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Sociologie de la violence

Par Sylvain Crépon

Si la violence a toujours revêtu un grand intérêt pour la sociologie, elle n’a jamais constitué un domaine autonome d’enseignement et de recherche. Ainsi, il n’a jamais été constitué, jusqu’à ce jour, de laboratoires ou de départements de sociologie de la violence. Certes, il existe bien une sociologie de la criminalité, mais celle-ci s’occupe de recenser et d’analyser les faits de délinquance - les atteintes aux biens et aux personnes -, ce qui n’en fait pas une sociologie spécifiquement de la violence mais plutôt des comportements délictueux. La violence constitue en fait une thématique transversale qui traverse une multitude de domaines de recherche et de paradigmes. On voit ainsi des recherches en sociologie urbaine, politique, de l’éducation, du sport, etc. s’intéresser aux manifestations de la violence dans leur champ d’étude, et ce à travers des méthodes aussi diverses que variées, donnant autant de définitions.

Malgré cette polysémie de spécialités et de méthodes, on distingue néanmoins deux façons d’appréhender la violence en sociologie. La première prend comme objet d’étude la violence physique, ce que les statistiques judiciaires désignent par l’expression « crime contre les personnes » (J.-M. Bessette, 1982). On chercher alors à établir et expliquer les variations des faits de violence, que ce soit dans le domaine urbain, scolaire, sportif, etc. Ces recrudescences sont souvent expliquées par les carences de l’instance chargée de faire régner la paix civile, à savoir l’Etat. Selon l’orientation analytique de Max Weber (1963), deux formes d’expression de la violence sont alors distinguées : l’une, illégitime, renvoie à une violence qui émane des individus ; l’autre, légitime, concerne la violence employée par l’Etat, dont le but est de combattre l’expression de la première. La seconde orientation de recherche envisage la violence dans un sens davantage figuré. Il s’agit d’une sociologie d’inspiration essentiellement marxiste qui associe les processus de la domination sociale à une certaine forme de violence. Les travaux de Pierre Bourdieu en constituent un des principaux exemples contemporains. Il s’agit d’une violence qualifiée de « symbolique » (1970) qui renvoie à l’imposition d’un arbitraire dans la sélection scolaire, professionnelle, politique, et donc à une forme d’inégalité que légitiment des institutions représentantes de l’Etat. Elle n’est pas un objet de recherche mais un concept critique permettant de mettre en lumière les processus de la domination sociale.

Ces deux orientations de recherche renvoient, chacune à leur manière, à des questions touchant au politique. La première en tant qu’elle s’intéresse au fonctionnement d’une instance politique supérieure, l’Etat, censé veiller à la cohésion sociale en empêchant toute expression privée de la violence. Ce qui l’amène à recourir, si besoin est, à la l’utilisation de la force physique. La seconde en tant qu’elle s’inscrit dans une critique des institutions qui légitimeraient un état de fait inégalitaire. Toutes deux sont donc liées à l’étude du pouvoir. Elles sont par ailleurs liées à des considérations philosophiques diamétralement opposées sur la genèse de la violence humaine. La première correspond au modèle de la violence de Hobbes à travers la figure du Léviathan, une instance chargée de faire régner la paix civile par la force. La seconde est proche du modèle de Rousseau qui, dans ses Considérations sur l’état de nature, envisage la violence comme le résultat d’un processus de civilisation. Cette « filiation » est importante car elle marque une dichotomie analytique dans la façon de théoriser la violence. Elle distingue en fait deux traditions intellectuelles qui ont imprégné les sciences sociales dans leur façon de se représenter la cohésion des sociétés.

Naturellement, les sociologues travaillant sur la violence ne se réfèrent pas nécessairement ou explicitement à l’une ou l’autre de ces conceptions philosophiques. Il n’en demeure pas moins qu’elles ont incontestablement imprégnées leurs théories sur la question. On peut par ailleurs les envisager ici comme des modèles heuristiques permettant de rendre compte, dans leur comparaison avec les théories sociologiques traitant des questions de violence, de la portée tant philosophique qu’idéologique de ces dernières.

