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Crises des réfugiés et demande sociale autoritaire

Statue en sable d’Aylan sur la plage de Gaza (photographie de l’AFP)

Par Nicolas Lebourg

[un crowfunding a été lancé par des militants identitaires pour financer un bateau anti-réfugiés en méditerranée ; plutôt que de commenter la chose en soi, voici ci-dessous un petit texte publié il y a deux ans :  « Crises des réfugiés et demande sociale autoritaire, France et Espagne en 1939 et 2015″, Regards croisés, n°16, 2015, pp. 34-37]

La crise des réfugiés paraît être en train de redessiner l’imaginaire politique des Européens, et tout particulièrement des Français. Si les parallélismes politiques entre les années 1930 et nos jours sont excessifs quant il s’agit de parler de la réaction politique (le Front National n’étant pas un parti-milice de masse voulant créer un homme nouveau par un État totalitaire et la guerre impérialiste), le parallèle est plus pertinent quant il s’agit de la réaction culturelle. En effet, la France de 1939 connut une crise des réfugiés, avec l’arrivée massive des Espagnols à la fin d’une guerre d’Espagne qui avait non seulement passionné l’opinion française, mais qui avait contribué à la redéfinir, chacun devant savoir quel était son ennemi prioritaire du fascisme ou du communisme. Par ailleurs, France et Espagne réagissent très différemment à la crise de 2015.

Le contrôle autoritaire

La crise des réfugiés de 1939 ne se fait pas en une période où l’opinion française était prédisposée à recevoir des réfugiés. Du recensement de 1921 à celui de 1931, la proportion d’étrangers dans la population métropolitaine est passée de 3,95% à 6,58%. Les Espagnols participent représentent la troisième nationalité immigrante en 1931 (derrière les Italiens et les Polonais) avec 351 900 migrants entrés. Le 10 août 1932, le parlement durcit les restrictions à l’emploi des travailleurs étrangers mises en place en 1893 (selon des décrets qui facilitaient dans le même temps la naturalisation). Il instaure un système de quotas limitant le nombre de travailleurs étrangers dont doit disposer une entreprise si elle veut pouvoir concourir aux marchés publics, et permet la fixation par l’État de quotas de travailleurs étrangers pour le personnel des autres entreprises. Signe du consensus social : la loi est adoptée par 432 voix contre zéro, socialistes et communistes s’abstenant. Les décrets pris témoignent qu’il ne s’agit pas que d’une demande des classes populaires puisque médecins et avocats sont parmi les premiers à obtenir un texte réglementaire. Lorsque Léon Blum prend le pouvoir en 1936, la législation a eu un réel impact puisque 345 000 étrangers ont quitté la France depuis 19311.

De très amples pans des masses et des élites convergent dans le rejet de l’entrée de migrants. Parmi les élites est vastement diffusée l’idée d’une sélection des migrants, fondée sur la possibilité de leur assimilation économique et ethnoculturelle, tandis que les masses se raidissent face à l’afflux de réfugiés perçus comme une concurrence sur le marché du travail. En 1938 est instauré pour la première fois un sous-secrétariat d’État en charge de l’immigration et des étrangers. Certes, celui-ci ne subsista que deux mois, mais son existence témoigne d’une volonté d’organisation rationnelle et étatique de la question migratoire, volonté qui promeut une « étatisation de la société » en cherchant son chemin depuis la loi sur la nationalité de 18892.

En 1937 et 1938, environ 70 000 Espagnols trouvent refuge en France. La presse d’extrême droite se déchaîne : ces Espagnols viendraient semer la subversion communiste et anarchiste tout autant qu’ils prendraient le travail des Français. Au vu de l’évolution de la Guerre d’Espagne, la consigne du ministre de la Défense est de préparer l’accueil de 15 000 nouveaux arrivants. Au printemps 1938, des études prévoient l’installation possible de camps pouvant les regrouper sur les territoires des villages du littoral roussillonnais : Argelès-sur-Mer, Le Barcarès, Saint-Cyprien, ou, dans la montagne, Matemale3. Il s’agit alors de penser des camps de réfugiés, mais il seront de « concentration » car le 12 novembre 1938, suite à une série de faits-divers impliquant des étrangers, est publié un décret permettant l’internement des « indésirables étrangers ». Or, en janvier 1939, ce sont plus de 450 000 personnes qui viennent se heurter à la frontière. La France a d’abord décidé de la maintenir fermée. Le gouvernement opte à la fin du mois pour une ouverture partielle, admettant le passage par jour de 2 000 femmes, enfants, vieillards et malades. Dans le chaos, les bilans numériques de la préfecture des Pyrénées-Orientales ne sauraient être que des évaluations, mais ils donnent un ordre de grandeur. Entre le 28 janvier et le 6 février, ce sont 96 613 femmes, 32 452 enfants et 3 490 vieillards, qui sont admis à passer la frontière pour être envoyés dans les départements de l’intérieur4.

