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Le Front National de Marine Le Pen : un objet d’études normal

victor braunerSous le titre "Le FN doit-il être un objet d’étude comme les autres?",  le quotidien L'Humanité a proposé  à ses lecteurs une synthèse des débats lors de la soirée de lancement de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès, dont vous pouvez retrouver la vidéo ici. Parue aux pages 11 et 12 de l'édition du 21 février, ce compte-rendu de Grégory Marin est reproduit ci-dessous.

À l’approche des élections municipales, quel est cet «objet FN» dont on parle ?

Nicolas Lebourg. Le Front national revendique 74 000 adhérents. Si l’on prend les comptes publics de 2012, on calcule 52 000 adhérents. Selon l’afflux constaté depuis, le chiffre avancé est honnête. Le parti a rajeuni – 29 % des adhérents ont moins de 30 ans, 34 % entre 30 et 50 ans et seulement 18 % ont plus de 65 ans – et s’est féminisé – 39 % d’adhérentes. Ces jeunes militants ne sont pas forcément des béotiens : 69 % des candidats l’ont déjà été pour le FN. Ils sont connus et repérés dans leurs territoires.

Le FN mise sur des formations où on leur demande d’en finir avec les anciennes pratiques, notamment le « boîtage » : si on est dédiabolisés, on va voir les gens. De même on les initie à l’économie, même si les formateurs reconnaissent eux-mêmes qu’ils ont du mal. Les élus auront aussi droit à des formations tout au long du mandat, notamment dans les domaines juridiques et la gestion. S’ils se présentent comme une alternative crédible, plus question, comme ils l’ont vu dans le passé (à Vitrolles par exemple), de faire annuler des décisions municipales au tribunal administratif. Le FN a désigné les communes entre 9 000 et 100 000 habitants comme objectif prioritaire. Leur but est de se notabiliser pour arriver en 2017 avec une image lissée. La charte du Rassemblement bleu Marine poursuit ce but. L’optique est la même qu’en 1998 (avec l’émergence d’exécutifs régionaux droite-FN – NDLR) : faire mettre la pression aux états-majors nationaux par la base, en tenant compte de réalités locales, pour d’éventuelles alliances.Le pari fait il y a quarante ans d’un parti attrape-tout est-il valide aujourd’hui ? Peut-il intégrer le système, avoir des postes d’élus, sans désamorcer sa dimension subversive ? Ce qui est sûr aujourd’hui, c’est que le FN veut avoir une influence directe sur la vie publique. Son vice-président, Louis Aliot, dit « votez pour un maire Front national et vous aurez des services publics, car le gouvernement sera tellement paniqué de voir un élu FN dans une ville de plus de 100 000 habitants, que vous aurez des policiers, des pompiers, un hôpital qui fonctionne… » C’est l’idée du parti lobby.

On fustige souvent des sondages qui feraient « monter » les partis en manipulant les électeurs. Quelles sont les « recettes » des sondeurs pour saisir au plus près les intentions de vote pour le FN ?

Jérôme Fourquet. Un sondage reproduit en miniature la population d’après les statistiques de l’Insee : tel pourcentage de femmes et d’hommes, de catégories socioprofessionnelles, d’âge, etc. Il est dit représentatif lorsqu’il correspond à ces critères, auxquels on peut ajouter le niveau d’études (plus on est diplômé, moins on vote FN – NDLR). Ensuite, on recueille l’information, mais sans la livrer brute. Pourquoi ? On demande aux interviewés pour qui ils ont voté à l’élection de référence passée (ici les municipales de 2008). Or lorsqu’on regarde les votes précédents, déclarés par notre échantillon, on ne retrouve jamais exactement les taux constatés à l’issue du vote par le ministère de l’Intérieur. C’est là qu’interviennent les redressements. Le vote FN a toujours été un casse-tête pour les instituts. On avait trop peu de gens qui disaient voter Le Pen : dans les années 1980 on nous avouait 3 ou 4 % de vote pour 15 % effectifs. Le phénomène de sous-déclaration existe encore, mais depuis 2010-2011 et l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du FN, il est bien moindre que par le passé car les électeurs ont beaucoup moins honte de dire leur vote. Les correctifs sont donc passés de la chirurgie à l’homéopathie.

