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La Nazification d’Israël et de la Palestine

Par Nicolas Lebourg

Combien de tribunes, de slogans scandés au creux de manifestations-fleuves, assimilant la violence israélienne à l'égard des Palestiniens à celle du IIIe Reich à l'encontre des juifs d'Europe ? En matière de propagande, le dernier épisode du conflit israélo-palestinien fut ainsi identique aux précédents. Partout dans le monde, dans toutes les manifestations pro-palestiniennes, sur tous les forums internet, dans des bouches d'hommes politiques de toutes tendances, le même amalgame historique sévit : l'assimilation d'Israël au IIIe Reich, du sionisme au nazisme.

D’une inanité historique certes confondante, l’argument a néanmoins démontré sa capacité de frappe de par son étendue même. Il ne suffit donc pas d’expliquer la différence absolue des phénomènes : il s’agit d’exposer d’où vient ce thème de propagande et de le comprendre.

Propagande stratégique et confusion idéologique

L’origine de l’argumentaire est tristement logique : c’est là un des fruits pourris de la Guerre froide, l’Union soviétique souhaitant déstabiliser Israël, l’allié des Etats Unis. Lors du procès Eichmann (1960-1961) la presse soviétique amalgame Israël et le IIIe Reich.

La publication soviétique Le Judaïsme sans fard (1963) représente des soldats israéliens affublés du faciès des caricatures antisémites mais portant croix gammées et casques à pointes. Entre 1967 et 1978, 180 ouvrages à la fois antisémites et antisionistes sont publiés, dont environ une cinquantaine de thèses universitaires, ainsi que plusieurs milliers d’articles dans la presse officielle. En 1969, Prudence : sionisme, fantasmant sur l’alliance entre sionistes et nazis, et sur l’équivalence doctrinale entre sionisme et nazisme, est tiré à 500 000 exemplaires.

Les nationalistes arabes empruntent à la propagande soviétique cet amalgame « juifs = sionisme = nazisme ». Illustration en est faite en 1964 jusque dans la charte de l’Organisation de libération de la Palestine, stigmatisant le sionisme « colonialiste, agresseur et expansionniste, raciste et séparatiste de par sa structure, fasciste dans ses objectifs et moyens ». L’ONU offre sa légitimité aux formulations les plus ambiguës en adoptant le 10 novembre 1975 sa résolution 3379 (abrogée le 16 décembre 1991… une fois la Guerre froide achevée) qui « considère que le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale ». La conférence des non-alignés à la Havane en 1979 va encore plus loin dans l’assimilation avec le nazisme en considérant le sionisme tel un « crime contre l’humanité ».

Néanmoins, en France, c’est l’extrême gauche à l’origine, qui porte l’accusation, plus encore que les staliniens, pourtant zélés, et alors que l’extrême droite française est, quant à elle, massivement pro-israélienne. Le tiers-mondisme mène en effet d’une part à s’aligner sur les argumentaires palestiniens, d’autre part à omettre très naïvement que le déplacement de la lutte des classes sur le géopolitique était le b-a-ba de la pensée fasciste (l’opposition entre « nations prolétaires » et « nations bourgeoises » telle qu’elle était pratiquée par Mussolini).

Le thème antisioniste permet même l’union sacrée entre gauchistes français, nombre d’organisations maoïstes et trotskystes signant ainsi lors de la Guerre du Kippour (1973) un tract commun qui conspue la « tentative d’extermination de la population palestinienne et libanaise » entrées en « Résistance », puisque « les troupes sionistes poursuivent leur guerre d’extermination contre l’existence même des peuples palestinien et libanais », tandis que « les milieux sionistes européens » manœuvrent pour les soutenir… On comprend que ce mode discursif ait pu séduire à l’extrême droite.

L’argument dorénavant d’évidence chez divers intellectuels médiatiques selon lequel la gauche serait la responsable de la diffusion d’un néo-antisémitisme n’en est pas moins une simplification massive à usage polémique. En effet, la logique de production est passée, à ce stade de notre narration, par l’extrême droite.

Une construction politique

Massivement, l’extrême droite française est jusqu’en 1973 favorable au sionisme. Parfois, il s’agit de vouloir se débarrasser des Français juifs, mais souvent est présente une admiration pour le nationalisme israélien. L’aide venue d’Israël pour les partisans de l’Algérie française a contribué à renforcer l’amitié. Durant la Guerre des Six Jours (1967) prennent fait et cause pour Israël l’ancien Commissaire aux questions juives Xavier Vallat ou l’écrivain antisémite Rebatet – lui dont le dernier article sous l’occupation s’intitulait « Fidélité au national-socialisme ».