Environ 450 000 personnes passent les Pyrénées. En mars, 264 000 Espagnols se serrent dans les camps de concentration du Roussillon – alors que la population départementale s’élève à moins de 240 000 personnes, dont 37 000 Espagnols. Des réfugiés espagnols sont versés dans des Compagnies de Travailleurs Étrangers (CTE), créées par le décret du 12 avril 1939, composées théoriquement de 250 hommes et commandés par des officiers français. Pour contenir la socialisation des réfugiés, c’est donc leur étatisation qui est mise en place.

Alors que la Guerre d’Espagne s’achève, la situation de l’Europe toute entière se dégrade. Le 26 août 1939, le gouvernement français avertir l’Allemagne qu’en cas d’intrusion de ses armées en Pologne la France entrera en guerre. Le lendemain, le conseil municipal du village roussillonnais de Collioure adopte à l’unanimité une délibération demandant au préfet que tous les Espagnols présents sur le territoire soient placés en « camps de concentration » sauf les éléments mâles adultes qui devraient être mis à disposition de l’armée française sous peine de provoquer la violente colère des populations5. La préfecture reçoit également toute une série de courriers émanant de particuliers qui assurent que si les Espagnols devaient demeurer oisifs, tandis que les Français seraient en guerre, ils le paieraient de leur vie.

L’entrée en guerre de la France est marquée par le souci d’organiser les masses étrangères sur son territoire. Le 17 septembre 1939, une circulaire ordonne l’expulsion ou l’internement des étrangers suspects quant au maintien de l’ordre public ou de l’intérêt national, sauf ceux des puissances ennemies qui ne sauraient être expulsés afin qu’ils ne fournissent pas d’aide à leur mère-patrie. Trois jours après, la suspension de la loi du 10 août 1932 permet l’approvisionnement massif en hommes des CTE. Le résultat de ces dispositions est de vider les camps des Espagnols pour les verser dans les CTE, tandis que les camps reçoivent des Allemands qui ont fui le IIIe Reich, soit qu’ils fussent juifs soit qu’ils fussent des opposants politiques, au motif qu’ils sont de la nationalité ennemie. La même logique s’applique aux populations gitanes, avec le décret du 6 avril 1940 qui assigne à résidence, pouvant être un camp, les « nomades » afin qu’ils ne puissent communiquer des informations à l’ennemi quant aux positionnements des troupes. De cinq à six mille Tziganes sont ainsi internés dans les camps français6. Quand s’instaure le régime de Vichy, la IIIe République lui lègue ses camps, où la démocratie française épuisée d’elle-même a regroupé ses Gitans et des étrangers juifs, communistes, républicains et anarchistes.

La polarisation altérophobe des opinions publiques

Les conceptions identitaires ethno-culturelles ont amplement travaillé l’opinion depuis le choc du 11 septembre 2001. Le sondage annuel sur les présupposés altérophobes effectué par la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) permet de voir quel imaginaire s’est fortifié entre les deux dernières élections présidentielles en France. A la question de savoir si tel « groupe » se constitue comme « un groupe à part » au sein de la société française, les taux de réponses positives ont évolué entre 2007 et 2012 de 48 à 56% pour les musulmans, de 32 à 26% pour les juifs, demeurent à 74% pour les gens du voyage, et passent de 66% en 2011 (le groupe n’étant pas testé antérieurement) à 77% pour les Roms. Ce qui apparaît, c’est une France fragmentée sur des bases ethno-cultuelles en proie à ce que la CNCDH nomme « un syndrome ethnocentriste-autoritaire »7 où l’altérité négative est moins structurée sur le critère national que sur un sentiment ethno-culturel.

Cette perspective, comme le succès de la mythologie du « Grand remplacement » voulant que « le pouvoir » organise la substitution du peuple français par des afro-maghrébins musulmans, montre la fragilité du mythe de la disparition d’un racisme biologique au bénéfice d’un racisme culturel – d’ailleurs le statut des juifs du régime de Vichy définissait l’appartenance à la « race » juive par la pratique cultuelle des ascendants : la structure de l’altérophobie demeure donc celle d’un jeu de permutations entre l’ethnique et le culturel, généralement le cultuel.

