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Le Mythe aryen comme idéologie de la nation au Tadjikistan

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Source inconnue

Première parution : Marlène Laruelle, « Des sciences humaines face au pouvoir politique. Le mythe aryen comme idéologie de la nation au Tadjikistan », Journal des anthropologues, n°104-105, 2006, pp. 369-386.

Pour le Tadjikistan, la disparition de l’Union soviétique a tout d’abord signifié la guerre civile. Dès 1992, plusieurs factions régionales s’affrontent, regroupées en deux camps principaux aux dénominations politiques ambiguës, les « communistes » d’un côté, les « islamistes » et « démocrates » de l’autre. Après les accords de paix signés en juin 1997, le président E. Rakhmonov tente de lancer le Tadjikistan sur la voie suivie par les autres pays de la région, celle de la construction de l’État‑nation et de la consolidation de l’autorité présidentielle. Les deux phénomènes vont en effet de pair puisque les présidents centre‑asiatiques tentent d’asseoir leur auto­rité de manière de plus en plus autoritaire en arguant de la nécessité d’un pouvoir fort pour de jeunes États tout juste indépendants et dont l’identité nationale ne serait pas assez consolidée.

Dans ce contexte, les milieux scientifiques doivent s’adapter à la nouvelle situation d’indépendance et trouver un équilibre entre leur participation à la création discursive de l’État‑nation et leur volonté de libérer, au moins en partie, leur discipline des pressions politiques. Le Tadjikistan constitue à ce titre, avec le Kirghizstan, le pays d’Asie centrale le plus libéral en matière d’autonomie intelectuelle. Les polémiques entre scientifiques sont nombreuses et les oppositions publiquement débattues dans les médias. Toutefois, il existe très clairement une science officielle, validée par le pouvoir – qui bénéficie donc de soutiens financiers plus conséquents –, face à des chercheurs qui ont le droit d’exprimer leur différence mais disposent alors d’un accès réduit aux lieux de pouvoir scientifique. Nous nous intéresserons ici à la science officielle produite par l’Institut d’histoire, d’archéologie et d’ethnologie de l’Académie des sciences, lieu de référence du pays pour ces disciplines.

Pour les historiens et ethnologues, l’enjeu principal d’une science « post‑soviétique » est compris non pas comme un renou­vellement disciplinaire et théorique mais comme une mise en conformité du discours sur la nation qui puisse justifier et expliciter l’indépendance de 1991 et les frontières de l’État. La majorité des chercheurs partagent en effet le postulat selon lequel le savoir scientifique sur son peuple permet la « prise de conscience » de soi en tant que membre de la collectivité nationale. Ainsi, « les connaissances de l’origine des peuples sont très importantes [car] elles jouent un rôle dans le développement d’une juste conscience ethnique chez les gens et ont une influence conséquente sur le ca­ractère des relations nationales »[1]. Au Tadjikistan, les interactions entre l’Institut d’histoire et un pouvoir présidentiel de plus en plus engagé en matière historique se sont cristallisées principalement autour d’un thème, celui de l’origine aryenne des Tadjiks.

État institutionnel des sciences humaines et réécriture présidentielle de l’histoire

La science a bien évidemment particulièrement souffert des années de guerre civile, et actuellement encore les conditions de pratique du métier sont extrêmement difficiles, les salaires très médiocres et les possibilités de publication limitées, avant tout pour des raisons matérielles. Les candidats à la profession se font donc rares. Ainsi, l’Institut d’histoire, d’ethnologie et d’archéologie de l’Académie des sciences compte en tout, doctorants compris, une petite trentaine de chercheurs. Son directeur depuis la perestroïka, Rakhim Masov, historien connu ayant participé à la Commission de réconciliation nationale de 1997, tente aujourd’hui de relancer la formation des cadres scientifiques. Si son succès en matière de recrutement est loin d’être confirmé, il a toutefois réussi, sur le plan symbolique, à redonner place au discours historique dans la vie publique et s’est engagé de manière volontariste en faveur de l’élaboration d’une justification scientifique au nouvel État‑nation.

