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Une Brève histoire des harkis

aggl_harkis2_traitement_63_semaine_3_agglo_harkisPar Abderahmen Moumen

Le terme « harki » est un terme générique souvent employé et/ou utilisé pour désigner tous les musulmans français qui s'étaient placés pour diverses raisons aux côtés de l'armée française ou de la France en général durant la guerre d'Algérie (1954 - 1962). Cependant, en réalité, ce terme ne désigne qu'une catégorie de supplétifs.

Les harkis, un monde derrière un mot

Tout d’abord, quatre catégories de formations supplétives civiles ont contribué au « maintien de l’ordre » durant ce que l’on appelait les « événements » :

–  les GMPR (Groupes Mobiles de Police Rurale) créés en janvier 1955  et deviennent les groupes mobile de sécurité (GMS)

–  les mokhaznis (ou moghaznis) chargés de la protection des SAS (Sections Administratives Spécialisées) des groupes makhzen instaurés eux aussi en 1955 ;

–   les harkis, les premières harkas sont constituées en avril 1956. Le terme harka est antérieur à la colonisation. Il signifie, en arabe, mouvement. Les premières harkas de la guerre d’Algérie, sont constituées en 1955 dans la région d’Arris (dans les Aurès) par l’ethnologue Jean Servier. En avril 1956, une circulaire du ministre-résident Lacoste fixa les règles de création, d’organisation et d’armement des harkas, « formations temporaires dont la mission est de participer aux opérations de maintien de l’ordre ». Elles étaient rattachées à une unité régulière mais étaient de statut civil. Mais, les harkis étaient des journaliers embauchés localement et salariés ;

–  les ‘assès (gardiens) des Unités territoriales

–  les groupes d’autodéfense (bénévoles et pour moitié armée)

Ensuite, une deuxième catégorie de rapatriés français musulmans, qui ne sont pas des supplétifs, est à préciser. Il s’agit des soldats engagés volontaires ou appelés qui servaient dans les unités régulières de l’armée française (c’est par exemple le cas des Tirailleurs algériens ou unités de Spahis). Enfin, il faut aussi compter les élus, les hauts fonctionnaires, officiers et notables musulmans (caïds, aghas, bachaghas) et les petits fonctionnaires. Ces deux dernières catégories ne font pas partie de la catégorie des supplétifs et sont donc exclues de toutes les mesures concernant les anciens supplétifs.

Un rapatriement tragique et controversé

Trois polémiques prennent naissance au sujet des harkis durant cette période qui entoure les Accords d’Evian : le désarmement des harkis, leur massacre, puis l’abandon ou le timide rapatriement.

La première polémique a trait au désarmement puis aux massacres dont ils ont été les victimes. Craignant que des désertions n’augmentent et fassent passer de nombreuses armes dans les maquis FLN, la hiérarchie militaire ordonne le désarmement massif des harkis.

L’équation est simple, peu de harkis seront rapatriés en France durant les premiers mois qui suivent les accords d’Evian, ce qui aboutira au nombre élevé de harkis assassinés. En dépit des dispositions des accords d’Evian sensés les protéger, ceux-ci sont l’objet de nombreuses exactions.

Les chiffres varient ainsi de plus 10.000 morts selon un article de Jean Lacouture dans Le Monde à 150.000 selon l’association CNMF (Comité national pour les musulmans français), présidé par André Wormser. C’est cette dernière évaluation qui est d’ailleurs reprise par bon nombre d’associations de rapatriés d’Algérie Pieds-noirs ou harkis. Entre ces deux estimations extrêmes, d’autres chiffres sont avancés : 25.000 en janvier 1963 selon  le rapport Vernejoul, 60.000 selon Nicolas d’Andoque, 100.000 pour le Colonel Schoen. Certains s’appuient sur le rapport du sous-préfet d’Akbou, M. Robert, qui estime le bilan de ces massacres de 1.000 à  2.000 victimes par arrondissement (72 arrondissements en Algérie) soit environ 100.000 morts. Actuellement, les historiens chiffrent l’ampleur de ce massacre entre environ 10.000 (Gilbert Meynier) et 25.000 (Benjamin Stora) pour l’estimation la plus basse et environ 80.000 morts (Maurice Faivre, Jean-Charles Jauffret) pour l’estimation la plus haute. On ne saura sûrement jamais le nombre précis de victimes de ce massacre qui n’en demeure pas moins effroyable.

