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Les Clubs de cannabis en Catalogne

Source inconnue

Première parution : « Barcelone : La flambée des clubs de cannabis« , propos de Dominique Sistach recueillis par Olivier Schlama, Dis-Leur, 15 septembre 2017.

Qu’est-ce qu’un socios cannabis club ?

Dominique Sistach : C’est au départ un phénomène européen. Dans plusieurs pays européens, des fumeurs de cannabis, qui étaient probablement des auto-producteurs, se sont déclarés il y a quelques années en association et se disaient : bon, on constitue une association où on « admet » faire et produire du cannabis à des fins ludiques et on crée une sorte de fédération. C’était un moyen pour les fumeurs d’imposer une forme de reconnaissance  juridique et statutaire de la consommation.

C’est en Catalogne que cela a pris de l’ampleur ?

A l’image des clubs de football, les socios (CSC) sont des clubs loi type 1901 déclarés en préfecture. Cela a existé en France au titre de la désobéissance civile. Ces associations ont été déclarées officiellement en préfecture. « Notre but est la promotion de la consommation de cannabis raisonné, disaient-elles ; on auto-produit ; on se le donne entre nous et on le consomme entre nous… » Une des premières en France fut créée dans la région de Tours ; un an après, il y eut dissolution de l’association sur demande du procureur de la République et du TGI de Tours. La loi sur les associations est simple : elle ne peut pas avoir un but qui viole la loi, l’ordre public ou les bonnes moeurs…

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En Catalogne, le premier CSC fut constitué au début des années 90. Il y avait eu de la même manière des difficultés juridiques. Sauf qu’en Espagne il y avait un procureur de lutte contre les stupéfiants, antidrogue, à Barcelone. Eh bien, lui avait donné un avis favorable. C’était en 1994 ou 1995. Il a dit, en substance : « Il vaut mieux que vous produisiez par une agriculture que vous maîtrisez et que vous consommiez dans l’espace privé. Après, si vous vendez dans l’espace public, vous vous mettez sous le coup de la loi. » Juridiquement, après, cet aspect-là a été libéré par l’Union européenne : en 2003, elle a produit une réglementation disant que la consommation de cannabis pouvait se faire dans le contexte spécifique de l’espace privé. Les socios se sont vraiment appuyés dessus. Et ont revendiqué en justice et devant l’administration des droits qui leur étaient acquis.

La consommation n’est pas illégale en Espagne ?

Il y a deux choses : la détention et la consommation. La détention est tolérée et ce sont les policiers qui jugent de la quantité détenue. Avec quelques grammes dans la poche, vous ne risquez rien. Mais dès que les quantités deviennent importantes, 50 grammes ou 60 grammes de cannabis, on est interpellés. Sauf si l’on détient 10 grammes et que l’on a une carte d’un socios club, la police ne peut ni vous interpeller ni saisir le produit.

Combien y-a-t-il de socios ? Ce n’est pas facile à compter : beaucoup ouvrent et beaucoup ferment. Mais, en Catalogne, on parle de 250 à 500 clubs dont plus de la moitié à Barcelone. Cela fait 10 000 adhérents sur Barcelone. Il y a une cotisation comme un club de sport en France. On paie entre 10 euros et 40 euros. On a une carte reconnue. Le président vous demande votre carte d’identité ; il y a un relevé de police et à partir de là on peut acheter des produits que l’on consomme dans le club. Souvent, ces clubs sont des anciens locaux industriels des anciens bars qui ont fermé. On peut aussi amener jusqu’à 10 grammes chez soi. Le principe en Catalogne, c’est la distinction entre espace public et espace privé. Dans le privé, c’est toléré. C’est comme l’alcool. Attention, il n’est pas autorisé de conduire sous l’emprise du cannabis ; ni fumer des énormes pétards dans les rues, etc.

Quelque 10 000 membres, ce n’est finalement pas beaucoup ?