L’empreinte des philosophes des Lumières

Dans le Léviathan, Hobbes critique l’idée aristotélicienne selon laquelle l’homme serait un animal politique, un être disposé naturellement à vivre en société. Les hommes ayant une « égalité de capacité » et dans le même temps « l’espoir de parvenir aux mêmes fins », ils entrent dans une lutte permanente pour l’obtention de ces mêmes finalités (1971). Ce qui fait que l’état de nature est un état de « guerre de chacun contre chacun ». La paix civile passe par la mise en place d’une « convention » à travers laquelle chacun renonce au droit qu’il a sur toute chose. Pragmatique, Hobbes pense que cette convention ne sera respectée par les hommes sans une « puissance commune qui les maintienne tous en crainte », le Léviathan. Ce qui autorise cette puissance à faire usage de la force, si besoin est.

On retrouve des traces de ce modèle dans la théorie de la légitimité du pouvoir de Max Weber, pour qui l’Etat se caractérise par la détention du « monopole de la violence légitime » (1963). Pour le sociologue allemand du début du XXe siècle, l’utilisation privée de la violence, qu’elle émane d’individus ou de groupes, est légitime seulement si « l’Etat le tolère ». L’usage de la légitime défense dans notre constitution française contemporaine correspond à cette forme de tolérance à l’égard de la violence privée. En dehors de ce type de situation exceptionnelle, seul l’Etat, par l’intermédiaire d’une police, d’une armée ou d’autres groupes agréés, est habilité à user de la violence, devenant par là « l’unique source du droit à la violence ». Toute transgression de ce principe constitue par conséquent une atteinte à la légitimité du pouvoir et, par extension, à la source de la cohésion sociale. La plupart des recherches de sociologie criminelle envisagent la violence à travers ce schéma hobbesien, une violence qui vient « du bas », des individus, et face à laquelle les autorités, situées en haut de la pyramide du pouvoir, tentent d’apporter une réponse appropriée, qu’elle soit répressive, éducative, voire les deux.

Chez Rousseau, l’état de nature est à rebours de la conception hobbesienne. L’homme à l’état de nature n’est pas cruel et mauvais mais vit en parfaite harmonie avec la nature environnante ainsi qu’avec ses semblables qu’il fréquente d’ailleurs peu. Une forme de pitié le retient de faire du mal à autrui. Seulement, le processus de civilisation a voulu que les hommes aillent vers toujours plus de propriété, et donc d’inégalité et d’injustice, aboutissant à l’édification de distinctions civiles. Ce qui, sur le plan politique, mène au despotisme. Si bien que les avancées de la civilisation ont eu pour conséquence de « rendre un être méchant en le rendant sociable » (1992). Le Contrat social vise à édifier une liberté civile qui, en s’inspirant de l’égalité naturelle – sans pour autant prétendre retourner à cet état originel -, permette de conjuguer la volonté générale avec la préservation des droits individuels. Ce projet, fortement utopique, prétend établir ce que l’on pourrait qualifier, rétrospectivement, de démocratie directe affranchie de toute personnification, et donc perversion, du pouvoir.

Le schéma rousseauiste de la violence sied davantage aux recherches critiques vis-à-vis du fonctionnement du pouvoir. La violence ne vient pas des individus, mais avant tout du pouvoir, de l’Etat, dont les travers autoritaires contraignent la liberté. Eternels insatisfaits politiques, les sociologues influencés par ce modèle analytique ont tendance à critiquer l’incapacité des régimes démocratiques à s’en tenir à leurs fondements politiques : l’égalité et la liberté. D’où leur tendance à envisager la violence non pas comme un objet d’étude, mais comme un concept critique susceptible de décrypter les manifestations de la domination institutionnelle. Reste à voir maintenant comment ces deux conceptions de la violence se dessinent concrètement dans les recherches sociologiques. D’abord du point de vue des recherches qui font de la violence physique un objet de recherche, et ensuite du point de vue des théories qui font de la violence un concept critique.

La violence comme objet sociologique

Violence et normes sociales

S’il est difficile de donner une définition intangible de la violence, y compris de la violence physique, cela tient à sa dimension relative et donc changeante. En effet, un même comportement sera jugé violent en fonction de normes et valeurs qui varient selon les époques et les cultures. Il reste que l’on peut évaluer de degré de violence d’un acte commis dans une société donnée par rapport à la sanction susceptible de frapper son émetteur. Etudier les manifestations de violence permet par conséquent d’étudier les normes et valeurs sociales et leur traduction juridique au sein des sociétés. La violence renvoie en ce sens à la déviance. C’est dans cette perspective que s’inscrivent les travaux de Norbert Elias sur les évolutions historiques des manifestations de la violence physique en Occident.

