique du fascisme générique, il peut ainsi redonner une légitimité à son courant et convaincre ses sympathisants qu’il leur faut abandonner toutes sortes d’idées et préconçus : cette modernisation ne serait pas une trahison mais au contraire une purification légitime.

En somme, ce que dit Duprat c’est que le fascisme n’a aucun rapport avec son incarnation historique dans les Etats allemand et italien. Le débat méthodologique classique entre historiens, quant à savoir si le fascisme doit s’analyser « en actions » (pour reprendre la formule de Robert Paxton) ou en définition trouve ici une forme d’aboutissement militant scientifiquement invalide : le thème du fascisme générique élimine jusqu’à la réalité empirique du fascisme. Néanmoins, le même souci d’empirisme ne peut qu’amener à constater que cette conception d’un fascisme idéel s’est inscrite dans les faits. Après la Seconde Guerre mondiale, le fascisme s’est réfugié dans la transmission de sa « vision du monde » — une révolte moderne contre le monde moderne, une « révolution conservatrice » dont la philosophie politique est un « naturisme radical »[45] et le but idéal-typique une palingénésie communautariste[46]. Les références et clins d’œil ont d’ailleurs beau être permanents dans la presse néo-fasciste, c’est toujours plus de l’éternelle Sparte dont les N.R. sont en quête que d’un succédané de la Rome ou du Berlin fascistes — Umberto Eco parlerait d’Ur-fascisme. C’est sans doute cet enfouissement idéel dans un underground social qui aboutit à cette prégnance de l’histoire des idées sur le renouvellement idéologique du fascisme ainsi qu’à la capacité de reformation permanente du phénomène néo-fasciste — assimilant celui-ci à un phénix de l’espace politique[47]. Au début du XXIe siècle, le fascisme en tant que substrat idéologique a survécu, mais il a perdu tout ce qui en était les signes patents, qui ne furent in fine que des concepts adjacents, une forme relative à l’ère industrielle. Le fascisme éthéré dont Duprat rêvait l’existence historique passée, mémoire communautaire née d’une falsification historique, est devenue une réalité historique factuelle. D’où peut-être, en un ultime paradoxe, l’échec même de la rénovation du fascisme par l’adoption des mœurs et idées d’un national-bolchevisme qui était avant tout « un romantisme politique pour la société industrielle »[48].

Conclusion

La rénovation à « gauche » du discours et de l’auto-représentation du fascisme est parallèle à la réévaluation du caractère révolutionnaire du fascisme par l’historiographie. La plasticité et le syncrétisme caractérisent autant l’idéologie néo-fasciste que son usage des sciences humaines et sociales. Toutefois, tandis que nombre de cadres néo-fascistes ont une formation historique universitaire, il n’y a guère d’historiens néo-fascistes. Il n’est en fait rien d’illogique en cela, puisque la professionnalisation universitaire de l’écriture historique est allée conjointement avec a) la revendication d’un nécessaire dégagement de l’historien des polémiques publiques, et b) la défaite des valeurs et méthodes de l’histoire de droite[49]. Le goût de l’affrontement, la croyance en l’importance du rôle des minorités agissantes – indispensable pour légitimer l’engagement marginal – et la mise en avant de l’énergie vitale au détriment de l’analyse structurelle, apparaissent consubstantiels du militant fasciste et antinomiques avec les représentations de la communauté historienne. Restent donc surtout des historiens-militants, qui ne maîtrisent pas toute la méthodologie de la discipline et visent toujours par le biais de leurs recherches à des fins stratégiques, ou des militants férus d’histoire, mais dont le capital culturel sert plus à l’auto-légitimation qu’à la production intellectuelle originale. C’est, en somme, l’utilitarisme, trait permanent des fascismes, qui nuit à la possibilité de réaliser une histoire conforme aux pratiques scientifiques[50]. Néanmoins, c’est aussi cette attitude qui permet l’audace conceptuelle. Elle ouvre au néo-fascisme la voie de la désignation d’un fascisme éternel et cosmopolite. Ce sont ainsi les défauts scientifiques des pratique et formation historiographiques néo-fascistes qui offrent au fascisme ce qui est probablement le plus important de ses renouvellements idéologiques. Il n’en demeure pas moins que la démarche est celle du post-modernisme politique (où éclectisme et syncrétisme prédominent dans la confection d’un credo idéologique individualisé) et non de la science historique..