Cette structure ne prédisposait pas l’opinion publique à une réception positive de la crise des réfugiés, estimée par un rapport d’octobre 2015 du Haut Commissariat de l’Organisation des Nations Unies pour les réfugiés à 705 200 personnes ayant traversé la Méditerranée depuis le début de l’année. En même temps que ce rapport paraissait une enquête d’opinion réalisée par par l’Institut français d’opinion publique (Ifop) dans sept pays européens (France, Pays-Bas, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie, Espagne et Danemark) pour la Fondation Jean-Jaurès et la Fondation européenne d’études progressistes. Tenons nous en à la comparaison entre la France et l’Espagne, en particulier quant à la zone précédemment évoquée. La socialisation de l’altérophobie y est très divergente. Le Partido Popular (grand parti conservateur) a été fondé à la fin de la transition démocratique (sous le nom alors d’Alianza Popular) en accueillant tous les modérés du franquisme, privant de potentielles formations de tout oxygène en termes de cadres et de positionnement idéologique.

Depuis le court semi-succès de Fuerza Nueva8, l’extrême droite espagnole est marquée par un fractionnisme compulsif et une incapacité à se rénover autrement que par imitation des expériences européennes, principalement française et italienne. Or, le pays a longtemps eu une structure ethnique très stable (en 1994, il compte certes 300 000 Gitans, mais 0.9% de la population est constituée d’immigrés, avec 0.4% d’extra-communautaires9). Les résultats aux élections européennes de 2014 en Espagne n’ont rien à avoir avec ceux de la France : les cinq listes d’extrême droite se sont partagé 0,38% des voix. L’observation est encore plus édifiante si on observe la Catalogne, partagée entre France et Espagne par le traité des Pyrénées (1659). L’important mouvement nationaliste au sud des Pyrénées n’est pas porté par l’extrême droite. Il ne se nourrit pas d’un ressentiment à l’encontre de la globalisation, mais de la volonté de s’y insérer de façon optimale. Certes, la progression du phénomène migratoire en Espagne, alliée au mouvement indépendantiste catalan, a conduit à la construction, en 2003, d’un mouvement catalaniste, national-populiste, identitaire et islamophobe : Platarferma per Catalunya (la population immigrée en Catalogne étant passée de 94 000 personnes en 1981 à plus de 689 000 en 2003)10. Pourtant, à Barcelone, les scores sont négligeables : 0.05% pour une liste phalangiste, 0.03% pour une nationaliste-révolutionnaire comme pour une islamophobe, etc. Étant donné l’intérêt du scrutin proportionnel, l’offre politique d’extrême droite a aussi été multiple à Perpignan, principale ville de la part roussillonnaise de l’ancienne Catalogne. Si les petites formations d’extrême droite font un score équivalent au cas barcelonais, la liste frontiste arrive première avec 35.89% des voix.

Cela souligne que « la crise de 2008 » n’est pas la cause d’une « montée des extrêmes en Europe ». En effet, si la violence de la crise en Espagne ne fait aucun doute, y compris en Catalogne où le nombre de chômeurs non-indemnisés a triplé depuis 2010, le Roussillon est justement l’un des territoires français les plus fragiles. 32% de la population perpignanaise vit sous le seuil de pauvreté. L’explication économique des scores n’est donc pas suffisante. Le score de l’extrême droite dépend de la rencontre entre une offre politique cohérente et une demande sociale autoritaire, construite par le sentiment de la déconstruction d’une communauté de destin.

Cette demande explique et organise les réactions à la crise des réfugiés. 46% des Français contre 39% des Espagnols rejettent l’idée selon laquelle « c’est le devoir de notre pays que d’accueillir des migrants qui fuient la guerre et la misère ». 63% des Français contre 48% des Espagnols pensent que « notre pays compte déjà beaucoup d’étrangers ou de personnes d’origine étrangère et accueillir des immigrés supplémentaires n’est pas possible ». L’aide aux pays du Sud afin qu’ils soient en capacité de contenir leurs populations n’est avalisée que par 29% des Français contre 45% des Espagnols, tandis que le renforcement de la lutte contre l’immigration est choisie par 30% des Français et 8% des Espagnols11.