La « violence légitime » dans le processus de civilisation

Fortement inspirées par la théorie wébérienne, les recherches de Norbert Elias ont montré que la réglementation de la violence privée constitue une des caractéristiques essentielles de l’édification de la civilisation occidentale. Au Moyen-Âge, la société européenne était traversée de comportements d’une violence qui nous paraît aujourd’hui inouïe. Ainsi, « la rapine, le pillage, le meurtre » étaient assortis du plaisir éprouvé « à torturer et à tuer » et ce plaisir passait pour légitime (1973). Ces comportements se manifestaient de surcroît à tous les niveaux de l’échelle sociale, depuis les expéditions guerrières des chevaliers en passant par les règlements de compte entre paysans dans les campagnes et entre bourgeois dans les villes. Cette large diffusion de la violence avait pour conséquence de rendre le royaume sans cesse instable puisque les élites – « seigneurs, barons ou petits châtelains » – passaient le plus clair de leur temps à « guerroyer entre eux ou contre quelque souverain », ne montrant aucun respect pour une autorité supérieure.

C’est à partir des XVe et XVIe siècles que, de ce régime féodal sans cesse en lutte, et donc vacillant, on passe à un resserrement progressif de l’entité du royaume autour de la seule figure du monarque et donc à un « monopole de la contrainte physique assumée par le pouvoir central » contraignant l’expression de la violence privée (1973). Ce processus s’est mis en place avec l’organisation de la vie de cour autour de la personne du roi. La violence n’étant plus un moyen de parvenir à ses fins politiques, les nobles ont désormais dû chercher à obtenir les faveurs du prince pour satisfaire leurs desseins. Processus qui a aboutit au « refoulement des passions agressives » (1977). Ce qui a eu pour conséquence de démilitariser la concurrence entre les seigneurs. Ce modèle, dont l’apogée se fera sous Louis XIV, finit par se diffuser dans toute l’Europe ainsi qu’auprès de l’ensemble du corps social. Les sociétés démocratiques se déferont par la suite de cette personnification du pouvoir en rationalisant la l’appareil étatique, et donc juridique, pour en faire une instance bureaucratique impersonnelle au service du plus grand nombre (M. Weber, 1963).

La violence dans les sociétés industrielles

Ce processus monopolistique de la violence légitime qui va en s’accroissant pour atteindre son summum dans les sociétés modernes industrielles a pour conséquence que toute recrudescence de la violence privée est désormais interprétée comme un dérèglement social. C’est ce que traduisent les travaux d’Emile Durkheim dès la fin du XIXe siècle. Celui-ci constatait déjà à son époque que les instances traditionnelles de socialisation, notamment la famille et la religion, avaient de moins en moins de prégnance sur les individus. Or celles-ci jouaient un rôle prépondérant dans l’inculcation des normes et valeurs. Selon lui en effet, les désirs des individus étant infinis, ils doivent être régulés par une instance qui les dépasse et qu’ils reconnaissent comme légitime afin qu’elle les amènes à respecter les règles sociales, à « accepter docilement la discipline collective » (1986). En d’autres termes, l’inculcation des règles morale va de pair avec une cohésion sociale forte. De plus, l’instabilité chronique du monde industriel, qui se manifeste par des crises économiques fréquentes et prolongées, oblige nombre d’individus à revoir sans cesse à la baisse leurs aspirations sociales et donc à restreindre leurs désirs. Or, sans socialisation à une institution solide qui rappelle sans cesse les règles dépassant les seules aspirations individuelles, les individus risquent de plonger dans un sentiment d’abandon à la fois social et moral. C’est dans un tel contexte, que Durkheim qualifie d’ « anomique » (1986), que l’on observe une recrudescence des taux de criminalité, notamment violente, nombre d’individus n’étant plus soumis aux contraintes externes susceptibles de les empêcher de s’écarter des règles sociales et donc morales. Si la modernité politique signifie une plus grande contrainte exercée sur la violence privée, comme le montrent les travaux de N. Elias, les analyses de Durkheim (dont il faut préciser qu’elles sont extérieures au concept wébérien du monopole de la violence légitime) montrent que les errements de la société industrielle sont susceptibles, quant à eux, de la développer.

