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Histoire et mythe conspirationniste du mot « islamophobie »

Par Jean-Loïc Le Quellec

Xénophile et xénophobe sont construits sur xéno- (grec ξενο-), de xénos « étranger » (ξένoς), avec les éléments -phile provenant de phílos (φίλος) « ami » et -phobe, de phóbos (φόβος) « peur ». Sera donc xénophile toute personne témoignant de la sympathie pour les étrangers, et xénophobe celle montrant pour eux une aversion instinctive, voire, par extension de sens, une hostilité. La première attestation de « xénophobie » remonte à 1906, et celle de « xénophilie » à l’année suivante1.

Si l’on examine l’emploi de ces deux termes en France, il est frappant de constater que « xénophobe » a commencé d’être utilisé à la toute fin du xixe siècle, puis a connu deux moments de croissance rapide après les guerres de 1914-1918 et de 1939-1945, avec un premier pic en 1925, et un second en 1954. Depuis 1965, le taux d’usage du terme s’est accru de façon régulière, alors que « xénophile » est toujours aussi peu employé.

Graphique Ngram des taux d’usage de « xénophile » et « xénophobe » en français depuis 1800.

Une évolution comparable peut s’observer pour les mots « islamophobe » et « islamophile », d’origine un peu plus récente, puisque tous deux n’apparaissent qu’à partir de 1910.

Graphique Ngram des taux d’usage de « islamophobie » et « islamophilie » en français depuis 1910.

Des polémiques se sont récemment élevées — et se poursuivent toujours — à propos du terme « islamophobie », notamment depuis une chronique signée en 2003 par Caroline Fourest et Fiammetta Venner qui, dans leur revue ProChoix, ont prétendu qu’il aurait « pour la première fois été utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de ‟mauvaises musulmanes” en les accusant d’être ‟islamophobes” »2. Employer ce mot serait donc tomber dans un piège assez grossier, selon une opinion reprise en 2010 par Pascal Bruckner, qui proposa de le « bannir d’urgence du vocabulaire » car il aurait été « forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 70 pour contrer les féministes américaines ». Il ajoutait que la fonction de « cette création digne des propagandes totalitaires » serait « de faire de l’islam un objet intouchable sous peine d’être accusé de racisme »3. Ces auteurs réactivaient l’épouvantail rhétorique utilisé en 2002 par Pierre-André Taguieff qui déclarait que « par l’effet d’une extension abusive de la vigilance antiraciste, toute critique de l’intégrisme islamique est immédiatement dénoncée comme manifestation d’islamophobie. Le terrorisme intellectuel règne »4. En juillet 2013, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur reprenait à son compte cet argumentaire erroné: « derrière le mot ‟islamophobie”, il faut voir ce qui se cache. Sa genèse montre qu’il a été forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 1970 pour jeter l’opprobre sur les femmes qui se refusaient à porter le voile. Je crois que Caroline Fourest et avec elle d’autres intellectuels ont raison […] Pour les salafistes, ‟[l’]islamophobie” est un cheval de Troie qui vise à déstabiliser le pacte républicain »5. L’argument fut repris en 2014 dans une lettre ouverte à Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale6, puis en 2015 par Patrick Kessel qui, lors la remise du Prix de la Laïcité, dénonça « ce concept sournois d’‟islamophobie” qui vise à condamner comme raciste toute critique de l’islam radical »7. Il le fut encore en 2016 par Elisabeth Badinter qui, un an après l’attentat de Charlie Hebdo a déclaré sur la matinale de France-Inter: « il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe »8.

Régis Debray ajouta peu de temps après que « le chantage à l’islamophobie est insupportable »9, et en mai 2016, Gilles Kepel, professeur à Sciences Po, affirmait, contre toute évidence: « Le mot est apparu en France dans les années 2000, dix ans après son apparition en Grande-Bretagne, dans la foulée de l’affaire Rushdie. Ce n’est pas un concept, c’est une fabrication destinée à interdire le débat, une arme dans la guerre intellectuelle. L’accusation d’islamophobie sert à interdire toute critique de la salafisation d’une partie des banlieues »10. Il récidiva en compagnie d’un autre professeur de Sciences Po, Bernard Rougier, déclarant que « ‟radicalisation” comme ‟islamophobie” constituent des mots écrans qui obnubilent notre recherche en sciences humaines »11.

