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Géopolitique du Front National

dali oeuf_enfant_geopolitiquePropos de Nicolas Lebourg recueillis par Dominique Albertini, « Pour le Front National il y a l’Occident chrétien et la barbarie », Libération, 20 août 2014, p. 8, à propos de la proposition de ligne géopolitique faite par Aymeric Chauprade (que l’on peut lire ici sur son site).

Ce manifeste est-il cohérent avec les actes de Marine Le Pen ?

Nicolas Lebourg : Elle défend une position prorusse et, pour le Proche-Orient, une solution à deux Etats. Le propos sur l’islamisme comme ennemi intérieur et adversaire géopolitique a pour origine la dénonciation de la subversion communiste – intérieure par le PCF, extérieure par l’URSS – transposée à la subversion islamiste – intérieure par l’immigration, extérieure par Téhéran – après la révolution iranienne de 1979.

Le FN a-t-il déjà formulé aussi clairement sa doctrine internationale ?

Jusqu’à la chute du mur de Berlin, le parti se reconnaît dans le bloc occidental, mais il est divisé sur la question israélienne. Avec la guerre contre l’Irak en 1991, il s’aligne sur les positions de l’extrême droite radicale : il y aurait un mondialisme dont le bras armé serait un impérialisme américano-sioniste. Face à lui, les extrêmes droites européennes, les nationalistes laïcs arabes et les islamistes constitueraient un front du refus. Depuis dix ans, le FN mixe sans grande cohérence la tentation occidentaliste contre l’islam (avec des tentatives de rapprochement à l’égard d’Israël) et l’orientation à l’Est (en ayant les yeux de Chimène pour Poutine). Le texte de Chauprade est un effort de rationalisation.

Comment l’éloge des régimes autoritaires arabes s’accommode-t-il du soutien à Israël ?

Depuis François Duprat, ex-numéro 2 du FN assassiné en 1978, le soutien aux nationalismes arabes fait partie de la culture des extrêmes droites françaises. Mais cela allait de pair avec un antisionisme radical. Désormais, Chauprade applique le principe de Carl Schmitt, juriste allemand et référence essentielle de la pensée géopolitique des extrêmes droites : définir l’ennemi principal et en tirer toutes les conséquences. Or, Chauprade nous dit que l’islamisme sunnite est l’ennemi principal. D’où ces alliances diverses – jusqu’à la défense de la Ligue de défense juive (LDJ). Cela ne passe pas pour les «antisionistes» Alain Soral ou Serge Ayoub, mais cela fait la joie de Riposte laïque ou des Identitaires. Le discours géopolitique sert aussi à cela : donner un habillage rationnel à des pulsions idéologiques et permettre une synthèse de courants.

D’où vient le tropisme russe de l’extrême droite française ?

L’orientation prorusse était défendue par une partie de l’extrême droite allemande de l’entre-deux-guerres, qui voyait dans Moscou un allié souhaitable face à l’Occident libéral et matérialiste. Après la chute du mur, ces thèses ont été redécouvertes dans les extrêmes droites européennes pour s’opposer au nouveau monde unipolaire.

La thèse d’un changement de population évoquée par Chauprade vient initialement des milieux néonazis qui, à partir des années 50, voyaient là l’œuvre du complot juif pour instaurer une dictature ploutocratique mondialiste. Et appelaient donc à l’alliance avec l’URSS et/ou la Chine maoïste. Bref, contre le mondialisme, Russie et Chine représentent la multipolarité. Et Poutine pousse les mouvements d’extrême droite en Europe au nom de l’affaiblissement du bloc libéral.

Quels sont le contenu et les limites de cette « civilisation chrétienne » évoquée par Chauprade ?

L’idée d’une «Europa Occidentalis» naît au XIIe siècle. Aux XVII-XVIIIes, on a l’idée qu’il y a l’Etat chrétien de «civilisation» comme antithèse de la «barbarie». Au XIXe, les Européens définissent des civilisations hiérarchisées, ce qui rationalise les politiques coloniales. Ici, l’expression est floue mais permet de mettre ensemble l’espace orthodoxe eurasiatique et l’espace occidental. Elle donne une cohérence propre et un sens identitariste à ce qui, sinon, eût trop ressemblé à un alignement sur la Russie.

On a là un propos qui parle aussi bien à monsieur tout-le-monde – avec des marqueurs nationaux et religieux qui évacuent les arabo-musulmans – qu’aux chapelles de l’extrême droite radicale : la réflexion sur une articulation géopolitique entre Eurasie et Occident est un élément central de ses débats depuis plus d’un demi-siècle.

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