Le renouvellement idéologique du fascisme par l’usage de l’histoire est donc autant affaire de culture, et de ses matériaux, que du politique, et de ses actions. La culture politique néo-fasciste est une culture rhizome, apte à se saisir d’éléments politologiques et historiques en diverses nations. L’utopie d’un horizon palingénésique et la représentation sphérique du temps, concepts-phares de la Révolution Conservatrice, sont présents : le fascisme doit renaître, en étant lui-même, car en étant différent de son incarnation historique première. Nonobstant, au-delà de la réflexion sur le caractère cyclique du temps fasciste, ce rapport à l’histoire n’est pas sans éveiller l’écho d’une sentence de Benjamin : « l’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais le temps saturé d’‘à-présent’. Ainsi, pour Robespierre, la Rome antique était un passé chargé d’‘à-présent’ qu’il arrachait au continuum de l’histoire »[51]. Pour faire vivre leur culture politique, les néo-fascistes recherchent dans leurs lectures historiques de quoi saturer leur temps communautaire d’‘à-présent’, refaisant jaillir Sparte ou la République de Salo aux marges de la société de consommation et à l’encontre du présentisme établi. D’aucuns objecteront que philosophiquement et historiquement ces perspectives sont tendancieuses… Effectivement : le but des militants n’est pas de complaire à l’analyse académique, mais de mettre en place un système politico-culturel de rupture avec le paradigme libéral justifiant l’existence de leur courant et lui donnant sens.

Cette attitude ne se limite pas à l’ère post-1960. Déjà, Déat, Doriot ou Valois se légitiment en produisant un ensemble de signes où s’entremêlent éléments extra-nationaux et affirmation d’une tradition nationale spécifique, au cours plus long que celui des modèles italien ou allemand. Valois affirme tout à la fois que le fascisme trouve sa source chez les Jacobins, est idéologiquement entier dans la France de l’avant 1914, et que c’est l’expérience de la Grande guerre qui a fait des fascistes ce qu’ils sont… C’est-à-dire que, puisque le fascisme est empirisme, ses adeptes français sont résolument libres de composer leurs discours en puisant des signes selon leurs desiderata, dans un axe qui est plus celui d’une esthétique que d’un programme. Ainsi, sur les bases du « nationalisme des nationalistes », le fascisme français se produit, tout au long du XXè siècle, par cette hybridation de signes, globalement extra-nationaux, pouvant être puisés dans une offre culturelle connaissant une explosion depuis les années 1960[52].

S’il n’y a donc pas discontinuité, l’idéologie N.R. représente cependant un cas extrême, puisque elle surgit de la rencontre du champ lexical propagandiste d’un camp politique mis en forme par la discipline historique (la Révolution Conservatrice) avec la négation comme idéologie politico-historique. Investir l’histoire du fascisme générique, le langage et les lieux de mémoire de l’adversaire sont trois actes indissociables afin de transformer l’histoire en palimpseste[53]. En définitive, en transcrivant dans les faits la théorie historiographique du « fascisme générique », les néo-fascistes n’ont pas fait que se rénover : ils ont interagi avec le débat historique sur la nature du fascisme. L’analyste se mue quant à lui, sans guère moyen de s’extraire de cette situation, en « réservoir de pensée » permettant de renouveler un camp et un corpus politiques démonétisés. En cela, le renouvellement idéologique du fascisme induit par son usage de l’histoire démontre qu’il n’existe définitivement pas de leçons de l’histoire, seulement des leçons sur l’histoire.