Entre abandon et timide « rapatriement »

Peu après les accords d’Evian, les transferts, limités au départ, commencent donc. Des dispositions sont mises en place pour un « rapatriement planifié », surtout lorsque les demandes s’accélèrent après les premiers massacres de harkis. Mais, il faut toutefois nuancer ce tableau, car des restrictions, des refoulements, des interdictions sont promulguées par les autorités pour éviter un afflux trop important. L’administration avait déjà fort à faire avec l’exode des Pieds-Noirs. Cette politique gouvernementale va ainsi pivoter entre une opposition préalable aux filières clandestines de rapatriement de familles d’anciens supplétifs vers un accueil officiel -mais toujours restreint- face aux exactions qu’ils subissent.

Des officiers de SAS décident de désobéir et de faire passer clandestinement en métropole des supplétifs et leurs familles pour les soustraire aux  massacres. La réplique de Louis Joxe, ministre de l’Intérieur le 12 mai 1962, est désormais connue. Par télégramme, il interdit tout rapatriement hors du plan officiel minimaliste, demande le renvoi des anciens supplétifs en Algérie et exige « des sanctions contre les complices de ces entreprises ». Il ajoute qu’il faut « éviter de donner la moindre publicité à cette mesure qui pourrait être mal interprétée ». Ces ordres seront hélas mis en pratique. Devant l’ampleur des massacres, le Premier Ministre Georges Pompidou demande cependant le 19 septembre de reprendre « le transfert en France des anciens supplétifs menacés ».

Officiellement, environ 21.000 anciens supplétifs s’installent en France sur un total de 41.000 familles de rapatriés français musulmans selon le service central des rapatriés. A ce groupe s’ajoute les anciens supplétifs venus se réfugier en France dans les années 60 mais qui ont décidé de conserver la nationalité algérienne. Le nombre d’anciens supplétifs demeurés en Algérie -plus important que l’on ne croit- est impossible à connaître.

1962 – 1975 : une population marginalisée

Les anciens supplétifs et leurs familles se répartissent très rapidement dans quatre zones géographiques essentiellement : le Nord et Paris, le Nord-est, l’axe Lyon-Grenoble et la côte méditerranéenne.

On recense quatre types de structures d’accueil où les « musulmans français », pour la plupart des anciens supplétifs, ont transité et pour certains résidé jusqu’à une date assez récente.

Il s’agit tout d’abord des centres d’accueil et de reclassement pour les familles d’anciens supplétifs. Théoriquement, ces centres ont à l’origine un caractère transitoire, un laps de temps d’adaptation avant la pleine intégration dans la société française. Avec un encadrement plus militaire que civil, ces réfugiés étaient aidés dans l’ouverture des dossiers de rapatriés, dans l’accomplissement des formalités administratives comme la demande de naturalisation ou de récognition de nationalité française. Six camps de transit et de reclassement ont donc été ouverts spécifiquement pour cette population : le camp du Larzac dans l’Aveyron et de Bourg-Lastic dans le Puy-de-Dôme (juin – septembre 1962), celui de Rivesaltes dans les Pyrénées-Orientales (septembre 1962 – décembre 1964), de Bias dans le Lot-et-Garonne (1963-1964), de Saint-Maurice-l’Ardoise dans le Gard (septembre 1962 – 1963) et de La Rye dans le département de la Vienne. Passés les premiers mois d’une intense précarité, les résidants des camps sont reclassés au fur et à mesure de leur arrivée tant au niveau professionnel qu’en matière de logement.

Cependant, deux camps vont demeurer dans leurs structures : celui de Bias et de Saint – Maurice l’Ardoise, et ce jusqu’à la révolte de 1975. Ces deux cités d’accueil regroupent les chefs de familles âgés ou de familles nombreuses, les handicapés physiques ou les personnes démunies de ressources difficilement reclassables dans la société française qualifiés non sans tact « d’irrécupérables » par les pouvoirs publics.