Cette dernière remarque est proprement sidérante au vu du nombre considérable des travaux consacrés à l’islamophobie. En 2006, Chris Allen lui a consacré une thèse qui fut publiée en 201012; en 2006 également, la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme a organisé à Paris un colloque international sur le thème de « L’islamophobie dans le monde moderne »; Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed ont mis en place en 2011 un séminaire sur l’islamophobie à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Fernando Bravo López a soutenu une thèse sur le même sujet en 201213, qui est aussi l’année de la création de la revue Islamophobia Studies. Il est vrai que la recherche en ce domaine, du côté français, a longtemps été à la remorque des travaux anglo-saxons, mais le jugement infondé d’universitaires comme Gilles Kepel et Bernard Rougier ne contribue guère à faire avancer les choses14.

Par ailleurs, répéter sans réfléchir, à l’instar de Michel Onfray, que le terme islamophobie « est un mot inventé par l’Iran de Khomeiny pour stigmatiser tout opposant à son régime »15 est doublement faux.

Premièrement, Alain Quellien l’utilisait déjà dans sa thèse publiée en 1910, dans laquelle il définissait « l’islamophobie » comme « un préjugé contre l’Islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne »16. En lisant, entre autres « classiques » de la littérature coloniale, les œuvres de Joseph du Sorbiers de la Tourasse ou du Dr Oskar Lenz, il ne pouvait que constater que « pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, [que] l’islamisme est la négation de la civilisation [et que] la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre de mieux des mahométans »17. C’est cette attitude qu’il dénommait « islamophobie ».

Deuxièmement, il n’existe aucun équivalent iranien à ce terme. En persan, on pourrait à la rigueur dire islām harāsī (اسلام هراسی), littéralement « hostilité à l’islam », tout comme en arabe on dirait ‛adā’ al-islām (عداء الاسلام), mais en réalité, ce terme est bien une invention française qui, pour être rendue en arabe, a donné lieu dans les années 1990 à la création de l’expression ruhāb al-islām (رهاب الاسلام) « phobie de l’islam ». Sa première apparition en anglais date de 1924, mais elle figure au titre de citation dans la recension d’un livre cosigné par Sliman Ben Ibrahim et le peintre orientaliste Étienne Dinet, et ce mot, alors simplement cité, n’a pas été adopté en anglais à cette époque: on lui a préféré l’expression feelings inimical to Islam (« sentiments hostiles à l’Islam »). On notera la majuscule à Islam, faisant que ce mot désigne alors l’ensemble du monde musulman, et non une religion particulière18. Dinet et Ben Ibrahim ne donnaient pas de définition explicite de ce qu’ils entendaient par « islamophobie », mais leurs écrits montrent à l’envi qu’ils désignaient ainsi une attitude hostile à l’islam, regardé comme un ennemi à combattre ou à éliminer19.

Selon le Grand Dictionnaire d’Oxford, l’apparition d’islamophobia en anglais ne survient qu’en 1976 dans un article de Georges Chahati Anawati affirmant que « ce qui rend la tâche difficile, et peut-être impossible, pour un non-musulman, c’est que, sous peine d’être accusé d’islamophobie, il est obligé d’admirer le Coran dans sa totalité et de se garder de laisser supposer la moindre critique sur la valeur littéraire de ce texte »20. Cet islamologue égyptien appartenant à l’ordre des Frères Prêcheurs introduisit dans son texte une modification de sens, et même un véritable retournement: pour Étienne Dinet et Sliman Ben Ibrahim, l’islamophobie ne désignait que les préjugés des orientalistes à l’égard des musulmans, mais sous la plume d’Anawati apparaît une nouvelle acception, puisque par ce même terme il vise désormais le préjugé musulman consistant à s’opposer à toute critique textuelle du Coran qui serait l’œuvre d’analystes non-musulmans21. C’est là, vraisemblablement, l’origine de l’idée fausse selon laquelle il s’agirait d’un mot créé pour opérer un véritable chantage en direction des critiques occidentaux.