Ainsi, il a en charge la publication en six tomes d’une nou­velle monumentaleHistoire du peuple tadjik (et non Histoire du Tadjikistan) censée annoncer la nouvelle orthodoxie en matière historique sur le pays. Il a également réussi à ouvrir, pour les dix ans de l’indépendance en 2001, un magnifique musée de l’Antiquité, unique en Asie centrale. Si les sciences historiques et l’archéologie tirent à peu près leur épingle du jeu, l’ethnologie est devenue le parent pauvre de l’Institut. À la période soviétique, la majorité des ethnologues travaillant sur le Tadjikistan étaient des Russes, soit locaux, soit de Russie, et la section n’a pas réellement réussi à trouver un second souffle au début des années 2000 : au vu de la cherté des missions de terrain, de l’absence de débouchés et du peu de renouvellement théorique d’une discipline autrefois fo­calisée sur la « culture matérielle » des masses populaires, les volontaires pour la profession se comptent sur les doigts de la main. C’est en effet l’histoire bien plus que l’ethnologie qui, à l’heure actuelle, « porte » le discours sur la nation et que le pouvoir cherche à modeler dans le cadre de construction d’une identité nationale jugée problématique.

Le Tadjikistan dispose ainsi de certains « handicaps » symboliques que les autres pays d’Asie centrale n’ont pas eu à gérer. La langue par exemple, qui rattache le pays à la zone iranophone, ne peut être trop exaltée de peur de fondre l’identité tadjike dans un ensemble bien plus vaste déjà dominé par l’Iran. Les figures littéraires persanes qui avaient été remises en valeur juste après l’indépendance puis après la guerre civile (Firdoussi, Roudaki) ont été peu à peu marginalisées au profit d’une symbolique identitaire que l’on espère moins musulmane et moins iranophone (Šozimov, 2003).

Par ailleurs, les anciennes capitales culturelles, Samarcande et Boukhara, ont été inclues dans l’Ouzbékistan lors du découpage territorial soviétique de 1924 et rendent donc difficile l’identification aux frontières léguées en 1991. Si, entre 1989 et 1992, une partie des élites avait publiquement réclamé une modification des frontières permettant le retour des deux villes‑phares dans le giron tadjik (Dudoignon, 1993), ces revendications territoriales ont aujourd’hui disparu au profit d’une lecture symbolique de leur appartenance au pays. Le repli contemporain se fait en effet autour de valeurs territoriales que l’on tente de faire correspondre aux frontières actuelles.

Les disciplines historique et ethnologique ont donc au­jourd’hui à trouver des référents identitaires qui soient à la fois consensuels et « utilisables », qui n’appartiennent pas déjà à d’autres États et qui permettent au Tadjikistan de justifier ce qui constitue, dans l’ensemble de l’espace post‑soviétique contempo­rain, le fondement premier de la légitimation nationale, l’autochtonie du peuple sur son territoire. Elles ont également à gérer l’engagement du pouvoir politique dans le champ scientifique et plus généralement idéologique : non seulement l’État fait pres­sion sur les disciplines afin qu’elles arguent scientifiquement de sa légitimité et de son indépendance, mais le pouvoir politique, de plus en plus autoritaire, s’attribue, dans la tradition soviétique, le droit de dire lui‑même le discours sur la nation. Ainsi, le journal de l’Institut d’histoire, Merosi niëgon – Nasledie predkov (L’héritage des ancêtres), consacre systématiquement sa première page au pré­sident Rakhmonov et le rédacteur de ces éditoriaux, Massov, se doit alors de vanter les mérites du chef de l’État, qui aurait su rendre à son peuple sa mémoire. En 2003, le journal a même ouvertement appelé à voter en faveur de Rakhmonov lors du référendum, en présentant la prolongation de son mandat comme le seul choix raisonnable pour la stabilité du pays.