La sociologie urbaine face aux recrudescences de la violence

Les sociologues de l’école de Chicago se sont intéressés, dès les années 1920-1930, à l’impact de l’urbanisation – liée à une très forte industrialisation – sur l’augmentation des crimes contres les personnes. Leurs conclusions rejoignent sensiblement les considérations de Durkheim – avec toutefois une méthodologie (fondée sur des enquêtes de terrain qualitatives) et des théories différentes. Ils expliquent ainsi les recrudescences de la violence dans les grandes agglomérations urbaines par la notion de « déréglementation de la vie sociale » (J.-M. Chapoulie, 2001). Dans un contexte d’urbanisation débridée qui voit les vagues de migrants sans travail s’entasser dans des quartiers insalubres et désertés par les institutions, où les familles se désunissent, la délinquance juvénile augmente à un rythme vertigineux et s’accompagne non seulement d’une augmentation des crimes, mais également de la constitution de gangs rivaux s’affrontant régulièrement entre eux. (F. M. Trasher, 1968). S’ils marquent une rupture avec les normes sociales globales, ces gangs constituent malgré tout des espaces de socialisation en développant leurs propres « formes de contrôle social » (J.-M. Chapoulie, 2001). De sorte que des pratiques collectives de la violence, tout en marquant une rupture avec les normes sociales, permettent la construction d’une socialisation alternative, nuançant par là le modèle durkheimien de l’anomie.

Les problématiques contemporaines

Dans les années 1940-1950, le sociologue américain Talcot Parsons apporte une nouvelle explication des recrudescences de la violence. Selon lui, la constitution de bandes de jeunes délinquants répond à un malaise de l’identité masculine qui traverse la société nord américaine à cette époque. Dans une société où le père reste absent du foyer le plus clair du temps, les jeunes garçons éprouvent des difficultés à s’identifier à leur rôle masculin. Se regroupant alors en bandes, ils y cultivent une exacerbation des signes de la virilité, rejetant tout ce qui caractérise, selon eux, le sexe « faible ». C’est ainsi qu’ils se livrent à des actes violents symbolisants un éloignement de l’univers féminin et trahissant ce que Parsons appelle une « masculinité compulsive » (T. Parsons, 1954).

En France, de nombreuses recherches s’intéressent depuis au moins deux décennies à des pratiques collectives de la violence à travers des groupes restreints qui instaurent une socialisation compensatoire permettant de se soustraire aux effets psychologiquement déstructurants de l’anomie. Ainsi en est-il du phénomène de bande, de la pratique de certains sports collectifs ou du phénomène des supporters ultra de football qui, à travers l’apprentissage de l’affrontement physique avec les groupes adverses, développent une socialisation efficace en terme de sentiment d’appartenance (C. Bromberger, 1994). Ces « sous-groupes » constituent autant de contre modèles de socialisation et d’indicateurs sur l’état de déstructuration sociale des sociétés modernes occidentales. Cette dimension a pour effet que certaines pratiques « déviantes », de par leur très forte ritualisation collective, constituent de puissants facteurs intégrateurs, comme les travaux de Howard Becker l’ont montré (1985).

Plus récemment, de nouvelles hypothèses adaptées aux problématiques contemporaines ont été avancées pour expliquer les actes de violence. Par exemple en tâchant d’évaluer l’impact des programmes violents de la télévision sur les comportements des individus (S. Roché, 2003). D’autres chercheurs expliquent les comportements violents comme une réaction face à un climat raciste auquel est confrontée une partie de la jeunesse issue de l’immigration, de surcroît fréquemment victime de violences policières. Ces deux derniers facteurs ne feraient que susciter la haine et la rancœur et alimenteraient un sentiment de révolte se traduisant par des passages à l’acte violents (L. Mucchielli, 2002). Cette interprétation établit ainsi que le monopole de la violence légitime, utilisé à mauvais escient, loin d’assurer la paix sociale, ne ferait au contraire qu’envenimer la violence dans les quartiers.