Affirmer que le concept d’islamophobie aurait été inventé pour limiter la possibilité de critiquer l’islam comme religion, et qu’en conséquence il ne faudrait pas craindre de se faire traiter d’islamophobe, c’est ne retenir qu’une instrumentalisation partisane du terme. Semblablement, que l’accusation d’antisémitisme soit régulièrement lancée aux critiques de la politique d’Israël n’implique pas que ce terme serait vide de sens, que l’antisémitisme n’existerait pas et qu’il conviendrait d’abandonner ce mot.

Certains, considérant que le suffixe « phobie » renvoie étymologiquement à la peur, en ont conclu qu’en toute logique l’islamophobie devrait désigner une aversion irraisonnée, une peur pathologique, tout comme l’agoraphobie est la peur pathologique des espaces vides et la claustrophobie celle des espaces confinés. Son emploi relèverait donc d’une sorte de médicalisation outrancière de notre société, dont témoigne l’avalanche de termes récemment construits sur le même modèle: ablutophobie (peur de se baigner), achluophobie ou nyctophobie (peur du noir), émétophobie (peur de vomir), éreutophobie (peur de rougir en public), géphyrophobie (peur de traverser les ponts), haptophobie (peur d’être touché), leucosélophobie (peur de la page blanche chez les écrivains), ochlophobie (peur de la foule) et autre apopathodiaphulatophobie (peur d’être constipé). Selon cette façon de voir, souvent relayée par les sites d’extrême droite, l’islamophobie serait de la même famille que la cynophobie (peur des chiens), l’ailurophobie (peur des chats), l’ornithophobie (peur des oiseaux), l’arachnophobie (peur des araignées), la musophobie (peur des souris), l’ophiophobie ou herpétophobie (peur des serpents). Or aucune de ces affections n’étant un racisme, aucune d’elle ne correspondant à une revendication, il devrait en être de même de l’islamophobie22.

Bref: on ne saurait en vouloir aux islamophobes, qui seraient simplement atteints d’une maladie bénigne. Une telle façon de pratiquer l’étymologie est inacceptable, car elle revient à considérer un terme en se fondant seulement sur l’analyse (correcte ou non) de son origine, sans prendre en compte l’histoire de son usage. Ainsi que le remarque Nicolas Lebourg, si l’on devait adopter ce type d’approche, « les sciences sociales devraient donc également s’épurer des mots ‟nationalisme”, ‟antisémitisme”, ‟racisme”, ‟néo-racisme” et ‟racialisme” »23.

Le psychanalyste Daniel Sibony a soutenu que la notion d’islamophobie tendrait effectivement à imposer l’idée d’une « peur de l’islam », mais que cette signification se serait vite étiolée au profit de celle de « peur de dire ou de laisser dire des choses dont on pense qu’elles pourraient contrarier les musulmans ». Ce nouveau retournement de sens lui fut inspiré par une approche historique faisant bien peu de cas des faits: « Précisons — a-t-il écrit en effet — que le terme ‟islamophobie” […] a été lancé à la suite du 11 septembre 2001 dans un effet de propagande: des gens étaient effrayés par l’aspect sans ‟limite” de cet acte, et l’effroi inspiré par les terroristes a été orienté, grâce à ce mot, vers l’islam tout entier, comme si on voulait que toute inquiétude sur des attentats soit pointée comme une angoisse sur tout l’islam. C’était aussi une façon de protéger les auteurs de l’attentat, qu’on admirait: grâce à ce mot, les trouver haïssables et prendre au sérieux leur propos, c’était haïr tout l’islam »24.