Après plusieurs années d’hésitation, durant la guerre civile et au sortir de celle-ci, sur les symboles historiques à donner au nouvel État, le président s’est décidé en faveur d’une réhabilitation des Samanides, prestigieuse dynastie ayant régné sur la Transoxiane aux IXe‑Xe siècles. Celle‑ci est aujourd’hui présentée comme la dynastie fondatrice du pays et le pouvoir a organisé en grande pompe, en 1999, le jubilé des 1100 ans de la naissance de l’État samanide. En prenant en modèle cet État qui a incarné la grande culture musulmane médiévale iranophone, le Tadjikistan est censé connaître enfin son époque de renaissance et de reconnaissance internationale, après ce que Rahmonov considère comme ayant été le « génocide » des Tadjiks pendant plus d’un millénaire et surtout au XXe siècle (Rahmonov, 1999a : 2). Pour le président en effet, reflétant là une pensée très courante dans la région, le monde est entré, avec la chute du communisme, dans une « époque de renaissance des nations antiques », ce qui répondrait à « une loi historique » confirmée (idem, 1999b : 1).

Pour accentuer cette lecture de l’histoire, Rahmonov s’est illustré – comme tous les présidents des autres républiques d’Asie centrale – par la publication, en 1999, d’un gros ouvrage d’histoire, Les Tadjiks dans le miroir de l’histoire, dont seul le premier tome est pour l’instant sorti, Des Aryens aux Samanides(idem, 1999c). L’érection des Samanides en symbole de la nation se trouve alors, comme l’indique le titre du livre, concurrencée par la réhabilitation de l’époque antique zoroastrienne et, avec elle, de l’idée aryenne. Les Samanides arrivent en effet trop tardivement sur la scène historique pour ne pas rechercher dans l’antiquité une époque de référence plus ancienne. Selon le président, il existerait un lien étroit mais méconnu entre ces deux grandes périodes de l’histoire du peuple tadjik, malgré le gouffre religieux qui peut séparer le zoroastrisme de l’islam. Ainsi, bien que musulman, « Ismail Somoni est resté d’une fidélité sans faille […] aux éléments de l’étaticité aryenne » et a même permis « l’union et une sage utilisation par la structure étatique des normes spirituelles de l’islam avec l’héritage aryen » (idem, 1999d : 1).

L’officialisation d’une référence aryaniste au Tadjikistan a connu une accélération brutale en septembre 2003, lorsque Rahmonov a décidé, pour les quinze ans de l’indépendance, de décréter 2006 « année de la civilisation aryenne ». Le décret présidentiel annonce que le but de ce jubilé est« d’étudier et de faire connaître l’apport et le rôle des Aryens dans l’histoire de la civilisation mondiale, d’éduquer les générations dans l’esprit de la conscience nationale et de l’autodétermination, de développer les liens entre les peuples et les cultures » (idem, 2003 : 1). Si cet anniversaire officiel est géré au niveau des structures étatiques – le responsable du Comité d’organisation n’est autre que le Premier ministre – on ne peut toutefois que noter qu’il correspond à une tendance lourde de l’historiographie tadjike contemporaine.

La quête éperdue d’une identité aryenne dans la science historique tadjike

Ce discours officiel sur la question aryenne n’est pas né soudainement dans le seul esprit du président mais poursuit – et amplifie en retour – les recherches contemporaines menées sur place. Le thème de l’origine aryenne des Tadjiks constituait déjà un classique de l’historiographie tsariste (Laruelle, 2005a), puis sovié­tique en la matière : le fondateur du discours historique tadjik et Premier secrétaire du Parti communiste de la république de 1946 à 1956, Bobodjan Gafurov (1909‑1977), s’était longuement étendu, dans son Histoire des Tadjiks (1949, réédité en russe à trois reprises puis dans une nouvelle édition en 1972), sur l’importance de la question indo‑européenne pour affirmer l’autochtonie des Tadjiks. Le discours contemporain ne fait donc qu’accentuer une référence ancienne déjà existante et ne constitue pas une « rupture » avec l’historiographie soviétique.