Des hameaux forestiers (avec un maximum atteint de 75) sont mis en place pour y placer des familles d’anciens harkis. En 1966, on en compte trente-trois pour l’essentiel situés dans le sud-est de la France, dans les régions du Languedoc-Roussillon, de la Provence-Alpes-Côte-d’Azur et de Corse. Entre dix et quarante travailleurs forestiers, selon les hameaux, travaillaient pour l’Office National des Forêts. S’occupant des zones rurales, ils constituent des microcosmes à la périphérie des communes. Ils étaient encadrés par un chef de hameau (la plupart du temps un ancien officier des SAS) et par une monitrice de promotion sociale (souvent rapatriée d’Algérie).

Enfin dix-sept ensembles immobiliers urbains ont été spécialement conçus et réservés pour les familles dont leur adaptation au contact de la «cité» pouvait se faire assez rapidement comme la cité des Tilleuls à Marseille ou la cité des Oliviers à Narbonne.

Au final, nous pouvons estimer que parmi les 138.458 Français musulmans rapatriés recensés en 1968, ceux-ci se répartissent pour moitié entre une population  intégrée au sein de la société française et une autre moitié plus ou moins assistée. Cette  population mise à l’écart cumule les handicaps : à une faible qualification professionnelle des parents, l’Etat ajoute une scolarisation en vase clos des enfants et pour tous une coupure d’avec les autochtones qui rendait l’intégration presque impossible. Ce sont les enfants ayant grandi dans les camps qui vont en 1975 faire découvrir aux Français une terrible facette de l’accueil des anciens harkis : la relégation dans de véritables «réserves d’indiens».

1975 – 1991 : entre ghetto et assistanat

En 1975 se déroule le « printemps harki ». La révolte des habitants du camp de Bias le 7 mai 1975 suivis par ceux du camp de Saint-Maurice l’Ardoise le 19 mai a surpris -notamment par sa propagation rapide à des hameaux de forestage et nombre de concentrations urbaines de Français musulmans. Pourtant de multiples grèves de la faim à travers tout le territoire français avaient auparavant tenté d’attirer l’attention dont celle de Laradji, à Evreux d’abord au début de l’année 1974, puis à l’Eglise de la Madeleine à Paris en mars 1975.

Cette révolte est surtout le fait de jeunes, pour la plupart, nés durant la période de la guerre d’Algérie. Ils suivent, dans ce mouvement, M’Hamed Laradji et son association qui devient représentative à un niveau national : la CFMRAA. À l’occupation des camps, s’ajoutent par ailleurs des prises d’otages. Ces Français entièrement à part s’insurgent de leur déni d’existence depuis 1962 que reflète ce slogan scandé durant les manifestations : « Après la trahison, l’abandon ; après l’abandon, l’exil ; après l’exil, l’oubli ».

Face à cette situation insurrectionnelle de ces « rapatriés sans patrie », le Conseil des Ministres du 6 août 1975 adopte des mesures d’urgence et à court terme pour apaiser le mécontentement généralisé des Français musulmans. La cité d’accueil de Saint-Maurice l’Ardoise est détruite à la fin de l’année 1976, tandis que celle de Bias perdurera encore quelques années. Malheureusement, à l’inverse d’une véritable politique à l’égard de ces rapatriés, les structures et autres organismes de suivi de cette population se succèdent les uns après les autres, preuve d’une incapacité à régler fondamentalement les difficultés des anciens harkis et de leurs enfants. Ainsi, au SFM font suite les BIAC en 1975, puis la Délégation nationale à l’action sociale éducative et culturelle en 1982, transformée rapidement par Raymond Courrière en ONASEC. En 1981, 28.500 personnes soit 3.560 familles vivent encore dans 65 zones à forte concentration (23 hameaux ou anciens hameaux de forestage et 42 cités urbaines).