Il serait légitime de s’interroger sur l’identité du « on » dont parle cet auteur, mais pour juger de la fausseté de son argumentaire, il suffira de le rapporter au graphique montrant le taux d’usage du mot islamophobia en anglais américain entre 1990 et 2008 (le logiciel Ngram ne permet pas de tenir compte des années plus récentes). Ce graphique prouve que, contrairement à ce qu’affirme Daniel Sibony qui ne citait aucune donnée concrète, l’usage de ce mot a commencé à « décoller » à partir de 1996, qu’il s’est nettement ralenti de 2001 à 2002 pour croître de nouveau ensuite, beaucoup plus rapidement depuis 2006. Rien ne confirme donc l’effet de « lancement » que Daniel Sibony signale à partir de septembre 2001, et qui n’a jamais existé que dans son imagination. Les historiens ont du reste démontré qu’à cet égard, « le 11 septembre 2001 ne représente pas une rupture réelle, et s’inscrit plutôt dans une continuité historique »25.

Graphique Ngram des taux d’usage de « islamophobia » en anglais américain entre 1990 et 2008.

S’il fallait considérer l’augmentation de la fréquence de ce terme comme la conséquence d’un événement politique de portée internationale, c’est plutôt dans la guerre du golfe et l’opération « Tempête du Désert », en 1990-1991 qu’il faudrait chercher celui-ci, et non dans les attentats de septembre 2001.

Plusieurs adeptes de l’hypercorrection linguistique, dont encore Daniel Sibony, soutiennent que « le mot phobie est bizarrement utilisé dans des termes comme homophobie, xénophobie, judéophobie, islamophobie, américanophobie… La bizarrerie consiste à mettre ‟phobie” chaque fois qu’on n’aime pas une chose ». Il est alors facile d’ajouter qu’on ne peut interdire à quelqu’un d’avoir peur, et qu’il serait donc absurde de considérer l’islamophobie comme un comportement répréhensible26.

C’est oublier trois choses essentielles.

Premièrement, « phobie » peut se traduire par « horreur »: Littré glose « hydrophobe » par « qui a horreur de l’eau », et le glissement de l’horreur à la haine relève de l’évidence. Le Dictionnaire Quillet traduit phobie par « crainte ou haine » et le Grand Robert lui reconnaît les synonymes suivants: « peur, crainte, aversion, dégoût, horreur, terreur, haine ».

Deuxièmement, la langue ne fonctionne pas comme un jeu de meccano permettant de construire automatiquement des mots sur la seule base de règles strictement logiques. Le coton hydrophile est-il un « ami » de l’eau? Si un cartophile est un collectionneur de cartes postales, un pédophile est-il un collectionneur d’enfants? Un homophobe est-il quelqu’un qui n’aime pas la similitude?

Troisièmemement, le néologisme « xénophobe » ne se comprend pas moins comme l’appellation générique d’une série pré-existante, puisque les mots « anglophobe » et « francophobe » existaient depuis le xixe siècle. Que le modèle de cette série soit effectivement productif se vérifie avec l’apparition de « germanophobe » au siècle suivant, par exemple sous la plume de Proust en 192227. Dès lors « islamophobe » n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette productivité, puisque le suffixe « phobe / phobie » peut s’utiliser pour construire des mots désignant la détestation d’un peuple particulier28 ou d’une religion donnée. Sur internet, on trouve ainsi « hispanophobe », « italophobe », « nipponophobe »… et la Reconquista espagnole a été considérée comme une « maurophobie »29, ce qui, pour Javier Rosón Lorente, donne à l’islamophobie en Espagne un petit air de « déjà-vu »30. De même, la fixation des débats sur le voile dit « islamique » en France a motivé la création du terme « hijabophobie »31, et l’on parle aussi de LGBTphobie (LGBT: « lesbiennes, bays, bisexuels et transgenres »).

La liste continue de s’allonger avec « bouddhophobie » et « christianophobie » ou « christophobie », formés après « judéophobie », créé par Leon Pinsker en 1882, sous la forme allemande Judophobie, ensuite francisée32. Ilan Halevi est donc fondé à écrire que l’islamophobie ressemble fort à la judéophobie et que « toute tentative de se mesurer à l’une sans prendre l’autre à bras-le-corps est par définition futile, car l’islamophobie, sous-catégorie du racisme en général, apparaît dans la nature sociale comme une métastase de l’antisémitisme »33. Une bonne partie des argumentaires islamophobes et judéophobes s’appuie sur la dénonciation du Coran et de la Bible comme autant d’appels au meurtre, suivant une démarche qui se limite à rechercher dans ces textes la cause ultime du « terrorisme islamique » actuel34, comme si les jihadistes étaient des maniaques de l’exégèse, des érudits passionnés par la pratique du commentaire théologique. Dans le cadre de l’exercice consistant à s’envoyer à la figure des citations extraites de leur contexte, on pourrait bien dire: « salafistes et Onfray, même combat! »35