Les sondages sont-ils pour autant toujours crédibles ?

Joël Gombin. Le terme de sondage renvoie à des réalités distinctes. La théorie des sondages, une théorie statistique qui date du XIXe, nous dit dans quelles conditions on peut, à partir d’un échantillon, inférer des connaissances sur une population. La théorie statistique nous dit qu’on ne peut le faire que si l’échantillon est aléatoire, donc si chaque individu de la population a la même chance d’y être représenté. Or ce qu’on appelle sondages ne sont pas, dans 90 % des cas, des sondages aléatoires, mais basés sur la méthode des quotas. Partant de là, on distingue divers types de sondages. D’une part ceux que les journaux publient, sondages préélectoraux ou d’opinion. En se basant sur la même méthodologie, les chercheurs en font une utilisation différente : l’intérêt n’est pas de savoir combien des interviewés vont voter FN, mais plutôt comment se décompose l’électorat. Plus importante est la question de l’échantillon. Une enquête commerciale, c’est un millier de sondés. Une grande enquête académique, entre un millier et 5 000 enquêtés. Mais même dans celles-là, si vous voulez interroger une population un peu spécifique, mettons « les électeurs FN jeunes diplômés », c’est plus difficile. Quand on dit que les jeunes votent FN, en réalité on parle d’un groupe social extrêmement hétérogène, entre des jeunes ayant quitté le système scolaire à 16 ans et des jeunes étudiants. J’ai décortiqué une enquête académique de 2 500 sondés : on se retrouve avec deux groupes, 36 enquêtés d’un côté, 9 de l’autre. Évidemment, les marges d’erreur deviennent extrêmement importantes lorsque les groupes sont aussi restreints. L’outil sondage aussi est parfois limité.

Pourquoi les médias s’en servent-ils autant ? Quel est votre lien avec eux ?

Jérôme Fourquet. Ce sont nos clients : on vend des sondages, ils nous en achètent. Sur cette question de l’extrême droite et du Front national, en particulier, il y a un engouement. C’est sulfureux, ça pose des questions à tout le monde… Notre travail, c’est essayer d’être le plus neutre possible. Nous devons décrypter, analyser, produire des données, apporter des éclairages intéressants et pertinents.

Y a-t-il tout de même une certaine responsabilité des sondeurs dans l’utilisation faite par les médias 
et les partis de leurs études ?

Jérôme Fourquet. Un exemple : lorsqu’on publie une enquête sur les élections européennes, les journaux titrent « Le FN, premier parti de France ». On se calme ! C’est une enquête à quatre mois du scrutin, dans une élection où il y a beaucoup d’abstention… Si l’on veut coller une étiquette « premier parti de France », comme c’était le cas pour le Parti communiste, il faut répondre à des critères : faire plus de 25 % des voix à toutes les élections, avoir des dizaines de députés, de sénateurs, des centaines de mairies, des organisations de jeunesse, des relais syndicaux, un maillage du territoire fort… On en est très loin. Certes, ils enregistrent de très bons résultats électoraux, mais dans certaines communes où ils auraient un boulevard, où Marine Le Pen fait ses meilleurs scores nationaux, où les candidats frontistes aux élections législatives enregistrent 40 %, le parti ne pourra pas monter de liste. Le phénomène a ses limites. D’ailleurs, même si dans différentes enquêtes, nous constatons que le FN est à un niveau très élevé, je dis attention : notre boulot n’est pas de faire du sensationnel. Selon les études, c’est soit la marche sur Rome, soit le dévissage total. Nous constatons que la dynamique a été stoppée, mais à un haut niveau. En chiffre brut, beaucoup plus de gens disent vouloir voter pour une liste FN en 2014 qu’ils ne le disaient en 2012: 15, 20, 30 % de plus. Surtout dans les 25-34 ans et surtout les 35-49 ans, c’est-à-dire les actifs. C’est à cet âge que se cumulent toutes les fragilités, les difficultés : élever les enfants, payer les traites de la maison… Inversement, les seniors restent très ancrés dans la droite classique. On constate une porosité importante de l’électorat frontiste avec la droite. Une quantité non négligeable disent avoir voté Sarkozy au premier tour de 2012. Soit il s’agit d’une radicalisation de la droite, soit d’un retour d’un certain nombre d’électeurs un temps séduits par la stratégie de Buisson. À l’inverse, dans les quelques villes où il se dit que la droite pourrait reprendre la ville à la gauche, des électeurs du Front national votent plus massivement pour la droite, et l’électorat sarkozyste ne se disperse pas. 
C’est un effet de vote utile.