Depuis quelques années, ce thème aryen est devenu un objet de recherche bien constitué au sein de l’Académie des sciences. La décision politique des autorités de fêter, en 2001, les 2700 ans de l’Avesta a même permis de nombreuses publications consacrées au zoroastrisme et, par ce biais, à l’aryanisme. Dans ces travaux, résultant souvent de colloques, le zoroastrisme est accaparé comme un produit national tadjik et donc disputé à l’Iran. L’Avesta est considérée par la majorité des spécialistes locaux comme une source historique fiable, offrant des informations qui expliqueraient l’ethnogenèse du peuple tadjik et décriraient « la société aryenne antique »[2]. Le zoroastrisme est systématiquement présenté comme une foi moderne : il a transformé l’ancien polythéisme aryen en un monothéisme, a aidé à la sédentarisation des nomades, s’est bien intégré dans une structure sociale développée et urbanisée, etc. Dans les années 1990 certains chercheurs s’étaient même convertis publiquement au zoroastrisme en le proclamant « religion natio­nale » des Tadjiks. Si ce mouvement, limité à de petites élites nationalistes laïques peu intéressées par la carte irano‑musulmane, n’a eu aucune ampleur réelle, l’enjeu s’est aujourd’hui déplacé au sein du discours scientifique.

Les recherches en cours ont en effet pour objectif de démon­trer que le berceau du zoroastrisme serait à rechercher en Asie centrale et plus spécifiquement au Tadjikistan, et non en Iran ou en Afghanistan. C’est ce que tentent de prouver plusieurs travaux en archéologie et géographie historique consacrés aux rivières et montagnes décrites dans l’Avesta, qui seraient bien celles du Tadjikistan. Ainsi, « le terme ethnique nouveau de Tadjik pour tous les Iraniens s’avère un synonyme de l’ancien mot d’Aryen »[3]. Plu­sieurs articles publiés dans les Nouvelles de l’Académie des sciences de la république du Tadjikistan tentent d’expliquer pour­quoi seule la partie orientale du monde iranien, et non sa partie occidentale plus connue, aurait pu donner naissance à une religion si développée : c’est depuis cet espace oriental que les textes saints se seraient diffusés vers le sud, en Inde, où ils auraient alors été transformés en vedas (Mumidžanov, 2002). Les mythes grecs et égyptiens seraient également redevables, de manière indirecte, au monde tadjik qui les aurait inspirés : comme l’affirme Rahmonov, « la gloire et la grandeur de l’Iliade et de l’Odyssée pâlissent devant l’œuvre géniale de nos ancêtres »(Rahmonov, 1999c : 152).

Le discours historique officiel du Tadjikistan est en effet le seul, de toute l’Asie centrale, à jouer une carte revancharde assumée : la concurrence se situe principalement avec le monde turcique et tout particulièrement le puissant voisin ouzbek, mais également, dans une moindre mesure, avec l’Iran, jugé trop célèbre pour son riche passé antique, que celui‑ci devrait partager, si ce n’est redonner, au Tadjikistan. Le président de la République se plaint ainsi que « notre produit historique devient souvent un objet de vol » (ibid. : 129) : le Khorassan, la Bactriane et la Sogdiane n’ont pas été des provinces attardées de l’Iran mais au contraire le berceau du zoroastrisme comme des peuples aryens. De nombreux chercheurs tadjiks s’intéressent alors au terme d’Ariana et le présentent comme le pays antique des Aryens, à l’existence historique prouvée et dont le territoire correspondrait à celui du Tadjikistan contemporain. Ainsi, comme le résume I. V. P’ankov,

 « on appelait Ariana, dans l’Antiquité, le territoire qui correspond à peu près exactement au territoire de formation, à une époque plus tardive, au début du Moyen Âge, du peuple tadjik. Ariana et la question de l’existence et de la formation d’une communauté historique aryenne est très étroitement liée à la préhistoire du peuple tadjik » (1995 : 39).