Violence symbolique et violence contre les personnes

Pour certains sociologues, la recrudescence des agressions physiques dans les banlieues va de paire avec l’échec scolaire des élèves issus des milieux les plus défavorisés. Exclus de l’institution scolaire de par un capital culturel ne répondant pas aux exigences requises, et donc privés de toute perspective d’avenir valorisant, toute une frange de la jeunesse, pour l’essentiel issue des grandes périphéries urbaines pauvres, vit en dehors des normes sociales dominantes. Il s’ensuit un état de frustration sociale et un ressentiment éprouvé envers les institutions. Sentiments qui peuvent trouver un exutoire à travers l’impulsion physique agressive, qu’elle se manifeste isolément ou en groupe. C’est ce que traduisent les recherches de Michel Wieviorka pour qui les « jeunes des banlieues qui passent à l’émeute ou qui sont portés par la haine (…) se définissent constamment par la violence symbolique qu’ils subissent » (1999). Ce type d’expression de la violence résulterait de l’impossibilité, pour une partie de la population ne maîtrisant pas les codes légitimes du langage, d’exprimer sa révolte à l’égard des institutions dans un cadre politique (J.-M. Bessette, 1982).

Cet angle de recherche établit ainsi un lien de cause à effet entre la violence symbolique et la violence physique. On retrouve ici le schéma rousseauiste de la violence, puisque la cause des violences physique viendrait des travers des institutions sociales, et donc d’un certain processus de civilisation. Mais si l’empreinte de Rousseau est significative, celle de Karl Marx, lui-même influencé par le philosophe genevois, a également joué un rôle non négligeable dans la conceptualisation de cette « violence symbolique ». Il reste que cette forme de violence n’est pas seulement envisagée comme étant la cause d’autres violences. Elle ne fait pas de la violence un objet d’étude, mais davantage un concept permettant de mettre en lumière d’autres problématiques de recherche, liées pour l’essentiel à la domination sociale.

La violence comme concept critique

Le schéma marxiste

Dans L’Idéologie allemande (1972), K. Marx et F. Engels conceptualisent un état de nature proche de celui de Rousseau. La violence n’est pas un état naturel mais le fruit d’un processus historique. Le développement de la propriété privée, qui va de pair avec le processus de civilisation, a aboutit à un ordre inégalitaire et à une lutte entre classes sociales. La violence constitue de la sorte un des moteurs de l’histoire, puisque, selon la formule restée célèbre, « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes » (1973). L’histoire ne met donc pas en jeu une guerre de chacun contre chacun mais une lutte entre deux groupes bien distincts : la classe des possédants et celle des exploités. Et les gouvernements, loin d’être au service de tous, ne font que perpétuer ce principe inégalitaire. La légitimité du pouvoir constitue en ce sens une usurpation au regard des aspirations égalitaristes. On sait que chez Marx, le renversement de cette injustice ne pourra se faire qu’à travers une lutte violente sous la forme d’une révolution afin d’établir une dictature, celle du prolétariat, qui, en s’appropriant les moyens de production, abolira la propriété privée et l’accaparement des richesses. Ce qui aura pour conséquence, à travers l’établissement d’une société sans classes, d’éradiquer les causes de la violence, jusqu’ici principal moteur de l’histoire (R. Boudon, F. Bourricaud, 2000).