Ce sont de très  vagues estimations mais on ne peut avoir aucune certitude. Le nombre d’inscrits ne veut pas dire grand-chose ; ça ne dit rien sur la consommation réelle. Il y a un socios sur les quais de Barcelone qui est un bar gigantesque. Ils ne vendent pas d’alcool, c’est presque une salle de jeux. Eh bien, il y a des soirs, il peut y avoir 600 personnes à l’intérieur…  Ce que je constate, c’est que, comme au Pays Basque qui en a,  la consommation est devenue visible. Et il n’y a pas que des jeunes, loin de là. On trouve une grande quantité de trentenaires, de quadras de quinquas. On voit apparaître une société de consommation de l’herbe qui est en train de changer. Un marché est apparu. Réglementé. On sait combien ça coûte. Les prix sont stables. Les fumeurs se sont aussi dit : les herbes d’importation sont trop fortes. On peut en produire des moins fortes grâce à notre système.

Les importations illégales du Maroc sont donc en chute ?

Oui. Le shit, la pâte du cannabis qui vient du Maroc, est bien concurrencée de plein fouet. Il y a des autocollants actuellement à Barcelone avec une feuille de gandja (herbe) et, dans la feuille, il y a le drapeau catalan où il est écrit : Fumez Catalan ! Même là ressort le nationalisme catalan. En gros, ne fumez plus du marocain, le « marron » ordinaire, passez à l’herbe catalane, c’est une autre qualité !

Cet argent n’est donc pas sale ?

C’est de l’argent propre. Fiscalisé. La Généralitat se frotte les mains. Les services fiscaux n’ont les chiffres que depuis 2014. Mais c’est considérable, voyez l’expérience de la Californie (USA), où ils sont déjà à plus de 100 millions de dollars par an de ce qu’ils appellent la « green economy ».

Où est produit ce cannabis ?

Ça dépend. Il y a le petit producteur qui a son placard de floraison dans son appartement à Barcelone ; un placard pour que la plante pousse avec des lampes à sodium. En général, les socios sont alimentés par des unités de production plus grosses qui ressemblent à des usines où il peut y avoir parfois 400 kg à 500 kg d’herbe produits d’un coup. Et les quantités de THC, le produit actif, baissent et on favorise notamment des plantes génétiquement modifiées qui développent un autre produit, l’ACB et qui est beaucoup plus stabilisant. Il permet notamment aux gens de plus de 45 ans-50 ans de fumer et de ne pas être trop défoncés. Et de pouvoir fumer au quotidien. Du coup, le marché régulé fonctionne à plein régime. L’offre et la demande sont considérables.

Comment les consommateurs de l’ex-Languedoc-Roussillon réagissent-ils ?

Qualité des produits, prix des produits cohérents (entre 5 euros et 7 euros le gramme) : les frontaliers ne vont plus seulement faire leurs courses de l’autre côté de la frontière. Beaucoup sont membres d’un socios, à Figueres, Gerone ou même à Barcelone. Ils consomment sur place. Lors d’un week-end de fête. Et rentrent de l’herbe dans l’Hexagone. Les douaniers sont sur le qui-vive. Ils interpellent ceux qui abusent, les petits malins qui s’étaient abonnés à 15 socios et qui revenaient avec 300 grammes d’herbe.

Qu’est-ce que cela a changé dans la société depuis que ces socios ont pris leur essor en Catalogne ?

Ça a vraiment changé la consommation. Le produit est d’une très grande qualité. On peut même trouver de l’herbe bio qu’on peut ne pas fumer mais passée sous oxygène, etc. Il y a une diversité de pratiques. Il n’y a pas que des gens qui produisent dans le cadre festif mais aussi des gens malades, membres de socios, qui consomment et achètent leur herbe. Et qui ne peuvent pas fumer ni tabac ni herbe. Ils bénéficient des appareils où l’on peut soumettre l’herbe à une très fort,e chaleur imbibée d’eau. En fait, on inhale de la vapeur d’eau. Tous les jours, ils font deux ou trois inhalations. Pour les gens en phase terminale de cancer ou atteints de graves maladies, ils retrouvent leur appétit.

En France toutes les enquêtes montrent une massification de la consommation. Les pouvoirs publics regardent-ils la Catalogne comme l’exemple à suivre ?