Notes

[1] Pour une critique positive, Ars Magna, Nantes, 1997 (1962). Ce document instaure la division de l’extrême droite entre les « nationaux », « conservateurs », et les « nationalistes », « révolutionnaires ». Ce distinguo existait en Allemagne dès 1928, promu par le révolutionnaire conservateur Hartmut Plaas, qui publia la même année le recueil Nationalrevolutionäre, avec les contributions de Von Salomon, Ehrhardt, Goebbels et Bormann (Jean-Pierre FAYE, Langages totalitaires, Hermann, Paris, 1972, p. 70-79). La querelle entre les nationalistes et les nationaux, c’est en fait un peu l’éternelle polémique entre les dissidents fascistes de l’Action Française et Maurras, entre les collaborationnistes et Vichy. Actuellement, Dominique Venner anime la Nouvelle Revue d’Histoire, diffusée en kiosque et fort connotée politiquement dans ses sujets et leur traitement.

[2] Pascal ORY, L’Entre-deux-mai : historie culturelle de la France mai 1968-mai 1981, Le Seuil, Paris, 1983.

[3] Maurice TOURNIER, « Les Mots fascistes, du populisme à la dénazification », Mots, n°55, juin 1998, p. 162 ; Pierre MILZA, Mussolini, Fayard, Paris, 1999, p. 841-845. De mars à décembre 1919, le programme fasciste est marqué par l’influence du syndicalisme-révolutionnaire. En 1943, Mussolini souhaite renouer avec cet esprit « révolutionnaire », « anticapitaliste » et « anti-bourgeois » dont s’était tant éloigné le fascisme-régime.

[4] Il est vrai que les historiens mettent en avant le caractère d’Etat-fantoche de la République de Salo, et y désignent plus la violence des Waffen SS et des fascistes que le verbalisme socialisant…

[5] Cf. Anne-Marie DURANTON-CRABOL, Visages de la nouvelle droite. Le GRECE et son histoire, Presses de la FNSP, Paris, 1988, p. 155.

[6] Jean-Pierre FAYE, op. cit., et Louis DUPEUX, National-bolchevisme. Stratégie communiste et dynamique conservatrice, Honoré Champion, Paris, 1979.

[7] Patrick MOREAU, « ‘Socialisme’ national contre hitlérisme. Le Cas Otto Strasser », Revue d’Allemagne, vol. 16, n°3, juillet-septembre 1984, p. 485-498.

[8] Yves BATAILLE (titulaire d’une maîtrise d’histoire), entretien avec l’auteur, 21 juin 2004.

[9] Philippe RANDA, « Entretien avec C. Bouchet », réalisé en 2001 pour la revue Dualpha et non publié. Le politologue israélien Zeev Sternhell provoqua un vif débat dans la communauté historienne lors de la parution de sa thèse en 1978. Selon lui, le fascisme est une idéologie internationale qui trouve avant tout son origine dans la « droite révolutionnaire », pré-fascisme de la France d’avant 1914. Ses travaux ont beaucoup été utilisé par les extrêmes droites françaises pour démontrer qu’elles ne seraient pas intrinsèquement antisociales. Cet usage a abouti à ce que les nationalistes apaisent leur réflexe réactionnaire au nom de la fidélité à leurs « racines sociales » ainsi redécouvertes.

[10] L’intitulé de cette charte et ses orientations se retrouvent chez Nouvelle Résistance. Le trajet d’Eichberg est en soi révélateur. Il commence à militer en 1956 dans la Deutsche Soziale Union de Strasser en même temps qu’il découvre la Révolution Conservatrice. Il devient un sas essentiel entre nationalistes allemands et Nouvelle droite française puis, ayant soutenu son doctorat d’histoire (1970), devient professeur des universités et évolue hors de l’extrême droite. Cf. Patrick MOREAU, Les Héritiers du IIIe Reich. L’Extrême droite allemande de 1945 à nos jours, Le Seuil, Paris, 1994, p. 197-198 et p. 396-397.

[11] Né en 1940, il rejoint l’extrême droite en 1957 (Jeune Nation), et fut mystérieusement assassiné le 18 mars 1978. Duprat a participé à la fondation et la direction de l’essentiel des mouvements néo-fascistes français. Cheville ouvrière de la création par Ordre Nouveau du Front National (1972), puis de sa direction, il anime ses Groupes Nationalistes-Révolutionnaires à la lisière du parti. S’il s’invente volontiers des titres universitaires, il est professeur certifié d’histoire-géographie ; il envisage un temps de soutenir une maîtrise d’histoire relative au fascisme et devant récuser les thèses d’Ernst Nolte. Enseignant vacataire durant des années, il ne se décide à passer le CAPES que lorsque la question d’Histoire contemporaine met enfin à l’honneur Vichy et les collaborationnistes, sujet sur lesquels il a déjà multiplié les écrits.