La violence symbolique de Pierre Bourdieu

De nombreux sociologues contemporains se sont inspirés de l’œuvre de Marx tout en l’adaptant à leurs thématiques de recherche. Le plus célèbre d’entre eux est sans conteste Pierre Bourdieu. Celui-ci a en effet conceptualisé la thématique de classes en l’adaptant aux problématiques contemporaines de la reproduction des inégalités sociales à travers ce qu’il appelle la « violence symbolique » (1970). Ainsi envisagée, la violence n’est pas assimilable à la violence physique entre les personnes, mais concerne quelque chose de beaucoup plus abstrait. Elle est un concept permettant de décrypter les processus de domination, les injustices sociales. Il s’agit pour Bourdieu de comprendre comment un processus de domination parvient à se rendre légitime alors qu’il exprime une contradiction fondamentale avec un des principes clés des systèmes démocratiques, à savoir l’égalité. Le principe de la violence symbolique repose en fait sur la méconnaissance. Et ce phénomène se donne à voir dans les différents domaines de la vie sociale. Par exemple, dans ses travaux sur l’éducation, Bourdieu indique que la sélection scolaire repose moins sur l’apprentissage dispensé par l’école que sur la sanction d’un capital culturel transmis au préalable par la famille. L’école ne faisant alors que perpétuer une domination sociale qui lui préexiste. Ce qui a pour conséquence de reproduire les inégalités et, au bout du compte, une logique de la domination sociale qui exclut les plus culturellement démunis. Et ce processus s’avère d’autant plus efficace qu’il échappe à la conscience des acteurs sociaux, qu’ils soient dominés ou dominants. Bourdieu en conclut que la pédagogie est une « violence dont la spécificité réside en ce qu’elle parvient à se faire oublier comme telle » (1970). Cette violence symbolique de la reproduction n’est donc pas le fruit d’un complot fomenté par quelques groupes aux desseins inavouables. Elle est d’origine sociale, elle est le produit de la structure sociale elle-même. Il n’est pas pour autant question pour Bourdieu de dédouaner les institutions et les dirigeants politiques de leur responsabilité vis-à-vis de cet état de fait inégalitaire. Les sociologues d’inspiration marxiste tentent ainsi de conjuguer ensemble engagement idéologique et démarche scientifique.

En guise de conclusion

Au terme de cet inventaire, on voit que se distinguent deux axes de recherche sociologique sur la violence. Tout d’abord une sociologie qui fait de la violence un objet d’étude empirique, au demeurant composée de travaux aux méthodes extrêmement variées, depuis la méthode explicative de Durkheim, en passant par la sociologie interprétative de Weber, l’interactionnisme de l’école de Chicago, etc. Elle s’attache à observer les faits de violence contre les personnes, facilement identifiables, puis à les interpréter. Cet axe de recherche permet de mettre en lumière les normes et valeurs des sociétés, ainsi que leur éventuelle déficience. Elle devient donc un moyen d’étudier la cohésion sociale ainsi que la nature du pouvoir en place. Pour autant, toute recrudescence d’actes violents ne signifie pas que la cohésion sociale serait sérieusement menacée, comme une lecture littérale du modèle hobbesien pourrait le laisser penser. Ce qui reviendrait à faire des crimes contre les personnes une anomalie sociale. Ainsi, pour Durkheim, le crime ne peut être considéré comme une manifestation pathologique, du moins tant que la criminalité « ne dépasse pas un certain niveau » (1988). Le crime est constitutif de toute cohésion sociale en ce sens qu’il permet l’édiction des règles de la morale et du droit (1986 – 2). Durkheim rappelle à ce titre qu’il n’existe pas de société sans crime. Une société sans violence à transgresser est tout simplement impensable, puisqu’il s’agirait d’une société où le rappel des règles serait inutile. Or, ces règles ne se manifestent, pour l’essentiel, que lorsqu’elles sont transgressées.

Ensuite, une sociologie qui fait de la violence un concept critique permettant une mise en perspective, et à travers cela une remise en cause, de la domination sociale et culturelle légitimées par les institutions. Elle part du principe que les institutions chargées de réguler la vie sociale ne font que légitimer une inégalité et donc un processus de domination entre les individus ou les groupes sociaux. C’est cette violence symbolique qui permet de mettre en lumière des aspects non directement liés à la question de la violence en tant que telle. Comme nous l’avons vu, malgré leur différence, ces deux façons d’appréhender la violence peuvent se retrouver en tant que la violence symbolique permet d’expliquer certaines manifestations de la violence physique contre les personnes.

Ces deux axes de recherche sont donc tous deux liés à des considérations politiques, ce qui les rend perméable à des considérations idéologiques. La violence touche en effet nécessairement à la question de la morale, aux représentations les plus profondes du bien et du mal, et donc aux conceptions du monde. Elle est en ce sens indissociable de tout fondement idéologique. Et le sociologue est loin d’être exempt de telles considérations. Il ne peut donc faire autrement que d’assumer cette part d’« irrationnel » qui le constitue et qui se ressent nécessairement dans son travail, fût-il aussi rationnel et objectif que possible.

Première parution : Sylvain Crépon, « La sociologie face à la problématique de la violence », Ch. Bormans et Guy Massat (dir.), Psychologie de la violence, Paris, Studyrama, 2005, pp. 147-156.

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