Dans les jeux autochtonistes en cours actuellement dans la région, le Tadjikistan tient à se présenter comme le seul et unique détenteur de l’héritage indo‑européen de l’Asie centrale : les Iraniens s’avèrent donc des concurrents directs, bien que frères, dans l’appropriation de ce passé face aux peuples turciques, appré­hendés comme des étrangers tardivement arrivés et qui ne disposeraient d’aucun droit sur la maîtrise symbolique du passé antique de la région. Les ouvrages publiés à Douchanbe ces dernières années affirment donc le haut développement politique et culturel des peuples proto‑aryens, plusieurs dizaines de siècles av. J.C.[4] De nombreux textes se plongent dans une lecture littérale de l’Avesta et déclament l’historicité de dynasties mythiques comme les Pechdovides puis, plus tardivement, les Kaénides. Le monde tadjik serait ainsi né lors de la cristallisation d’une haute civilisation aryenne au deuxième millénaire avant notre ère. La constitution rétroactive de liens identitaires entre Aryens et Tadjiks permet alors à la science historique locale de s’accaparer les grands empires d’Asie mineure, les Achéménides, l’empire d’Alexandre, les Sélévides (Negmatov, 1992). L’héritage aryen offre également au Tadjikistan une référence à destination de l’Europe, puisqu’un lien intrinsèque lierait les descendants européens et leur berceau asiati­que originel.

Toutefois, les textes tadjiks sur la question sont systémati­quement sans référence aux recherches occidentales ayant remis en cause, au XXe siècle, l’idée d’un « berceau », celle d’une unité de culture entre peuples indo‑européens et d’une unité linguistique construite sur un principe généalogique (Renfrew, 1990). Cette avancée de la réflexion sur la question indo‑européenne reste in­connue en Asie centrale : les chercheurs locaux ne semblent avoir accès qu’à des textes anciens du XIXe siècle ou à certaines recher­ches archéologiques contemporaines ayant lieu dans leur pays. Ils s’appuient avant tout sur les classiques de l’historiographie soviéti­que en matière archéologique ou en linguistique indo‑européenne. La méconnaissance complète des soubassements idéologiques du régime nazi, typique de la culture soviétique de la seconde guerre mondiale, semble ici porter ses fruits et explique en partie la diffi­culté de communication entre les interlocuteurs occidentaux, en particulier l’unesco, et les autorités tadjikes autour de l’organisation de « l’Année de la civilisation aryenne » en 2006.

Dans l’ensemble des publications russophones en la matière, nous n’avons en effet trouvé qu’une seule référence au mythe aryen germanique, celle de l’historien N. N. Negmatov, grande figure de la science historique tadjike de tendance ouvertement nationaliste. Dans un article paru dans le quotidien national russophone Narodnaâ gazeta, il mentionne Hitler et le « fascisme » allemand, les accusant d’avoir « effrontément offensé le bon nom du peuple antique, agricole et talentueux, qu’étaient les Aryens et celui de leur pays, Ariana ».

Malgré cette conscience du caractère tendancieux de la référence aryenne en Occident, Negmatov défend le choix du pouvoir politique en faveur d’une identification officielle du Tadjikistan à l’aryanisme : « pourquoi priver les peuples de la possibilité de préciser leur origine historique objective ? Nos ancê­tres aryens étaient-ils coupables ? […] Sommes‑nous en droit de récuser notre héritage ethno‑culturel ? […] Le peuple tadjik est le descendant historique direct de la proto‑patrie Ariana » (2004 : 4).

L’obsession ethniciste de la science tadjike : le retour des discours racialistes ?