Dans la même logique qui avait conduit à la formation de « xénophobie », Vincent Geisser a donc créé le genérique « religiophobie ». Pour lui, « l’islamophobie n’est pas simplement une transposition du racisme anti‑arabe, anti‑maghrébin et anti‑jeunes de banlieue : elle est une reli­giophobie. Certes, elle peut se combiner avec des formes de xénophobie plus traditionnelles, mais elle se déploie de manière autonome »36.

Pour connoter la détestation, le français a emprunté au grec un autre préfixe: miso-, du verbe miséō (μισέω) « haïr / ne pas accepter », et ce préfixe est compris comme le contraire de philo– (φιλο-)37. D’où « misanthrope », qui déteste les hommes, « misogyne » qui déteste les femmes, « misonéisme », qui déteste la nouveauté, et « misologie »  signifiant le refus de raisonner. Utiliser ce préfixe miso- pour fabriquer un mot désignant la détestation des musulmans aurait conduit à quelque chose comme *misomusulmanisme (!), et l’employer avec islam était encore plus difficile. À la fin des années 1990, Basheer Ahmad Frémaux-Soormally avait certes proposé aux responsables de la revue parisienne La Medina le néologisme « misislamisme » pour « décrire le racisme anti-arabe et anti-musulman », mais il n’a pas été suivi38. Actuellement, « misislamisme » est parfois utilisé, par exemple par Ghaleb Bencheikh39, pour désigner la détestation de l’islamisme, et non celle de l’islam ou des musulmans. Au bout du compte, il apparaît que le suffixe -phobie a donc paru préférable pour des raisons strictement linguistiques, liées à l’usage40, et qui ne résultent aucunement d’on ne sait quelle volonté de médicaliser une pensée déviante!

Le xénos (ξένoς) comme le phílos (φίλος) sont en rapport avec les coutumes d’hospitalité, puisqu’en grec ancien xénos (ξένoς) « peut se dire de celui qui est reçu et de celui qui reçoit », et que « l’hôte qui reçoit est le φίλος de l’étranger accueilli, et réciproquement »41. Le xénos, c’est l’étranger avec lequel on est en contact, par opposition avec celui appelé échthrós (ἐχθρὀς) « homme du dehors étranger à toute relation sociale »42, et c’est aussi l’hospité, c’est-à-dire celui qui bénéficie des lois de l’hospitalité43. Ce pourquoi d’un point de vue grec, la xénophobie telle que nous l’entendons était difficilement concevable. Certes, le synonyme misoxène existe bien, mais il est tardif, utilisé par les auteurs chrétiens pour désigner l’attitude des Égyptiens à l’égard des Hébreux. Quant à xénochtone, s’opposant à autochtone, il apparaît sous la plume de Denis d’Halicarnasse (Antiquités romaines, I, 41.1) pour désigner des bandes vivant sauvagement, jusqu’à tuer des étrangers au mépris des règles d’accueil.

L’enquête conduite par Pierre Villard sur l’origine du mot xénophobe lui a permis de vérifier qu’il ne s’agit pas d’un vocable issu du grec ancien, contrairement à ce qu’on pourrait croire. C’est un néologisme forgé par Anatole France pour faire pièce à la notion de métèque — qui, elle, est authentiquement grecque (μέτοικος, au sens propre « qui change de maison », donc: « étranger domicilié dans la cité »), francisée au milieu du xviiie siècle et adoptée par Charles Maurras en 1894 dans La Cocarde, le journal de Maurice Barrès, avec une connotation hostile et très dépréciative44. Pour autant qu’on sache, « xénophobe » a été inventé pour être utilisé dans Monsieur Bergeret à Paris, paru en 1901, roman dans lequel l’auteur, parodiant Rabelais, se moque des « démagogues » qui côtoient les « misoxènes, xénophobes, xénoctones et xénophages »45.