[12] Cf. François DUPRAT, La Construction du parti révolutionnaire. Principes et méthodes, Dossiers Nationalistes, supplément aux Cahiers Européens-Notre Europe, juillet 1975.

[13] François DUPRAT, Le Manifeste nationaliste-révolutionnaire, Dossiers Nationalistes, Supplément numéro deux aux Cahiers Européens Notre Europe, novembre 1976, p. 14.

[14] Il définit la révolution nationaliste comme « une Révolution Conservatrice [qui] rétablira l’ORDRE IMPERIAL des temps glorieux de notre Nation. [C’est le retour à la] Tradition Historique [c’est donc une contre-révolution car le Régime remonte] aux philosophes du XVIIIe [et s’incarne en 1789] » (Le Salut public, janvier-février 1978).

[15] Son influence est souvent revendiquée conjointement à celle de Strasser et Niekisch, par exemple par l’O.L.P. et Nouvelle Résistance.

[16] Le solidarisme des radicaux ne rejette pas les inégalités mais l’individualisme, pour considérer les citoyens comme des associés, ce qui entraîne une mission étatique de correction du marché. La doctrine se veut spécifiquement française et basée sur des observations scientifiques (avec une perspective sociobiologique).

[17] Jean-Gilles MALLIARAKIS, entretien avec l’auteur, 30 septembre 2002. Jean-Gilles Malliarakis fut le leader de la « mouvance solidariste » durant les années 1970 avant d’être celui du M.N.R. puis de T.V. Depuis les années 1930, le russe-blanc Narodno Trudovoï Soyouz se dit solidariste pour recouvrir une phraséologie confuse empruntant au personnalisme et réclamant un régime para-fasciste. Après 1945, le N.T.S. s’est mis en contact avec divers groupes ouest-européens qui ont tous choisi en conséquence d’adopter le qualificatif de solidariste.

[18] Cahiers du CDPU, Principes de l’action fasciste, Ars Magna, Nantes, 1997 (1974), s.p. Le rédacteur-en-chef de cette revue a adapté sous forme de brochure militante le mémoire de sciences politiques consacré au fascisme qu’il soutint en 1969.

[19] Cahiers du Solidarisme, octobre 1976.

[20] Le Quotidien de Paris, 18 août 1980.

[21] Maurice BARDECHE, Qu’est ce que le fascisme ?, Pythéas, Sassetot-le-Mauconduit, 1995 (1961), p. 178 . Se définissant comme « écrivain fasciste », affublé du surnom de « plus fasciste des Français », il était le beau-frère de Brasillach et le mentor de Duprat.

[22] François DUPRAT dir., Le Fascisme dans le monde, Défense de l’Occident, numéro spécial, octobre-novembre 1970, p. 35.

[23] Jean-Yves CAMUS et René MONZAT, Les Droites nationales et radicales en France, P.U.L., Lyon, 1992, p. 80.

[24] François DUPRAT dir., L’Agression israélienne et ses conséquences, Défense de l’Occident, numéro spécial, juillet-août 1967, p. 8-80 ; Jean-Michel CHAUMONT, La Concurrence des victimes : génocide, identité, reconnaissance, La Découverte, Paris, 1997, p. 104. La propagande soviétique est aussi reprise par les nationalistes arabes et les gauchistes européens.

