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Spirou : 80 ans de guérilla politique

Par Nicolas Lebourg

L’adaptation cinématographique de la bande dessinée Gaston Lagaffe est sortie: le «héros sans emploi» n’y travaille plus à la rédaction du journal Spirou, mais dans une start-up productrice d’articles inutiles. Officiellement, il s’agit de moderniser l’histoire. Mais la dévalorisation du lieu de naissance du personnage peut aussi faire signe, alors même qu’en ce mois d’avril 2018 l’hebdomadaire fête ses 80 ans. Car la rédaction de Spirou ne produit pas de l’inutile éphémère, mais du papier qui raconte des histoires. Et ces histoires ont un sens, y compris et ô combien: un sens politique.

Dans un numéro spécial publié après les attentats de janvier 2015, le magazine y affirmait pourtant fermement: «Spirou n’est pas un journal politique». Néanmoins, une lecture politique peut en être faite. Avant tout, du personnage phare: Spirou ou 80 ans de combats d’une gauche humaniste, anti-autoritaire, et pourtant teigneuse. Car si «à côté de Gaston, Julien Coupat est un petit rigolo», Spirou relève lui d’une constante acclimatation aux nouveaux combats prioritaires d’une social-démocratie qui aurait à la fois le courage de cogner et la volonté de demeurer indignée.

La politique à coups de poings

Bien sûr, on peut pointer les aspects conservateurs des personnages. Dupuis, la maison d’édition de la série, souhaite faire de la bande dessinée tous publics et, originellement, le créneau est celui de la bonne éducation catholique. Spirou et Fantasio ne représentent rien qu’eux-mêmes, ils n’ont été élus par personne, et c’est souvent une affaire personnelle qui les amène à combattre des puissants méchants. Au départ, les personnages ne portent guère d’autres valeurs que celles de l’amitié et de l’aventure. Cette dernière se fait à coups de poings. Il faut relire les histoires de Spirou des années 1950 pour constater à quel point la socialisation de la violence a évolué dans les sociétés d’Europe occidentale, à quelle vitesse elle a été dévalorisée: c’est un marqueur saisissant.

Les actuels auteurs de la série, Yoan et Vehlmann, en ont d’ailleurs fait un élément de départ d’une aventure, «Dans les griffes de la vipère»: une multinationale qui veut acheter Spirou (le journal… et la personne elle-même) fait déposer une plainte par des familles dont l’avocate énumère les incitations à la violence véhiculée par la série, entraînant la condamnation de Spirou… Il se retrouve enfermé sur une île poussée à la banqueroute par la même compagnie qui l’a ensuite rachetée à vil-prix et en a fait un enfer ultra-libéral… Il parvient à s’enfuir. Mais la firme fait croire aux lecteurs du journal de Spirou qu’il s’agit d’un jeu, Spirou se dissimulant et devant être signalé sur Twitter par des lecteurs qui le repéreraient et qui gagneraient ainsi des cadeaux. La critique du capitalisme moderne organise ainsi toutes les péripéties d’un récit d’aventures lisible de «7 à 77 ans», comme disaient les lecteurs du rival journal de Tintin.

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