La question est déjà posée avec des socios existant depuis les années 2000 en France qui imposent le calendrier. Les Espagnols y « sont » ; les Italiens expérimentent ; en Europe, ça a été la flambée. Il y a un lobby constitué avec des avocats. Il y a du monde. Et puis, ce n’est plus l’image d’Epinal du hippie qui fume. C’est la société qui consomme. Je baguenodais dans Barcelone ; je suis allé dans un socios assez populaire : il y avait beaucoup moins de jeunes mais des trentenaires tous des gens intégrés dans la vie sociale. Je discutais avec un couple de filles de 35 ans, avocates. Le soir, elles venaient boire un jus d’orange frais en fumant un joint. En France, on est encore dans de vieilles représentations.

Ce n’est quand même pas anodin de fumer, c’est une drogue ! Beaucoup de jeunes peuvent décompenser, ça peut révéler des maladies mentales, etc. !

Oui, bien sûr. L’argumentaire des défenseurs de cannabis est simple : ce n’est pas plus dangereux qu’un médicament et beaucoup moins que l’alcool ; c’est un produit interdit aux mineurs et tous les fumeurs en conviennent. Mais pas chez les adultes consentants. On peut même se passer de brûler le cannabis avec la vapeur d’eau cela peut être relativement neutre. Mais la difficulté c’est la législation routière : la trace de THC est durable alors que l’on n’est plus sous l’emprise du shit. Bien entendu, la préconisation de fumer avant de conduire est à proscrire. Les prélèvements devraient être affiné pour ceux qui ont fumé il y a une heure ou il y a une semaine.

Les socios sont-ils un pas vers la légalisation ?

Ce que proposent les socios, c’est une méthode : c’est aux gens à s’associer et c’est à eux de le produire avec des sociétés réglementées. Ils font appel à une responsabilité presque politique que prennent des adultes. C’est la création des espaces privés collectifs. Ils disent aussi qu’il y a une puissance sociale. Ils ont une pratique de la démocratie différente : même ceux qui sont contre les socios vont en défendre l’idée qu’ils trouvent saine. L’autre argument des Catalans, c’est de dire : tous les producteurs, les distributeurs, que l’on appelait avant les dealers, n’existent plus ! Ça a réduit l’économie souterraine.

En France, on opterait plutôt pour la production d’Etat comme avec l’entreprise d’Etat la Seita pour le tabac. Mais, comme on est en train de la démanteler… Et puis, est-ce qu’on aurait de l’herbe produite par les pouvoirs publics ? Les bureaux de tabac la vendrait ? Ça ne semble pas adapté au cannabis.

Si ce n’est que bénéfice, pourquoi la France ne s’en inspire-t-elle pas ?

Quand on regarde les discours standardisés, de l’Etat et des médecins qui s’arrogent l’expertise, on a un double barrage culturel. Notre culture, c’est le vin : il est protégé. On sait qu’il n’est pas considéré juridiquement comme un alcool. Mais comme un produit spécifique des terroirs. On revendique cette culture et l’ivresse. L’argument contre c’est d’avancer que le cannabis n’a pas de culture. Ce qui est faux. On cultive du chanvre en Europe depuis les Romains. Et pour d’autres destinations. Ce rapport culturel s’érode quand même. Les gens commencent à dire justement que le cannabis fait partie de leur culture.

Je travaille d’ailleurs sur un petit phénomène : des jeunes qui fument leur premier joint vers 18 ans avec leurs parents. J’ai une vingtaine d’entretiens avec parents et enfants à même table. Il y a de tout : des déclassés, mais aussi des gens très intégrés socialement. Ils disent : « Je préfère qu’il fume avec nous. On va lui faire fumer de la bonne herbe et on rigolera ensemble ». Ce sont des changements sociaux profonds et l’argument culturel ne pourra pas durer longtemps.

Φ Le lecteur intéressé par l’actualité politique de la Catalogne pourra aussi consulter Nicolas Lebourg, « La Catalogne dans le bourbier des débats français« , Slate, 3 octobre 2017.

 

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