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Black Power ? In ch’Allah…

OBAMA NEW YORKERPar Nicolas Lebourg

L'histoire de deux noirs, à quelques jours d'intervalle. L'un est populaire, démocrate, Américain, peut-être futur président de l'encore première puissance planétaire. L'autre est marginal, extrémiste, Français, devant les tribunaux. Au-delà de la simple concordance de temps, ils racontent à tous deux une histoire méconnue : la transformation et la  décomposition du « mouvement noir » durant les trente dernières années. Ils nous désignent aussi l'état d'une question lancinante : comment vit-on ensemble, entre cultures et races divergentes, au sein d'une nation démocratique ?

La Radicalisation américaine

Le slogan « Black Power » a été inventé en 1966 aux Etats Unis. Ses partisans provoquent le trouble dans le mouvement noir en affirmant que leur lutte est la même que celle des mouvements de décolonisation du Tiers-monde. Ils s’affirment révolutionnaires et en appellent à la lutte armée. Ils réclament la ségrégation raciale en tant que libération : elle n’avait jusque là été que combattue par le mouvement des droits civiques, pour lequel elle était l’oppression.

Le Black Panther Party est fondé en octobre 1966. Il s’affirme « socialiste-révolutionnaire » et est la structure militante du Black Power. Il évolue en 1970 en proclamant « l’intercommunalisme révolutionnaire » : une alliance de toutes les communautés opprimées du monde qui, sous la direction de l’avant-garde révolutionnaire qu’est le parti, détruirait le joug du gouvernement américain.  Cette ligne et diverses tensions finiront par anéantir l’appareil, au profit premier de la Nation of Islam.

Cette dernière a été fondée à Chicago en 1930 avec pour credo que les noirs sont la race élue par Dieu, également créateur des Indiens et des Asiatiques, tandis que Satan serait responsable de la race blanche. S’y ajoute un antisémitisme assez virulent pour voir en 1984 son leader Louis Farrakan saluer en Hitler « un grand homme ». Néanmoins ici l’argumentaire met en avant moins la race que l’affirmation fallacieuse selon laquelle les juifs auraient joué un rôle d’ampleur dans l’esclavage des noirs

Pour l’organisation, le moteur de l’histoire est donc à la fois racial et théologique : le triomphe apparent du peuple de Satan opprimant celui de Dieu va aboutir à une Apocalypse qui verra la race blanche être détruite. Le premier pas dans ce plan de l’Histoire serait la sécession des noirs des Etats Unis : les noirs devraient obtenir leur propre Etat séparé et religieux, et l’instauration de l’interdiction du métissage.

Le Black Panther Party mettait donc en avant une lutte des classes quand la Nation of Islam assimilait les noirs à une religion et à une qualité raciale supérieures. Malcom X rompit d’ailleurs avec l’organisation en signifiant que l’universalisme de l’islam interdisait cette perspective raciale. Cette rénovation idéologique a néanmoins permis de réels succès. La Nation of Islam a réalisé la plus grande manifestation noire : 900 000 hommes noirs (femmes et blancs étant proscrits) ont manifesté à son appel à Washington en 1995. Elle a également amené le mouvement au bout de sa logique en développant des liens avec des organisations racistes blanches, puisque toutes prônent des nations raciales séparées. C’est également le cas du Pan-African International Movement, groupe partisan de l’émigration de tous les noirs en Afrique.

La situation que représente Barack Obama est elle sans ambiguïté : certes il refuse d’être un « candidat noir » mais il est attaqué sur le thème religieux et racial, montrant ainsi le succès de l’assimilation noir-islam radical (voir la malheureuse couverture du New Yorker le représentant en Taliban et son épouse en égérie des Black panthers).

L’extrême droite noire en France

En France, la situation est extrêmement différente. Depuis Alger, le Black Panther Party avait lancé en 1971 un journal francophone, sans succès. La Nation of Islam a tenté sans résultat bien probant de s’installer dans les banlieues françaises il y a une dizaine d’années. Ce sont les diverses « affaires Dieudonné » qui ont mis la question d’un mouvement noir français sur le devant de l’actualité. Un mouvement raciste noir seulement est notable, personnifié par Kemi Seba (de son vrai nom Stellio Capochichi). Issu de la Nation of Islam, partisan de la ségrégation, d’un antisionisme qui ne cache pas l’antisémitisme, il vient de passer devant la 17ème chambre du tribunal de Paris pour diffamation raciale et attend d’être jugé en appel début octobre pour la reconstitution de son groupuscule Tribu Ka, dissous par le ministère de l’Intérieur en 2006 après une descente de ses militants rue des Rosiers (en premier jugement Kémi Seba a écopé de six mois de prison dont deux fermes et d’un an de privations de ses droits).