En outre, l’épuisement de l’humanisme égalitaire va de pair avec une déliquescence du politique. Alors que l’Espagne connaît toujours un mouvement social énergique et a vu émerger de nouveaux partis à droite (Cuidadanos) et à gauche (Podemos), l’opinion française se cabre contre le peuple souverain. Car, toujours en octobre 2015, un sondage de l’IFOP pour le site Atlantico, révélait que 67% des sondés seraient tentés par un gouvernement « d’experts, de personnes non élues qui réaliseraient des réformes nécessaires mais impopulaires ». 40% des sondés accepteraient un « pouvoir politique autoritaire, quitte à alléger les mécanismes de contrôle démocratique s’exerçant sur le gouvernement »12 .

Conclusion

Dans l’entre-deux-guerres, le développement antilibéral de la foi en l’État d’une part, le rejet provoqué par les vagues de réfugiés d’autre part, ont permis la mise en place de dispositifs autoritaires. Pour organiser les flux humains, la demande sociale conservatrice a rencontré une offre étatique, celle de la IIIe République finissante, puis l’ordre de Vichy a outrepassé la demande dans les conditions que l’on sait. Si l’assimilation des périodes est un non-sens, la comparaison amène à estimer que nous sommes dans une phase exigeant la pondération – et permet de comprendre la polémique sur les intellectuels droitisés et les « dérapages » de divers politiques, à comprendre tel un signe de cette lecture des élites du lien entre diversité et autorité. Au niveau des masses, la crispation actuelle est structurée par l’idée du peuplement : 61% des sondés français contre 46% des espagnols estiment que les réfugiés vont demeurer en Europe toute leur vie. Or, l’ouverture est corrélée à l’idée de la permanence de l’installation : l’écart entre les réponses « vont s’installer » et « vont rester quelques mois ou quelques années » est de 36% en France et 5% en Espagne, alors que l’accueil reçoit la faveur de 46% des Français et 67% des Espagnols.

La crise culturelle qui frappe la France et non l’Espagne y produit tout ensemble une demande autoritaire et une panique ethno-nationalistes. Mais, ce que nous montre la crise de 1939 est justement aussi que les flux de réfugiés ne sont pas des flux migratoires comme les autres. Ils n’ont pas un caractère aussi pérenne, ainsi dans le Roussillon de 1952 la présence espagnole se limite à 24 408 individus13.

Notes

1 Jeanne Singer-Kerel, « « Protection » de la main d’œuvre nationale en temps de crise », Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 5, n°2, 1989, pp. 7-27.

2 Cf. Gérard Noiriel, État, nation et immigration, Paris, Gallimard, 2005 et Olivier Clochard, Yvan Gastaut et Ralph Schor, « Les Camps d’étrangers depuis 1938 : continuité et adaptations », Revue européenne des migrations internationales, vol. 20, n° 2, 2004, pp. 57-87.

3 ADPO, 1287 W 1, lettre du ministre de la Défense aux généraux commandant les 16e et 17e régions militaires, 29 mai 1938 ; idem, plans des futurs camps, avril 1938.

4 ADPO, 31W274, rapport du Préfet des Pyrénées-Orientales au ministre de l’Intérieur, 6 mars 1939, p. 2.

5 ADPO, 1MM661, délibération transmise au préfet, 27 août 1939.

6Emmanuel Filhol, « L’indifférence collective au sort des Tsiganes internés dans les camps français, 1940-1946 », in Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 226, 2007, pp. 69-82

7CNCDH, La Lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2013, La Documentation française, Paris, 2014.

8Après avoir obtenu 2.1% des voix aux européennes de 1979, Fuerza Nueva s’écroule à 0.5% dès 1982.

9 Moreno Feliu, « La Herencia desgraciada: racismo y heterofobia en Europa », Estudios Sociológicos, vol. 12, n°34, 1994, p. 54.

10Xavier Casals, « La Plataforma per Catalunya : la eclosión de un nacional-populismo catalán », Working Papers, n°274, Institut de Ciènces Politiques i Socials, Barcelona, 2009.

11Jérôme Fourquet, « Les Européens face à la crise des migrants », IFOP, 2015.

12 Jérôme Fourquet, «L’attirance des Français pour un gouvernement technocratique ou autoritaire », IFOP, 2015.

13 ADPO, 94W120, ministère de l’Intérieur, Direction Générale de la Sûreté Nationale, Direction des Renseignements Généraux, 6ème Section, Les Espagnols en France, août 1952, 159 p.

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