[25] Cf. Nicolas LEBOURG, « La Dialectique néo-fasciste, de l’entre-deux-guerres à l’entre-soi », Vocabulaire du Politique : Fascisme, néo-fascisme, Cahiers pour l’Analyse concrète, n°57-58, juin 2006, p. 39-57 et « L’Invention d’une doxa néo-fasciste », Domitia, n°1, octobre 2001, p. 99-132. Signe que les retournements peuvent être sans fin : lors de l’invasion de l’Irak, ce dernier écrit fut repris par des sites web de l’extrême droite anglo-saxonne, afin de démontrer que l’opposition aux U.S.A. assimilerait l’attitude des Français à celle des nazis…

[26] Le Club de l’Horloge (1974, mené par le triumvirat Blot-Le Gallou-Mégret) a d’abord eu une fonction de think tank pour les partis de droite, mais il a aussi accueilli des N.R. (Christian Bouchet en fut membre, tandis que Jean-Gilles Malliarakis l’a fréquenté).

[27] Avant de devenir un spécialiste mondialement connu d’histoire des religions, et d’abord de leurs mythes palingénésiques, Eliade avait activement soutenu le fascisme roumain de la Garde de Fer et oeuvré pour la dictature d’Antonescu.

[28] Rouler en arrière un objet, telle est la racine étymologique du mot « révolution ».

[29] Les signes de cette volonté européenne ne manquent pas. Le Président Romano Prodi certifiait lors des débats quant à une constitution pour l’Europe qu’après « les horreurs de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, la quête de la paix a été la raison première et essentielle du projet d’une Europe unie » (12 novembre 2003). En 2005, l’Union Européenne a institué le 27 janvier « journée européenne de commémoration de l’Holocauste » puis, avec ses Etats membres, a contribué à ce que l’O.N.U. adopte une résolution faisant de cette date la « journée internationale de Mémoire de l’Holocauste ».

[30] Christian BOUCHET, entretien avec l’auteur, 11 août 2002.

[31] Outre Christian Bouchet, docteur en ethnologie et auteur d’ouvrages historiques, la direction d’U.R. comptait Fabrice Robert, qui a soutenu une maîtrise d’histoire, et André-Yves Beck, ayant réussi le concours du CAPES d’histoire-géographie

[32] Luc Michel, courrier à l’auteur, 14 octobre 2004.

[33] Jean-Pierre FAYE, e-mail à l’auteur, 31 mai 2006.

[34] René MONZAT, entretien avec l’auteur, 2 avril 2006.

[35] Jean-Yves CAMUS, e-mail à l’auteur, 7 mars 2006.

[36] Christian BOUCHET, entretien avec l’auteur, 1er septembre 2005 ; Hervé VAN LAETHEM, e-mail à l’auteur, 6 septembre 2005. Cet article (« Stratégies et pratiques du mouvement nationaliste-révolutionnaire français », Le Banquet, n°19-20, février 2004, p. 381-400 ) soulignait d’ailleurs comment la documentation interne d’Unité Radicale démontre que celle-ci a défini son action suite aux lectures des études politologiques de Nonna Mayer sur le F.N. et de Christophe Bourseiller sur le lambertisme. Sa reprographie était accompagnée de celle de Jeffrey BALE, «‘National revolutionary groupuscules and the resurgence of left-wing fascism : the case of France’s Nouvelle Résistance », in Roger GRIFFIN ed., The Groupouscular right : a neglected political genius, Patterns of prejudice, juillet 2002, p. 24-49, avec cet avertissement : « Rédigés par des individus extérieurs à notre courant ces papiers jettent sur nous un regard neutre et de ce fait nous permettent de mieux nous comprendre ».

[37] Il précise en outre qu’a compté, en la production de son propre credo idéologique, la lecture de Christophe BOURSEILLER, Les Ennemis du système, Robert Laffont, Paris, 1989, et, quant à son travail « auto-critique », celle de divers miens articles (e-mail à l’auteur, 23 octobre 2006).

[38] Résistance, septembre 2003.

[39] Robert STEUCKERS, e-mail à l’auteur, 22 octobre 2001.

[40] 3° congrès de Nouvelle Résistance Motion présentée par le secrétariat général de l’organisation, 1996, p. 4 (document interne). Christian Bouchet expose avoir trouvé l’idée du positionnement de Nouvelle Résistance en lisant un article consacré au concept de Périphérie dans la Révolution Conservatrice (entretien avec l’auteur, 11 août 2002).

