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Compte-moi si tu peux : les effectifs du PCF

1235886_368316933301113_962651606_nPar Romain Ducoulombier

Cette note est parue initialement sur le blog du programme de l’Agence Nationale de la Recherche paprik@2F. Nous vous invitons à découvrir ici ce programme dédié à la recherche sur le communisme français.

La question du dénombrement des effectifs d’un parti politique est un exercice classique, nécessaire et difficile de la science politique. L’historienne Annie Kriegel, à la fin des années 1960, Philippe Robrieux, Philippe Buton ensuite, aujourd’hui Dominique Andolfatto et Roger Martelli, muni de nouvelles sources, ont tenté de les évaluer. Ensemble, ils conviennent que les effectifs du PCF sont à la fois un secret de parti et l’affaire de la direction.

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Graphique établi à partir de Roger Martelli, Prendre sa carte 1920-2009, Fondation Gabriel Péri/AD93, 2010, p.42. Il prend en compte les chiffres d’Annie Kriegel, Philippe Buton et Serge Wolikow.

Les fluctuations des effectifs sont un indicateur de l’influence politique d’un parti. Ce n’est pas le seul : les électeurs comptent. La diffusion de sa presse, les auditoires de ses meetings, le nombre de ses permanents (rétribués par le parti, par l’Internationale ou par une organisation de masse) aussi. Dans l’univers communiste, les questions d’organisation, dont le décompte des effectifs relève, suscite une véritable obsession, bien reflétée par l’inflation des rapports sur l’état, à un moment t, du parti, de ses régions/fédérations, de ses sections et de ses prolongements organisationnels.

Le Parti communiste, comme la SFIO avant lui, compte sur la force du nombre. Dénombrer est donc essentiel. La possession de la carte d’adhérent revêt, dit-on, une valeur très forte, presque initiatique. C’est un fait pour de nombreux communistes. Mais les méthodes pour les délivrer sont très différentes : on peut la prendre lors des soirées annuelles de « reprise de carte », aller la chercher à la section, la recevoir de la main à la main, par un militant en tournée pour distribuer la presse communiste par exemple, ou simplement la recevoir dans sa boîte aux lettres. Ce sentiment d’exaltation peut aussi être partagé par des militants d’autres formations politiques. Et qu’en est-il de la possession de la carte de la CGTU, de l’Association des Amis de l’URSS, de l’ARAC ? Sans compter tous ces Français(es) qui ont cessé d’appartenir au Parti communiste et qui forment, selon l’expression du journaliste Gilles Martinet, le « premier parti de France », tout au moins après la Seconde Guerre mondiale.

Cette approche positiviste de l’influence doit être tempérée par des réflexions plus contemporaines des historiens sur la mise en coupe réglée des opinions et des populations par leur description statistique. On peut la résumer ainsi : croyant se décrire, les partis et les organisations politiques modernes se constituent en se décrivant. La gouvernance des masses réclame d’abord d’y opérer des classements, par le recours massif au fichage. L’existence de partis politiques en France est récente et la construction de leurs techniques de comptage est inachevée dans les années 1900. Le Parti communiste prolonge là encore l’expérience socialiste. La production de chiffres vise également à démontrer la scientificité du choix communiste. Mais le PCF élabore surtout son propre portrait bureaucratique sous l’influence nouvelle des pratiques bolcheviques en matière d’évaluation du rendement révolutionnaire.

Au-delà de leur véracité, se pose ainsi la question de la valeur et de l’usage des chiffres. La production d’indicateurs par tout agent pour évaluer sa propre activité est un élément essentiel des organisations bureaucratiques modernes et un champ historiographique nouveau. Il s’applique aussi bien au PCF qu’à l’armée américaine au Vietnam, enlisée comme on sait dans un conflit où elle peine à évaluer son efficacité réelle, irréductible au kill ratio. L’établissement des indicateurs de la politique pèse sur la conduite de la vie politique (les sondages en sont un cas flagrant), à l’instar des critères d’évaluation de l’efficacité militaire en contexte d’attrition, qui détermine les stratégies possibles. Thorez aurait-il pu dire : « Je les grignote » ?