Existe-t-il des problèmes 
inhérents à l’étude du FN ?

Joël Gombin. L’une des difficultés lorsqu’on étudie le FN – elle est générale en sociologie électorale mais accrue en ce qui le concerne –, c’est la surdétermination politique des débats et des argumentaires : les gens qui prennent part au débat (journalistes, politiques, chercheurs, citoyens) ont un point de vue politiquement situé. On ne peut pas faire comme si on discutait dans l’espace pur et sans tache des idées. L’exemple de la législative partielle de l’Oise est patent : lorsque le premier secrétaire du PS dit « il n’y a pas eu un seul électeur socialiste qui a voté Front national au second tour », c’est irrecevable sur le plan scientifique. On est dans le cadre d’une controverse politique dont le but est d’imposer l’idée que le PS tient ses électeurs. D’ailleurs la droite a défendu l’inverse.

Un certain nombre d’idées reçues sur l’électorat FN circulent toujours.

Joël Gombin. Leur sort scientifique a été réglé il y a longtemps mais elles continuent de circuler. Pourquoi ? Prenons par exemple l’idée, extrêmement facile à démonter, que les électeurs du Front national seraient pour beaucoup des anciens électeurs communistes. Ce n’est une réalité ni du point de vue de la géographie électorale, ni du point de vue de la sociologie électorale. La première raison pour laquelle cette idée perdure vient du tour de force symbolique qu’a historiquement réussi le Parti communiste en imposant l’équation « ouvrier égale communiste », selon laquelle toute la classe ouvrière votait communiste et l’électorat communiste n’était qu’un électorat ouvrier. Or, de même que l’électorat communiste puisait dans les classes populaires et moyennes non ouvrières, il y a toujours eu un électorat ouvrier qui votait à droite. Ce dernier s’est radicalisé à l’extrême droite plus tôt que le reste des ouvriers. L’autre 
raison, c’est le profit symbolique pour le FN à défendre cette idée. Cela permet de stigmatiser un camp.

On a vu que le FN est un objet scientifique, sondagier et médiatique phénoménal. Il est aussi un révélateur des évolutions politiques et culturelles. Dans quelle mesure l’étudier permet d’étudier la société ?

Jean-Yves Camus. Même quand on a fait tour du parti – et on pensait l’avoir fait avec le FN de Jean-Marie Le Pen –, il reste encore à voir à travers l’évolution du parti le déplacement d’un certain nombre de thématiques dans le spectre politique ou l’irruption d’autres thématiques. Il est intéressant de voir par exemple ce que nous dit le FN de l’évolution des droites. Il est le symptôme de leur recomposition, car on va passer d’un jeu à deux sous-familles, la libérale et la conservatrice, à un jeu à trois, avec la famille national-populiste, les libéraux en déclin et les conservateurs obligés de se définir en creux par rapport au FN plutôt que par leur propre logiciel. Des électeurs qui peuvent aller d’une famille à l’autre font sauter cette représentation convenue d’une cloison absolument étanche entre extrême droite et droites traditionnelles. C’est un sujet d’études passionnant, mais extrêmement chargé de connotations, politiques et affectives… Nous essaierons d’apporter un regard aussi dépassionné que possible sur un objet par rapport auquel les 
médias sont relativement mal à l’aise, mais qui est une composante structurellement importante, sans doute ancrée dans le débat pour plusieurs décennies, j’en suis absolument convaincu.

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