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« Pour une écologie de la diversité » ? La gauche fait fausse route

Par Sylvain Crépon, Stéphane François et Nicolas Lebourg

En 1972, Claude Lévi-Strauss prononçait une conférence à l'Unesco sur les liens entre race et culture. L'auteur de « Race et histoire », un des textes fondateurs de l'antiracisme dans les années 50, était sollicité pour apporter de nouveaux arguments devant contrecarrer le postulat raciste. Or, l'illustre anthropologue suscita un malaise en se lançant dans un plaidoyer pour la défense de la culture et de l'identité des peuples à partir d'arguments empruntés à la biologie. La gêne était d'autant plus grande que Lévi-Strauss était insoupçonnable de la moindre ambiguïté vis-à-vis du racisme. Le parallèle entre niche écologique et société humaine concentra sans doute le plus grand nombre de critiques.

L’anthropologue Emmanuel Terray avançait ainsi, à l’instar de Bachelard, que si une science devient un modèle métaphorique permettant d’exprimer certains points de vue, il faut se garder « de prendre l’image pour un concept et l’analogie pour un argument de preuve ». Quand l’analyse du social fait reposer ses arguments sur la biologie, cela sert moins la rationalité des Lumières que les fantasmes les plus archaïques. C’est une histoire proche qui se joue dans le « Manifeste pour une écologie de la diversité » qu’ont publié dans Libération Esther Benbassa, Eva Joly et Noël Mamère. Les trois auteurs, insoupçonnables de toute pensée raciste, n’en légitiment pas moins une logique qui semble pour le moins proche des conceptions identitaires de l’extrême droite.

En effet, quelle peut bien être la logique d’une pensée qui, exaltant une « sociodiversité féconde », ose le parallèle entre les diversités écologique et culturelle, en arguant que quand « le nombre d’espèces diminue dans la nature, les maladies infectieuses, elles, se multiplient » ? Et de prescrire un remède pour le moins ambigu : « Pour les endiguer, des efforts doivent être déployés afin de préserver les écosystèmes naturels et leur variété. »

Ces auteurs sont des candidats et élus de notre République affiliés à un courant progressiste. Que ne prennent-ils conscience que ce genre de parallèles entre écosystème et société humaine, entre diversité populationnelle et agriculture jalonne les écrits de l’extrême droite la plus radicale ? Tout comme eux, nombre d’auteurs d’extrême droite prétendent permettre à la diversité ethno-culturelle de s’épanouir en appuyant leur argumentaire sur une symbolique tributaire de représentations bio-écologiques. A l’image d’une plante ou d’un animal, les cultures sont ainsi perçues comme des entités dont la pureté serait menacée de contamination/pollution par les idéologies universalistes issues des Lumières, qui nivelleraient les individus, ou par une hybridation avec d’autres formes culturelles. Encore une fois, Benbassa, Joly et Mamère ne peuvent être taxés de racisme ou même de racialisme, à l’instar d’une certaine extrême droite. Seulement leur raisonnement établissant un parallèle entre nature et culture pour définir la gestion politique des identités repose sur le même schéma formel emprunté par cette dernière.

Les symboles ne sont pas sans effets, quand bien même ils prétendent servir les meilleures intentions du monde. Il va de soi que le combat contre une mondialisation marchandisant l’homme et les ressources naturelles est une juste cause, de même que le respect des cultures et la lutte contre les discriminations des soucis légitimes qu’on ne saurait ignorer.

Mais les écologistes doivent savoir que défendre la mise en place d’une politique multiculturaliste à partir d’arguments empruntés à la biologie et à l’écologie ne peut qu’aboutir à une logique d’essentialisme identitaire qui assigne les individus à leur communauté d’origine et tient au rabais la liberté individuelle de choisir, ou ne pas choisir, de s’affilier à ces communautés. En soutenant de telles positions, les signataires déconstruisent la modernité républicaine dans ce qu’elle a de plus essentielle : les valeurs humanistes.

C’est ainsi qu’à l’erreur philosophique s’ajoute l’idéologique quand les auteurs du manifeste écologique vantent « une laïcité raisonnée qui reconnaisse la part de l’appartenance ethnique, culturelle, religieuse, linguistique ». L’idéal autogestionnaire, la défense des identités, notamment locales, le combat contre « l’ethnocide », font certes partie de l’histoire du développement de l’écologisme. Mais, souvenons-nous qu’ils avaient entraîné des confusions avec des groupes d’extrême droite, à l’instar du Grece, instigateur du courant de la Nouvelle droite et devenu le logiciel à penser de la galaxie de l’extrême droite, voyant en la fédération des ethnies le meilleur mode de préservation du génie ethno-racial contre le métissage.

Ainsi représentée, la nation n’est plus un patrimoine sans cesse enrichi et régi par un contrat social en perpétuel renouvellement, mais un mode de préservation du déterminisme des origines, fut-il pluraliste. Pour défendre « l’identité » et « les racines » de chaque peuple, les extrémistes de droite louèrent souvent « l’Europe aux cent drapeaux », titre d’un ouvrage du collaborationniste breton Yann Fouéré plaidant pour une fédération européenne des communautés ethniques. Une référence que l’on trouve chez Antoine Waechter, ancien candidat des Verts à l’élection présidentielle. A de tels concepts s’oppose constitutionnellement l’article premier de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, réfutant toute discrimination basée sur les origines. Soit un principe des plus précieux qui permet à une femme née norvégienne de pouvoir briguer la magistrature suprême en France.

Aux erreurs philosophique et idéologique s’ajoute enfin l’erreur politique. Ce n’est pas parce que le Front national mobilise la laïcité que celle-ci devient de facto une valeur d’extrême droite. Ce n’est pas parce que Marine Le Pen valorise l’Etat national qu’on s’éloigne de l’extrême droite en chantant les « enracinements communautaires », fussent-ils « issus de la diversité ». La gauche, pour qui le combat républicain et laïque avait été consubstantiel à son histoire avant qu’il ne devienne un bien commun, ferait ici la même erreur qu’une certaine droite surenchérissant contre l’immigration et pour l’identité nationale : utiliser les mêmes références et images que l’extrême droite, conséquemment risquer de justifier le vote en sa faveur. Qu’un manifeste écologique légitime, même à son corps défendant, les mêmes schémas formels que l’extrême droite n’est probablement pas, pour les écologistes eux-mêmes, la manière la plus assurée d’entamer leur campagne présidentielle.

Première parution : Crépon, François et Lebourg, « « Pour une écologie de la diversité«  ? La gauche fait fausse route », Rue89,18 février 2011.

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1 Comment on « Pour une écologie de la diversité » ? La gauche fait fausse route

  1. tempspresents // 14 mai 2011 à 9:58 //

    Le « manifeste pour une écologie de la diversité » a fait l’objet de diverses critiques, dont celle-ci de Laurent de Boissieu, pointant les tendances différencialistes. Esther Benbassa, Eva Joly et Noël Mamère ont répondu dans ce texte aux diverses critiques et particulièrement à celles que nous avions formulées. Quoique les auteurs affirment persister et signer face à ce qui eût été notre absence de bonne foi, nous nous satisfaisons pour notre part de constater que sur le fond ils font marche arrière.

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