Cette situation figée aboutit à une nouvelle révolte. Durant l’été 1991, les enfants d’anciens harkis s’insurgent une nouvelle fois. Mais cette fois-ci, une grande partie de ces révoltés est constituée de jeunes nés en France, n’ayant connu ni la guerre d’Algérie ni le pays natal de leurs parents. C’est dans la cité des Oliviers à Narbonne que débute l’émeute pour s’étendre ensuite au reste de la France, surtout dans les villes et les concentrations de familles d’anciens supplétifs : Saint-Laurent-des-Arbres dans le Gard, Carcassonne, Jouques, Bias, Avignon, Amiens…

1991 à aujourd’hui : vers une véritable reconnaissance ?

Les années 1990 constituent en France un tournant dans ce « dossier des anciens harkis », et cela à divers titres : une prise en compte officielle de cette question par les pouvoirs publics plus visible, l’affirmation d’un nom et enfin une esquisse de reconnaissance historique.

Les pouvoirs publics, du niveau local au niveau national, prennent dorénavant en compte cette spécificité au sein de la communauté française d’une part par le poids électoral que les anciens supplétifs et leurs familles peuvent représenter pour certaines municipalités ou lors des échéances électorales nationales, mais aussi, par l’arrivée en politique d’une nouvelle génération d’hommes qui ont connu la guerre d’Algérie, et sont par conséquent beaucoup plus sensible à la question harkie. La loi n°94-488 du 11 juin 1994 relative aux rapatriés anciens membres des formations supplétives et assimilés ou victimes de la captivité en Algérie et de leurs familles est une première reconnaissance officielle de cette histoire. Néanmoins, cette loi ne satisfait pas pleinement les Harkis et de multiples grèves de la faim et autres actions revendicatives jalonnent les années 1990.

En second lieu, on note que durant cette période, le terme « harki », longtemps employé péjorativement par les uns ou dissimulé par les autres, s’affirme fièrement sur la place publique. Ce changement se fait essentiellement ressentir dans le mouvement associatif. Ainsi, alors qu’auparavant les associations portaient des noms en référence à leur double qualité : citoyenneté française et racines musulmanes, d’où les appellations de « Français Musulmans », les nouvelles associations, souvent dirigées par les enfants nés en France ou venus très jeunes d’Algérie, s’inscrivent directement par rapport à l’histoire de leur père. Aujourd’hui, en analysant les noms des associations qui se créent ou se transforment, on constate ainsi que le terme « harki » est omniprésent.

Enfin, s’ajoute à ce processus d’affirmation, une médiatisation plus intense des anciens supplétifs ces dernières années, qu’il faut peut-être lier à la résurgence de la mémoire et de l’histoire de la guerre d’Algérie dans son ensemble et chez tous les protagonistes de cette guerre. Des travaux universitaires sont effectués sur les anciens harkis et leurs familles. Depuis les années 1990, il y a ainsi au moins un mémoire de maîtrise par an qui est soutenu dans une université française sur les « harkis ».

La reconnaissance officielle des anciens harkis le 25 septembre 2001 et le débat parlementaire sur les rapatriés, dont les anciens supplétifs, débuté le 3 décembre 2003 ont été tout de même ressentis comme une avancée par cette population. Le 23 février 2005 est votée par le Parlement la dernière loi portant reconnaissance des rapatriés et harkis, loi qui doit, selon le gouvernement, clore définitivement la problématique « harki », même si des litiges demeurent : les enfants d’anciens supplétifs qui ont vécu dans les camps, la prise en compte des difficultés des veuves d’anciens supplétifs, la libre circulation officielle en Algérie et surtout la reconnaissance de la responsabilité des pouvoirs publics de l’Etat de l’abandon de ces familles.

Néanmoins, le défi aujourd’hui concernant cette « question harkie » est de pouvoir passer d’une mémoire meurtrie et stigmatisée à une histoire franco-algérienne sereine et dépassionnée.

BIBLIOGRAPHIE

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Charbit Tom, Les harkis, Paris, La Découverte, 2006, 119p.

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Jordi Jean-Jacques, Hamoumou Mohand, Les harkis, une mémoire enfouie, Paris, Autrement, 1999, 137p.

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Moumen Abderahmen, Entre histoire et mémoire. Les rapatriés d’Algérie. Dictionnaire bibliographique, Nice, Gandini, 2003, 129p.

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