L’aryanisme tadjik en cours d’élaboration par les chercheurs et d’officialisation par le pouvoir politique s’accompagne de propos parfois radicaux concernant les spécificités anthropologiques – au sens soviétique de l’anthropologie physique – des peuples centre‑asiatiques. Cette fois‑ci, le concurrent‑allié iranien n’est plus visé et seuls les peuples turciques sont alors l’objet de toute la rancœur tadjike. La volonté de l’Ouzbékistan indépendant de s’approprier le passé de son territoire et de le décréter rétroactive­ment ouzbek ou tout au moins turcique (Laruelle, 2004) est en effet appréhendée, dans les milieux intellectuels tadjiks, comme une usurpation identitaire de taille. Ainsi, l’organisation par le pouvoir ouzbek, en 2003, de « l’Année de l’Avesta », là encore sous l’égide de l’unesco, a été très mal perçue au Tadjikistan et considérée comme une trahison de la part des structures onusiennes. Comme l’affirme le directeur de l’Institut d’histoire, Rakhim Masov,

« nous voyons à nouveau, on peut le dire franchement, un complot orga­nisé contre l’histoire passée du peuple tadjik. Un complot dont le but final est, comme toujours, d’abaisser le grand passé du peuple et le rôle de nos ancêtres aryens dans l’histoire de la civilisation mondiale » (2001a : 21).

L’obsession aryaniste de certains milieux scientifiques tadjiks va en effet de pair avec la volonté d’une dissociation ethnique, si ce n’est raciale, entre peuples turciques et peuples indo‑européens, dans le but bien évidemment d’affirmer la supériorité des seconds. Ainsi, la tradition soviétique d’anthropologie physique, particuliè­rement développée dans l’étude des peuples de la région, s’est aujourd’hui trouvée renforcée par sa fusion avec le discours ethni­ciste. Jusque dans les années 1970, les recherches en anthropologie s’attachaient à retracer les grands types physiques présents en Asie centrale et étaient quasi systématiquement dissociées des travaux historiques et ethnologiques concentrés sur « l’ethnogenèse » des peuples éponymes.

Ainsi, il n’existait pas de liens directs entre les grandes races originelles et les peuples contemporains : la doctrine soviétique en la matière insistait au contraire sur l’origine raciale commune des Tadjiks et des Ouzbeks, alors qu’ils disposaient cha­cun d’une « ethnogenèse » spécifique. Dans les dernières décennies du régime, les deux discours ont tendu, chez certains chercheurs locaux, à se fondre et les deux adjectifs, « racial » et « ethnique », sont aujourd’hui employés presque comme des synonymes dans les publications tadjikes, le but étant alors de se dissocier entièrement des Ouzbeks et de revaloriser la filiation aryenne et, dans son sil­lage, la question raciale.

Le célèbre historien N. N. Negmatov s’intéresse par exemple à la « genèse raciale » (rasogenez) des peuples centre‑asiatiques et consacre un chapitre de son livre à rappeler que le processus de « formation raciale » des Tadjiks s’est terminé bien avant que n’arrivent les premiers peuples turciques (Negmatov, 1997 : 97‑104).

« Le type racial des Tadjiks est antique, local, et n’a pas subi de changements fondamentaux pendant les deux derniers mil­lénaires, bien qu’il y ait eu un léger métissage mongoloïde sur le type européoïde principal »(idem, 1989 : 231).

Si la majorité des travaux tadjiks en la matière s’appuient sur des références à l’anthropologie soviétique, certains d’entre eux tentent également de s’approprier les recherches occidentales faites en génétique. Ils espèrent ainsi rehausser le prestige de leur approche mais également la valider par des argumentations venues d’Occident, souvent in­consciemment considérées comme irréfutables. Ainsi, l’archéologie moléculaire pourra« établir l’histoire de la formation, l’âge et les chemins de migration des différents peuples » (Nasirova, 2003 : 187)[5] et ce, d’autant plus que certains auteurs locaux donnent une lecture tout à fait déterministe des avancées de la génétique en affirmant que gènes, peuples et langues se développent parallèle­ment.

Cette approche ambiguë de la génétique contribue alors à renforcer les appréhensions déterministes de la référence à « l’ethnie » : des éléments scientifiques incontestables car biologi­ques permettraient de définir une fois pour toutes la place de chaque peuple dans l’histoire mondiale. L’enjeu reste toujours de démontrer, cette fois‑ci non plus historiquement ou linguistique­ment, mais génétiquement, que le berceau de l’Europe se trouve bien au Tadjikistan, celui‑ci s’étant alors « avéré la proto‑patrie non seulement des langues indo‑européennes mais le berceau de la civilisation mondiale »(ibid. : 199)[6].