Parti d’une idéologie et d’une pratique également ésotériste et raciste (les noirs seraient les descendants d’un peuple originel supérieur ; les meetings, certains tenus dans le théâtre de Dieudonné, étaient interdits aux blancs) il a toutefois su affiner son propos en lançant un « Mouvement des Damnés de l’Impérialisme » et a abandonné le néo-paganisme égyptisant pour se convertir à l’islam, ce qui paraît politiquement plus pertinent. Le Mouvement des Damnés de l’Impérialisme, au contraire de la Tribu Ka, n’est pas racialement homogène et dit avoir parmi ses fondateurs des ex-membres du Pan-African International Movement. Désormais, le propos met en cause un « impérialisme » mondialiste, largement mené par les « sionistes », face auquel il faudrait éveiller tous les peuples et préserver leur identité culturelle et biologique. En somme : que chacun retourne dans sa sphère géographique et culturelle « naturelle », préservant son sol, son sang, sa culture, de tout métissage.

Kémi Seba paraît ainsi avoir tiré les leçons de relations entretenues dans l’extrême droite française radicale, partisane de longue date de cette politique (à laquelle nombre des néo-nazis américains s’étaient eux convertis dès les années 1950). Il y a quelques mois, Kémi Seba avait ainsi participé à la presse de Christian Bouchet, ancien secrétaire général de diverses organisations « nationalistes-révolutionnaires » (dont la plus connue était Unité Radicale), ancien cadre du parti de Briuno Mégret, et qui le premier avait lancé au nom de la « cause des peuples », dès le début des années 1990, des coopérations entre les extrêmes droites radicales européennes et la Nation of Islam ou le Pan-African International Movement.

Ghettos

A l’origine, le « mouvement des droits civiques » était profondément soutenu par les associations juives américaines. Mais un fossé s’est creusé et une concurrence est née entre groupes, réduisant le « mouvement des droits civiques » de Luther King au seul « mouvement noir ».

Dans les années 1970, la controverse a été d’autant plus vive que les associations juives et noires ont épousé des positions inverses quant à la question de la légalité et de la légitimité de la « discrimination positive », les premières considérant globalement que cette discrimination au profit des minorités n’était qu’une injustice à l’encontre des membres de la majorité.

Le poids obsessionnel pris par l’extermination des juifs d’Europe dans la pensée des sociétés occidentales, associé à un culte de la mémoire et de la victime, ont achevé de transformer les coopérations en lutte concurrentielle.

L’importation de cette problématique s’est produite en France surtout suite à la frénésie de légiférer quant au passé d’un parlement en mal d’agir sur la vie économique des Français. En l’occurrence, l’ouverture de la boîte de Pandore s’est ici faite avec le vote de la Loi Taubira (2001) quant à la « reconnaissance » du « crime contre l’humanité » qu’aurait été la traite des noirs. Les diverses « affaires Dieudonné », comparant esclavage et extermination des juifs d’Europe, mettant en cause le lobby « sioniste », ont ensuite servi de caisse de résonance à un débat si mal posé qu’il ne permettait en aucune manière d’apporter une réponse nuancée et audible.

Tous les signes de la concurrence se sont mis en place : création d’un Conseil Représentatif des Associations Noires, en référence au Conseil Représentatif des institutions Juives de France, et, en parallèle à l’association des Fils et Filles des Déportés Juifs de France, d’un Collectif des Filles et Fils d’Africains Déportés réclamant des compensations financières de l’Etat au bénéfice des descendants d’esclaves.

Cette course à l’échalote victimaire et identitaire ne doit pas cacher que cet échec moral et citoyen est celui de tous, et non le simple égarement de quelques individus. Nous sommes dans un pays où les vigiles sont noirs et les dirigeants blancs. L’histoire de France que nous contons dans nos écoles est celle de la Métropole. Dans nos journaux télévisés, les DOM-TOM disposent d’une attention que sans doute seul le Liechenstein peut leur envier. Aussi, oui, l’élection d’un noir à la Maison Blanche, refusant durant sa campagne d’être un « candidat noir », serait la promesse d’un « post-racial » aux Etats Unis. En France, cette promesse porte déjà un vieux nom : celui de République. Pour y retourner il faut écouter la voix de Jaurès : il n’y a pas de République sans démocratie, pas de démocratie sans justice sociale, pas de justice sociale sans égalité civique.

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