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« Le FN entre radicalité et banalité »

victor brauner 2Propos de Sylvain Crépon, recueillis par Gérard Courtois, Le Monde, 31 mai 2014.

Avez-vous été surpris par l’ampleur des succès remportés par le Front national aux municipales de mars, puis aux européennes du 25 mai ?

Sylvain Crépon : Aux municipales, on s’attendait à un score élevé, en voix, des candidats du FN. En revanche, le nombre de villes conquises, onze dont certaines totalement imprévues comme Mantes-la-Ville, a été une surprise. Y compris au Front national, où ces succès ont provoqué quelque embarras, car certains craignaient de ne pas disposer d’assez de cadres formés pour gérer autant de municipalités. Or les dirigeants frontistes savent qu’ils sont attendus au tournant et qu’ils seront désormais jugés sur leurs capacités de gestionnaires locaux.

La performance réalisée aux européennes est encore plus spectaculaire. Le FN craignait beaucoup l’abstention dans un scrutin qui lui avait toujours été moins favorable que la présidentielle. En réalité, la participation a joué en sa faveur : son électorat s’est mobilisé, alors que celui des autres partis, notamment du PS, s’est démobilisé. Le FN a bénéficié d’un effet d’aubaine, ses dirigeants ne s’en cachent pas.

Comment expliquez-vous cette dynamique ?

Elle résulte du travail, indéniable, d’implantation, d’organisation et de professionnalisation engagé par Marine Le Pen depuis qu’elle a accédé à la présidence du FN, en 2011. Mis à part la parenthèse mégrétiste des années 1990, c’est nouveau. Jean-Marie Le Pen se méfiait de l’émergence possible de barons locaux susceptibles de faire de l’ombre à son pouvoir exclusif. Au contraire, l’objectif affiché de sa fille est de conquérir le pouvoir, y compris au niveau national. Elle sait qu’elle ne pourra l’atteindre sans développer l’armature locale de son parti, et elle s’en donne les moyens. En prenant ses précautions, toutefois : aux municipales comme aux européennes, la plupart des élus font partie de son entourage très proche.

Peut-on mesurer concrètement ce travail d’implantation ?

C’est difficile, car le FN est avare de données chiffrées sur son organisation. Aux municipales, on a constaté qu’il présentait beaucoup plus de candidats que précédemment. Pour autant, il a toujours un problème pour recruter des candidats et c’est la raison pour laquelle il n’a pas pu se présenter dans bon nombre de villes où il aurait aimé le faire. Ce parti fait encore un peu peur.

N’est-ce pas en train d’évoluer ?

Si, tout à fait. C’est vrai pour les électeurs qui, au moins de façon anonyme, hésitent de moins en moins à afficher, voire à revendiquer, leur vote. C’est aussi le cas pour les candidats, car le FN est le seul parti où des aventures politiques sont possibles : on peut monter dans la hiérarchie et obtenir des rétributions grâce à l’exercice de mandats ou de responsabilités sans pour autant être issu du sérail. C’est devenu très difficile dans les autres partis où l’encadrement est déjà pléthorique, notamment au PS.

Au-delà de cet effort d’organisation, quel est l’impact de la mue opérée depuis trois ans, de la « dédiabolisation » du parti voulue par Mme Le Pen ?

C’est le cumul des deux démarches qui est en train de « payer ». D’une part, une stratégie d’implantation géographique, avec une adaptation assez intelligente au terrain, comme on le voit dans les zones périurbaines, et la déclinaison d’un FN du Nord, plus ouvrier, sur les anciennes terres de gauche, et d’un FN du Sud, plus droitier, plus proche et de racines pieds-noirs.

D’autre part, une stratégie d’adaptation du discours et des idées aux évolutions politiques et sociales actuelles. Ainsi, le socle de l’héritage nationaliste est soigneusement préservé, mais il a été débarrassé des scories antisémites de Jean-Marie Le Pen et est désormais ostensiblement complété par une rhétorique républicaine (par exemple sur la laïcité) et par une gauchisation des propositions économiques et sociales (rôle de l’Etat protecteur, notamment), comme le PPF de Doriot avait su le faire dans les années 1930. Cette évolution lui a permis, en quelques années, d’élargir son audience et son électorat et de drainer quantité de soutiens qui ne l’auraient jamais rejoint sans cela.

st-ce à dire que le FN n’est plus d’extrême droite, comme ne cesse de lemarteler sa présidente ?