[41] François DUPRAT, Le Manifeste nationaliste-révolutionnaire, op. cit., p. 1. Il est ici l’influence fondamentale de Maurice Bardèche. Celui-ci considère le fascisme comme éternel, allant de Sparte à l’Egypte de Nasser, via l’Allemagne et l’Italie. Au terme d’une trouble comparaison entre castrisme et fascisme, il concède aux historiens marxistes le caractère petit-bourgeois réactionnaire du fascisme (Maurice BARDECHE, op. cit., p. 116-164).

[42] Revue d’Histoire du fascisme, quatrième trimestre 1977, p. 3. Jusqu’à 1975, se multiplient les études sur le fascisme générique, puis ce sont des études de cas particuliers, jusqu’à ce que la question du fascisme générique réapparaisse à la fin des années 1990 (cf. Roger GRIFFIN, « The Primacy of culture : the current growth (or manufacture) of consensus within fascist studies », Journal of contemporary history, vol. 37, n°1, 2002, p. 21-43).

[43] Cf. François DUPRAT, « Naissance et développement du fascisme hongrois », La Revue d’Histoire du fascisme, septembre-octobre 1972, p. 185 ; id., « Un Programme de politique étrangère : nationalisme et Occident », dans Ordre Nouveau, supplément à Pour un Ordre nouveau, juin 1972, p. 226-261 ; id., Le Salut public, janvier-février 1978.

[44] François DUPRAT, « Naissance, développement et échec d’un fascisme roumain », Revue d’Histoire du fascisme, septembre-octobre 1972, p. 152 .

[45] Cf. Pascal ORY, Du Fascisme, Perrin, Paris, 2003.

[46] Cf. Roger GRIFFIN, « Interregnum or Endgame ? Radical Right Thought in the Post-fascist Era », The Journal of Political Ideologies, vol 5. n°2, 2000, p. 163-178.

[47] J’emprunte cette métaphore à l’historien des représentations Michel Cadé.

[48] Louis DUPEUX, 1979, p.542.

[49] Olivier DUMOULIN, « Histoire et historiens de droite », in Jean-François SIRINELLI dir., Histoire des droites en France 2. Cultures, Gallimard, Paris, 1992, p. 327-395. L’hégémonie du discours négationniste chez les militants néo-fascistes explique aussi amplement le barrage qui leur est fait par les universitaires.

[50] Evoquant son professeur d’histoire, Hitler écrivait déjà : « Ce professeur savait non seulement éclairer le passé par le présent, mais aussi tirer du passé des enseignements pour le présent. Mieux que personne, il expliquait les problèmes d’actualité qui nous tenaient haletants. (…) Un tel professeur fit de l’histoire mon étude favorite. Il est vrai qu’il fit aussi de moi, bien involontairement, un jeune révolutionnaire » (Adolf HITLER, Mein Kampf, Nouvelles Editions Latines, Paris, s.d., p .25-26).

[51] Walter BENJAMIN, Œuvres III, Gallimard, Paris, 2000 (1919), p. 439.

[52] Ce processus de rhizome culturel correspond à sa structure de rhizome d’organisations de faible densité et sans réelle figure du Guide, inséré dans le champ des extrêmes droites. L’après-guerre a vu l’accentuation de cette structuration sous l’effet des contre-coups de l’Epuration, des formes horizontales et basistes du combat de l’O.A.S. (cf. Olivier DARD, Voyage au cœur de l’OAS, Perrin, Paris, 2005), et de la globalisation. Pour une Critique positive tirait clairement de l’expérience O.A.S. la nécessité d’un combat en rhizome, de même qu’après 1918 l’expérience de guerre entraîna les fascistes à concevoir le parti politique sous la forme d’une armée. L’usage du concept de rhizome pour étudier le fascisme n’est guère introduit en France, quand les historiens anglais, américains et allemands en débattent à bâtons rompus, suite aux travaux de Roger Griffin : cf. Erwägen, Wissen, Ethik, vol. 15, n°3, 2004.

[53] « L’histoire toute entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification » (George ORWELL, 1984, Gallimard, Paris, 1972 (1949), p. 104).

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