Ces discours se trouvent confortés par Rakhim Masov lui‑même, très engagé dans la racialisation du discours identitaire tadjik et particulièrement virulent à l’encontre de l’Ouzbékistan. Si ses livres ont fait l’objet, par certains historiens, de critiques publi­ques, il n’en reste pas moins, par son statut très institutionnel et sa proximité avérée avec l’appareil présidentiel, considéré comme le représentant d’une certaine rancœur officielle envers les Ouzbeks. Masov a en effet pris personnellement en charge la critique histori­que du découpage frontalier de 1924‑1929 au détriment du Tadjikistan, permettant ainsi de diffuser, sur le plan narratif, la non‑acceptation par le pouvoir et une partie des élites des frontières actuelles. Masov parle ainsi régulièrement, dans ses ouvrages, du « substrat racial‑ethnique » (rasovyj‑etničeskij) des peuples et condamne tout métissage ou assimilation.

« Les habitants d’Asie centrale se divisent en deux groupes raciaux. Le premier est caucasien (blanc) et le second mongol (jaune). La première race, caucasienne, est divisée en deux branches, l’une aryenne indo‑européenne, l’autre sémite, incluant les Juifs et les Arabes d’Asie centrale. […] La race mongole se divise en deux branches, la première est constituée des peuples altaïques (turco‑tatars), la seconde des peuples spécifiquement mongols : Kirghizes, Kara‑Kirghizes, Ouzbeks, Karakalpaks, Kiptchaks, Turkmènes » (Masov, 1995 : 20).

Il se félicite toutefois des liens intimes entre le Tadjikistan et la Russie, aujourd’hui poursuivis malgré les désac­cords de la période soviétique, et explique là aussi cette amitié de longue durée par la proximité raciale et linguistique entre les deux peuples, qu’il sous‑entend aryens (idem, 2001b : 4).

Son objectif premier reste la négation de toute culture turcique et de tout lien entre Tadjiks et Ouzbeks. Il refuse donc la théorie de la période soviétique selon laquelle Ouzbeks et Tadjiks partagent un même fond racial car, pour lui,« il ne peut y avoir de racines communes, de communauté ethnique entre des peuples provenant de races entièrement contraires » (idem, 1995 : 20). Il insiste également sur l’origine tadjike de nombreuses grandes figures ouzbèkes, en particulier des communistes nationaux qui ont accepté, dans les années 1920, de déposséder le Tadjikistan de Samarcande et Boukhara : ils étaient « ethnogénétiquement des Tadjiks » (ibid. : 87) et doivent donc être considérés comme des traîtres à la patrie. Toute l’histoire du pays depuis l’arrivée des peuples turciques dans la zone au premier millénaire de notre ère jusqu’à la renaissance étatique de 1991 aurait été celle de la soumission, de l’humiliation et du génocide des Tadjiks par des Ouzbeks culturellement inférieurs.

« La période de formation des Ouzbeks en tant qu’etnos autonome date, en termes historiques, d’hier. En une période historique aussi courte, il n’est pas possible de créer des valeurs culturelles importantes comme celles que les Tadjiks ont créé au cours des millénaires » (ibid. : 29).

On voit donc combien cette historiographie revancharde conjugue l’ensemble des argumentations possibles afin d’affirmer son autochtonie, et, selon sa logique, sa supériorité : le mépris du sédentaire envers le nomade serait justifié par des éléments de supériorité raciale et/ou ethnique attribuant alors aux peuples turciques une « essence » foncièrement négative et incapable de progrès. Les anciens stéréotypes occidentaux sur l’Orient se voient donc réappropriés et réactualisés dans des rapports de concurrence entre peuples de la région.

