Oblique: sur les extrêmes droites
Est née cet été une nouvelle revue en ligne: Oblique. Celle-ci se définit comme « une revue indépendante consacrée à l’analyse politique, à la critique sociale, aux arts et à la littérature ». Elle se situe : « à l’heure où les débats publics tendent à se polariser, Oblique souhaite créer un espace où l’analyse, l’entretien, la recension, la poésie et les ressources documentaires peuvent dialoguer. » Stéphane François a publié deux articles et Nicolas Lebourg accordé une entrevue :
L’extrême droite contemporaine face à la démocratie : appropriations, détournements et recompositions idéologiques
L’extrême droite est, aujourd’hui et à juste titre, présentée comme l’une des principales menaces pesant sur les démocraties libérales contemporaines. Depuis le tournant du millénaire, elle a démontré sa capacité à accéder légalement au pouvoir, à peser sur les agendas gouvernementaux et à imposer dans l’espace public des problématiques qui relevaient encore, il y a peu, de ses marges. Toutefois, ce constat exact produit souvent un effet de simplification : il amène à penser que ces courants seraient étrangers à toute réflexion sur la démocratie, ou qu’ils n’entretiendraient avec elle qu’un rapport purement négatif. Or il n’en est rien. Les extrêmes droites pensent la démocratie, mais elles la pensent contre la démocratie libérale. Elles ne récusent pas nécessairement la souveraineté populaire, le recours au peuple, ni même certaines formes de participation directe ; elles réélaborent ces catégories dans un cadre organiciste, identitaire et antilibéral.
Il convient, d’abord, de rappeler que l’extrême droite n’est pas homogène. Elle rassemble des traditions politiques parfois concurrentes : catholiques traditionalistes, nationalistes-révolutionnaires, néopaïens, identitaires, populistes souverainistes, néofascistes, voire des courants plus explicitement nazifiants. Les références intellectuelles, les horizons doctrinaux et les stratégies d’implantation diffèrent parfois fortement d’un milieu à l’autre. Aujourd’hui, ces différences tendent à disparaître au profit d’un syncrétisme idéologique, voire d’un « bricolage » intellectuel au sens décrit par l’anthropologue Claude Lévi-Strauss1. Il n’en demeure pas moins qu’un noyau idéologique commun subsiste : la critique du libéralisme, le rejet de l’universalisme abstrait, la valorisation de l’enracinement et la volonté de restituer au peuple une épaisseur historique, culturelle, parfois ethnique. C’est l’articulation de ces éléments qui permet à l’extrême droite de proposer non pas une sortie de la démocratie en tant que telle, mais une redéfinition autoritaire, plébiscitaire2 et homogénéisante de celle-ci.
Ce travail doctrinal ne relève ni du simple opportunisme ni de l’improvisation conjoncturelle, bien que les deux soient souvent présents. Il s’inscrit dans une temporalité longue, faite d’emprunts, de réappropriations, de révisions internes et de circulations intellectuelles. De ce point de vue, l’extrême droite contemporaine apparaît comme un espace de production idéologique particulièrement actif, capable d’articuler des traditions anciennes à des problématiques très actuelles. C’est pourquoi il importe de prendre au sérieux ses élaborations théoriques. Les réduire à des outrances militantes ou à de simples ressentiments sociaux empêche d’en comprendre la cohérence réelle.
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Extrême droite en ligne : Stratégies et pratiques
La présence sur Internet de sites d’« information », de réseaux sociaux dédiés à la diffusion de l’idéologie de l’extrême droite radicale — et de ses actions — est un phénomène qui remonte au début des années 2000. Les différentes formations européennes d’extrême droite ont été parmi les pionnières à investir l’internet à des fins militantes. L’un des premiers sites d’extrême droite a été Stormfront, créé dès 1995 par Don Black, un dissident radical du Ku Klux Klan. Ces formations ont perçu très tôt l’intérêt de ce système. Il permet à la fois d’échanger des informations, de collecter des fonds, de recruter des militants, de diffuser leurs idées et de compenser par un sur-activisme virtuel leur faible nombre. Ce sur-activisme donne d’ailleurs l’impression d’une domination politique et/ou médiatique. Cela permet également à tous ceux qui refusent le jeu électoral de s’insérer dans un véritable combat culturel.
Il y a dans certaines formations politiques d’extrême droite des personnes salariées pour occuper la place sur l’internet. Ce militantisme est donc important pour cette mouvance. Nous nous intéresserons ici aux stratégies numériques mises en place par ces militants d’extrême droite pour manipuler les opinions publiques européennes dans un sens qui leur serait favorable.