Dans les rangs des antisionistes ne se trouvent donc alors guère que des rescapés de l’Epuration et les plus nazifiants des jeunes nationalistes. Ceux-là se souviennent que dans Mein Kampf, Hitler se refuse à différencier antisionisme et antisémitisme, arguant qu’un Etat juif ne serait qu’une base territoriale pour un complot juif mondial. Suite à la création d’Israël, le beau-frère de Brasillach, Maurice Bardèche, lance le premier groupuscule antisioniste et rédige le premier ouvrage négationniste. Mais c’est son disciple François Duprat qui fait bouger les lignes de fracture. Dans une brochure essentielle de 1967 il fait un tout de l’antisionisme, du négationnisme et de l’antisémitisme.

Le négationnisme est ici, pour la première fois, lié à l’antisionisme, légitimé par l’anti-impérialisme et l’antiracisme. Duprat ne cesse ici de rendre la totalité des juifs solidaires du sionisme et d’Israël. Il les exclut ainsi de l’ensemble national et dessine les tentacules du complot juif mondial, recyclé en « sionisme international ». L’antisionisme n’est pas ici séparable de l’accusation de perpétuation d’un génocide à l’encontre des Palestiniens et du négationnisme. Le sionisme étant censé concerner tous les juifs, il devient le meilleur instrument du processus de délégitimation antisémite, puisqu’il permet de péjorer les juifs sur la base d’une rationalité politique et non raciale, et ainsi de contourner l’ombre réprobatrice du judéocide -mieux : de la retourner.

La dénonciation du martyre palestinien est l’une des armes les plus acérées de ce discours : jusque-là, les négationnistes ne s’étaient intéressés qu’à la dénonciation des malheurs allemands de l’après-guerre. L’argument ne pouvait guère, tandis que l’Occupation était encore si proche, avoir une portée considérable. Il ne faisait sans doute que marquer les extrémistes de droite en antipatriotes, effet pervers désastreux. Faire remarquer qu’il y a un vice originel, désormais évident, dans le slogan « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » est nettement plus habile.

Revenir à la raison

Ainsi n’est-il rien d’original dans le meeting de Dieudonné et Faurisson où le second expose que la répression de son négationnisme l’assimile à un Palestinien, rien de probant ni de neuf dans ses chaînes emails qui nous épuisent d’images et de slogans nazifiant Israël. Que faire face à cette perpétuation et cette hégémonie d’une propagande initiée par un Etat, l’Union soviétique, ayant lui-même été balayé par l’Histoire ?

Les soutiens aux Palestiniens comme ceux d’Israël doivent en finir avec cette pose qui consiste à se saisir de la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a ici nul nouveau nazi, ni le Hamas ni Tsahal n’étant comparables au phénomène national-socialiste. Ni l’islamisme ni le sionisme ne sont idéologiquement proches du nazisme. Il y a des crimes de guerre, non un génocide (c’est-à-dire, si l’on parle en raison, l’extermination d’un groupe par l’assassinat de chacun des membres qui le composent selon la puissance homicide).

L’extermination des juifs d’Europe n’est pas le mètre-étalon de la concurrence des victimes. Il n’y a aucune raison de la communautariser et de lui donner un sens mystique en la nommant « Shoah » (« la Catastrophe » en hébreu) et en l’affirmant inintelligible. Bien au contraire : le judéocide doit être ramené à sa particularité historique pour être compris en-soi et non pour être manœuvré par des camps important le conflit moyen-oriental. Bannir de son discours toute facilité qui consiste à travestir notre actualité en histoire de la Seconde Guerre mondiale devient une urgence civique.

Première parution : Nicolas Lebourg, «Israël-Palestine : Jérusalem n’est pas Nuremberg », Rue89, 16 février 2009.

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1 Comment on La Nazification d’Israël et de la Palestine

  1. nicolaslebourg // 9 mai 2010 à 8:40 //

    Jérusalem est-elle le point Goldwin de la carte géopolitique ? L’actuelle constante agitation populiste à propos de l’islam, les bon scores du Front National, la violence des réactions à l’appel Jcall sont sans doute autant de raisons qui font que mes derniers surfs m’ont mené à sans cesse lire des diatribes fulminant contre le « nazislamistes » et autres « iSSlamistes ». D’où la republication de ce texte paru dans le contexte de la guerre de Gaza. Sur la page originale, certains commentaires d’internautes constituent une triste mise en abîme ; en revanche, une correspondante reliait (à raison) le document présent à un mien article datant de neuf ans plus tôt, et me demandait comment je percevais la progression du phénomène entre les deux dates. Ecrivant à l’instant de mémoire, je crois n’avoir pas fait montre d’un optimisme vigoureux ; et donc, un an après, cette tribune peut hélas être reprise telle quelle… L’appel à la raison est plus que jamais nécessaire, criante l’urgence à ramener la Seconde guerre mondiale dans son temps et son espace. Entre le 8 et le 10 mai, il n’est pas mauvais de rappeler que l’histoire n’est libération que si elle est mise en compréhension et non en polémique déstructurante.

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