Le décompte des effectifs par la direction communiste obéit à un système simple en apparence, qui provoque d’énormes distorsions en réalité. Il repose sur la distinction entre cartes délivrées (ou expédiées) par la trésorerie du Comité central aux trésoreries des régions et des fédérations départementales, et cartes placées, c’est-à-dire effectivement acquises par des adhérents réels. Il existe par conséquent une différence, parfois énorme, entre cartes délivrées et cartes placées. En 1945-46, Annie Kriegel estime ainsi que 80 % des cartes délivrées sont placées. De nouvelles archives, venues du fonds Thorez-Vermeersch (AN 626 AP/35) permettent de mesure cet écart pour l’année 1936 : un état d’effectifs des régions révèle qu’entre cartes « prises » (c’est-à-dire délivrées, l’incertitude des mots est révélatrice) et cartes placées, existe un écart qui varie de 4 à 50 %, la moyenne s’établissant aux alentours de 22 % de déperdition. Pour le public, le PCF divulgue évidemment des chiffres approximatifs fondés sur le nombre de cartes délivrées. Comment s’en étonner ? C’est le chiffre le plus flatteur. Pour le Parti, il suffit de retrancher des cartes délivrées les cartes revenues des fédérations. Une méthode qui n’est pas tout à fait fiable et qui aurait dû être corrigée, en 1930, par l’instauration du timbre-contrôle annuel. S’il est utile de « placer » des cartes, encore faut-il que les adhérents nouveaux cotisent. Il faut donc distinguer adhérents et cotisants. Ce qui n’est pas simple, on l’aura compris, mais important parce qu’il s’agit aussi du nerf de la guerre… Le problème du « vrai » chiffre se pose donc à l’intérieur du parti, à la fois comme instrument de mesure de l’influence communiste, et comme donnée à transmettre à Moscou. Il est clair en effet, qu’il faut envoyer des chiffres à Moscou. Mais lesquels ? Le fait de les choisir ne les rend pas vrais pour autant.

Des progrès significatifs ont été faits pour l’établissement des effectifs du PCF après 1954, grâce à la mise au jour en 2006 du cahier des effectifs de la Section Centrale d’Organisation du PCF dirigée à partir de cette date, et jusqu’à sa propre disgrâce, par Marcel Servin. Conservé aux Archives Départementales de Seine-Saint-Denis (AD93) sous la cote 261J/25, ce cahier contient les données transmises par les fédérations à la direction départementale de 1954 à la fin des années 1980. Ces données nouvelles ont été exploitées et rendues publiques par l’historien Roger Martelli : elles sont, comme il l’explique, la moins mauvaise approximation de l’état réel des forces du PCF pendant la Guerre froide. Mais l’équivalent de ce cahier miraculé des archives n’existe pas pour la période précédente. Des données éparses, tirées de la littérature grise du Parti et pour partie des archives d’Auguste Lecoeur, emportées lors de son exclusion en 1954 (quand il est remplacé par Servin) forment l’essentiel de notre documentation actuelle, établie en particulier par Annie Kriegel, Philippe Robrieux et Philippe Buton, et rassemblée dans le volume de R. Martelli qui constitue à ce jour la meilleure synthèse sur ce sujet épineux.

Pour aller plus loin :

Roger Martelli, Prendre sa carte 1920-2009. Données nouvelles sur les effectifs du PCF, Bobigny, Fondation Gabriel Péri/Département de la Seine-Saint-Denis, 2010

Gregory D. Daddis, No Sure Victory. Measuring U.S. Army Effectiveness and Progress in the Vietnam War, New York, Oxford University Press, 2011

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About romainducoulombier (21 Articles)
Docteur et agrégé d'histoire ; Post-doctorant à l'université de Bourgogne depuis le premier septembre 2013, où il assure la direction scientifique du projet Paprik@2F financé par l'ANR (sous la dir. du prof. J. Vigreux) Commissaire de l'exposition Jaurès 1914-2014 aux Archives nationales (mars-juillet 2014) Enseigne à l'Université du Littoral Côte-d'-Opale (ULCO) et à l'IEP de Paris Thèse de doctorat d'histoire : "Régénérer le socialisme. Aux origines du communisme en France, 1905-1925", sous la direction de Marc Lazar, IEP de Paris, 2007 Parue en version remaniée : Camarades ! La naissance du Parti communiste en France, Perrin, 2010. Il a publié Vive les Soviets, un siècle d'affiches communistes aux éditions les Echappés en 2012, puis récemment Histoire du communisme, PUF, "Que-Sais-Je", 2014

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