φ

Conclusion

Dans le cas tadjik contemporain, les sciences humaines restent grandement soumises aux pressions politiques, même s’il est encore possible, à la différence par exemple de l’Ouzbékistan voisin[7], d’exprimer une opinion non conforme. L’idéologie officielle étant avant tout centrée sur le fait national, et non plus sur des objectifs économiques ou politiques, l’histoire, l’archéologie et l’ethnologie se trouvent intensément mises à contribution. Nombre de chercheurs eux‑mêmes estiment cet investissement nécessaire : la tradition soviétique veut en effet que les milieux intellectuels participent à l’élaboration de l’idéologie officielle, et le souvenir de la guerre civile les confirme dans leur idée que la « nation » n’est pas « achevée » et doit être « consolidée » autour de l’État et de la figure présidentielle. Compte également que chacun puisse se retrouver dans l’exaltation d’un passé qu’on espère consensuel : la marginali­sation discrète de l’islam, de l’iranophonie et d’une littérature commune avec l’Iran est appréhendée comme nécessaire au raffer­missement de l’identité nationale, dorénavant centrée autour de l’héritage « aryen » du pays.

Dans un pays très largement musulman dont l’histoire intel­lectuelle et artistique fut intrinsèquement liée à l’islam, il peut sembler paradoxal d’entendre le président de la République affir­mer que Zoroastre fut « le premier prophète des Tadjiks » et espérer qu’il « sera le maître spirituel et le guide du peuple tadjik » (Rahmonov, 2003 : 28)[8]. La volonté politique s’affiche très ouvertement, en effet, en faveur d’un nationalisme laïcisé et sécula­risé. Le zoroastrisme joue alors ici le même rôle que le tengrisme[9] dans les pays turciques voisins, celui d’un néo‑paganisme intellec­tualisé pour des anciennes élites soviétiques à la recherche d’une spiritualité sans transcendance et qui conçoivent le religieux avant tout comme un élément de l’affirmation nationale.

La focalisation de nombreux travaux sur la thématique aryenne illustre la conjonction entre les recherches scientifiques sur le passé national et l’appel du pouvoir en faveur d’une idéologie de la nation. Le choix du moment aryen n’est pas une nouveauté pour la science tadjike puisqu’il était déjà présent, tout au moins en fili­grane, dès l’époque soviétique. Le mythe aryen est en effet l’élément principal permettant de se dissocier des pays voisins, tous turciques, d’Asie centrale, d’insister sur l’autochtonie du peuple et de parler un langage qu’on espère commun avec l’Europe en lui rappelant cette « origine » partagée : par le biais aryen, les Tadjiks seraient plus « Européens » que les autres Centre‑asiatiques.

Il semble toutefois que cet aryanisme officiel, dont le jubilé de 2006 suscitera probablement une profusion de publications, ne puisse se développer sans entraîner dans son sillage de nombreux référents racialistes et racistes. Bien que ne s’exprimant qu’au niveau du discours et n’ayant aucune réalité dans la pratique politique et so­ciale du pays, ceux‑ci sont néanmoins révélateurs de l’ethnicisation en cours des discours sur la nation dans l’ensemble de l’Asie centrale post‑soviétique.

Notes

[1] Cf. l’article « Predmet issledovanij – etnogenez » in Večernyj Dušanbe (1989).

2 Cf. Avesta i mirovaâ civilizaciâ (2001: 153).

3 Cf. Anonyme (1992: 15).

4 Cf. Drevnââ civilizaciâ i eë rol’ v složenii i razvitii kul’tury Central’noj Azii epohi samanidov (1999).

5  In Radžabov (2003).

6 In Radžabov.

7 Cf. Laruelle (2005b).

8  In Radžabov (op. cit.).

9  Mode intellectuelle et religieuse des milieux nationalistes turciques consistant à présenter l’islam comme une foi étrangère à ces populations et à réhabiliter le culte animiste ancien du dieu Tengri en le présentant comme un monothéisme en avance sur son temps qui offrirait une cosmogonie parfaitement adaptée au monde contemporain.

Bibliographie

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