Non, il demeure fidèle à ses fondamentaux nationalistes d’extrême droite. L’armature de sa doctrine reste une conception déterministe et ethnique de l’identité, hermétique aux valeurs universalistes des droits de l’homme et de la citoyenneté républicaine. Le FN veut refonder la démocratie sur une base identitaire. A travers la préférence nationale, rebaptisée « priorité nationale », et la réforme du code de la nationalité, cette question identitaire demeure la pierre angulaire de l’idéologie du nouveau lepénisme. De même, il reste fidèle à deux ressorts traditionnels de l’extrême droite française : la condamnation des élites, déconnectées du peuple et méprisant son « bon sens », et la dénonciation de leur corruption à travers l’inusable slogan « Tous pourris ! ». Il est vrai que, dans ce registre, l’affaire Cahuzac hier ou celle de l’UMP aujourd’hui lui fournissent des exemples éloquents…

Mais il est parvenu à inscrire ses mesures chocs et ses idées phares dans ce moule nationaliste : la lutte contre le chômage, la préservation du système de protection sociale, le réarmement économique du pays impliquent, à ses yeux, la fermeture des frontières, l’arrêt de toute immigration, la sortie de l’Europe« passoire », le rejet de la mondialisation. Marine Le Pen le sait : elle ne peut pas toucher à ce socle sans remettre en cause l’identité même du FN et son capital distinctif.

Le FN peut-il, durablement, jouer sur les deux tableaux : la normalisation et la différence ?

La marge de manœuvre est étroite. Le FN reste très attaché à sa radicalité, et les provocations de Jean-Marie Le Pen (comme celle, récente, de la solution que « Monseigneur Ebola », du nom du virus mortel, pourrait apporter à la question de l’immigration) ou de sa fille (comme celle des « gouvernants français[qui] ont fait de notre pays la catin d’émirs bedonnants », à propos de la politique française au Proche-Orient) sont indispensables pour maintenir cette radicalité qui le singularise. Mais s’il veut prétendre au pouvoir, il sait qu’il ne peut aller trop loin. S’il est trop radical, il se marginalise ; s’il se normalise trop, il se banalise. La dialectique est permanente et, pour l’instant, elle réussit.

L’accession à des responsabilités locales ne va-t-elle pas accentuer cette contradiction ?

Tout à fait. Il va être passionnant, dans les prochains mois, de voir comment vont se comporter ces nouveaux élus, comment ils vont évoluer par rapport à l’orthodoxie idéologique du parti et par rapport aux directives de sa toute-puissante présidente. Car diriger une ville, c’est faire voter son budget, trouverdes compromis, risquer des compromissions. C’est donc participer au « système », sans cesse fustigé par le parti lepéniste. Comment jouer la carte du système quand on se veut un parti antisystème ? C’est tout le défi.

Les succès électoraux du printemps, notamment aux européennes, peuvent-ils modifier la stratégie du FN ?

Dans l’euphorie de ces victoires, les ambitions sont évidemment revues à la hausse. C’est vrai en termes d’organisation : l’espoir est qu’une nouvelle vague de cadres compétents, jusque-là réticents, rejoignent un FN conquérant. C’est vrai en termes politiques : plus que jamais, l’objectif de Marine Le Pen est defaire exploser la droite et de l’obliger à se recomposer à ses conditions. La première place conquise, le 25 mai, devant l’UMP, autant que la violente crise qui secoue actuellement ce parti ne peuvent que l’y encourager.

En termes électoraux, enfin, l’objectif numéro un est l’élection présidentielle de 2017. Jusqu’à présent, l’ambition de Mme Le Pen était de se qualifier pour le second tour ; dans l’esprit des dirigeants du FN, c’est en train de devenir une évidence, presque un fait acquis. Quant à être élue présidente, chacun admet que c’est encore trop tôt, faute de forces suffisantes.

Et faute d’une crédibilité reconnue ?

C’est exact et, en interne, chacun en a conscience. C’est la dernière digue qui n’a pas sauté : un tiers déjà, mais un tiers seulement des Français estiment que Marine Le Pen serait capable de gouverner. Or ce défi de la crédibilité n’est pas mince, tant est grande l’ambivalence du FN vis-à-vis de la compétence, associée à l’« établissement » honni et aux élites technocratiques coupées du peuple. Pour l’heure, le FN peut déjà se targuer de disposer d’un leader incontesté, d’un parti en ordre de bataille, d’un discours cohérent et d’une vision claire. Tous ne peuvent en dire autant.

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