Cette logique repose sur une stratégie d’influence indirecte visant à transformer progressivement les normes sociales et discursives. L’enjeu n’est pas seulement politique mais cognitif : rendre pensables puis acceptables des idées initialement marginales. Certains thèmes d’extrême droite (remigration, racisme antimusulman, l’immigration vue comme une colonisation, etc.) sont désormais banalisés dans le cadre d’une « guerre culturelle ». Cette dernière est menée à travers des outils porteurs : le combat culturel, l’usage des rumeurs et de la théorie du complot, la réinformation et l’usage stratégique du « confusionnisme ». Ces deux dernières catégories relèvent de ce que l’on appelait par le passé de la « propagande », mêlant savamment mélange de faux et de vrai et surtout de thèmes d’extrême droite édulcorée fusionnant avec des références apolitiques ou de gauche/extrême gauche.
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« Les illibéraux utilisent la démocratie pour déconstruire l’État de droit » – Entretien avec Nicolas Lebourg
Oblique – Depuis la sortie du livre de Vincent Tiberj (analysant la réalité d’une droitisation de la France) s’est imposée à gauche l’idée que, si le champ politico-médiatique s’est droitisé, la société resterait largement résistante à cet « air du temps ». Pourtant, la communication des extrêmes droites européennes montre qu’elles ont formellement intégré cette culture libérale — ce qu’on a appelé la « dédiabolisation » — pour mieux la subvertir. Voyez-vous dans ce libéralisme « formel » (qui ne masque qu’approximativement la réalité de leur programme illibéral) une stratégie plus dangereusement efficace que ce qu’il n’y paraît ? Et, au-delà de la diffusion de marqueurs progressistes dans la société, l’extrême droite est-elle capable de les investir tactiquement, au point que progressisme affiché et droitisation ne paraissent plus contradictoires dans le débat public ?
Nicolas Lebourg – Le livre de Vicent Tiberj est très nourricier et important. Néanmoins son analyse ne signifie pas qu’il est acquis, comme ont voulu l’affirmer d’aucuns, qu’on aurait juste des élites droitisées et un peuple progressiste. D’abord la distinction est devenue de plus en plus fragile entre cultures politiques et offres partisanes. Si on revient aux sondages je trouve saisissant comment depuis 15 ans les sondés qui s’autoclassent le plus à gauche expriment des idées (soutien à la peine de mort, rejet des immigrés) non en phase avec les programmes classiques de leur camp. L’extrême droite ne progresse pas uniquement parce que ses idées se diffuseraient mécaniquement dans la société, mais aussi parce qu’elle sait exploiter la décomposition des offres politiques concurrentes, que ce soient leurs idéologies ou leurs formes partisanes. Dans ce cadre, la « dédiabolisation » ne doit pas être comprise comme une opération cosmétique. Elle s’inscrit dans une histoire longue : la quête de respectabilité est constitutive de ces familles politiques, bien avant ses formes contemporaines. Ce qui change aujourd’hui, c’est qu’elle s’articule à une capacité accrue d’appropriation des codes dominants, notamment ceux du libéralisme politique mais aussi économique, alors qu’au moment où Marine Le Pen prenait le FN en 2011 les offres politiques néolibérales paraissaient incapables de se relever de la crise de 2008. Si la stratégie de normalisation a démontré qu’elle était plus efficace électoralement que celle de la provocation, n’en demeure pas moins que quand on regarde les requêtes faites sur Google à la dernière présidentielle Eric Zemmour écrasait Marine Le Pen. Le choix d’un bulletin ne liquide donc pas l’appétence esthétique et l’accord culturel.
Parler de « libéralisme formel » est adéquat pour décrire une intégration stratégique des normes du débat démocratique, celle-ci visant à défendre non la conception égalitaire, socle de la République, mais à neutraliser les mécanismes d’exclusion symbolique qui pesaient sur l’extrême droite. Résultat ce libéralisme et cet appel à la République ne sont que la défense de la force de l’Etat dans les affaires régaliennes, et son rétrécissement dans ses dimensions sociales et surtout dans les enjeux de contre-pouvoirs de l’état de droit – cette haine de l’institution judiciaire indépendante dont témoignent tous les illibéraux. On peut dès lors avoir le beurre du progressisme et l’argent du beurre réactionnaire. L’extrême droite bénéficie en la matière de qualités traditionnelles telles que sa plasticité programmatique et sa capacité au syncrétisme. On a bien vu dans le phénomène de vote à l’extrême droite des gays, avec cette capacité à allier affirmation libérale des modes de vie d’un côté et défense des normes traditionnelles face au « wokisme » et à la « propagande LGBT » de l’autre : les deux discours ont fonctionné en même temps. Enfin, ou oublie souvent une chose : la progression des personnes qui se refusent à se reconnaître soit de « droite », soit de « gauche ». Elles étaient 31% en 1979, et 48% en 2019. Ce dont l’on parle, quand on débat de « l’extrême droite », de « la gauche », etc. n’a tout simplement pas beaucoup de signifiés pour nombre de nos concitoyens.
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