L’islamophobie est une xénophobie, car « l’enjeu central est bien la légitimité de la présence musulmane sur le territoire national, tout comme pour l’antisémitisme des xixe et xxe siècles »46. Elle se base sur un ensemble de préjugés et de stéréotypes stigmatisants, sur des généralisations négatives, sur une catégorisation et une essentialisation des musulmans, ou du moins vus comme tels, arbitrairement réduits à leur religion et à ses « signes », jusqu’à l’élaboration d’une véritable « racialisation religieuse »47. Certes, les modalités de l’islamophobie varient « en fonction des contextes nationaux et des périodes historiques »48, mais le procédé qui la fonde consiste toujours à inventer un « problème musulman » ou un « problème de l’islam »49, puis à lui chercher des solutions passant notamment par le contrôle du corps, de l’habillement, de l’alimentation et de la présence dans l’espace public, voire par le bannissement et l’expulsion.

C’est bien la démarche usuelle de toutes les altérophobies: fabriquer un « autre » pour le rejeter.

Faisons donc nôtre la sentence de Ménandre:

Ξένους ξένιζε ‧ καὶ σύ γὰρ ξένος γ’ ἔσῃ

« Fais bon accueil aux étrangers, car toi aussi, tu seras étranger. »

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Notes

1 Selon le CNTRL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales), s.v.

3 Bruckner 2010.

4 Knobel 1999.

6 Alban Ketelbuters, « Laïcité: lettre à Najat Vallaud-Belkacem », Marianne, tribune du 10 novembre 2014.

10 Le Monde des Idées, 7 mai 2016: 4.

11 Kepel & Rougier 2016.

12 Allen 2010.

13 Bravo López 2011.

14 Pour un état des lieux en français des recherches sur l’islamophobie, voir Asal 2014.

15 Onfray 2016: 56.

16 Quellien 1910: 133.

17 Quellien 1910: 133-134.

18 Cook 1924, apud Hajjat & Mohammed 2016; voir aussi Asal 2014: 15.

19 Bravo López 2011: 562.

20 « What makes the task difficult, perhaps impossible, for a non-Muslim is that he is compelled, under penalty of being accused of Islamophobia, to admire the Koran in its totality and to guard against implying the smallest criticism of the text’s literary value » (Anawati 1976).

21 Voir à ce propos Vakil 2003.

22 Exemple de ce raisonnement sur un site d’extrême droite: http://www.bvoltaire.fr/jacquesflinois/france-lislamophobie-desormais-haram-illicite,233137/

23 Lebourg 2011: 42.

24 Sibony 2013.

25 Asal 2014: 17.

26 Sibony 2004.

27 CNRTL: s.v.

28 Sur l’internet, on trouve ainsi « hispanophobe », « italophobe », « nippophobie », etc.

29 Zapata-Barrero 2006.

30 Lorente 2010: 123-124.

31 Geisser 2010: 43.

32 Pinsker 1882.

33 Halevi 2015.

34 Bravo López 2012.

35 Pour les salafistes, voir par exemple http://www.salafidemontreal.com/index.php/articles-ouvrages-traductions-et-fatawa/divers-sujets-refutations/20-voici-des-versets-de-la-bible-que-les-chretiens-et-les-juifs-ont-oublies.html/ Pour Michel Onfray, voir Onfray 2016, passim. D’autres se sont livrés au vain exercice de savoir quelle religion est la plus violente, de l’islam ou du judaïsme/christianisme (voir par exemple Ibrahim 2009).

36 Geisser 2003: 10-11.

37 Chantraine 1968: 705.

40 Par exemple, en cas de néologie, un mot bref est préférable.

41 Chantraine 1968: 764, 1204.

42 Chantraine 1968: 391.

43 Benveniste 1969: 360-361.

44 Villard 1984. Dans le numéro de La Cocarde du 7 mars 1895, Maurras évoquera « le mépris que nous inspirait à Paris le métèque arrogant et vil ».

45 France 1901: 101.

46 Hajjat & Mohammed 2016.

47 Asal 2014: 19.

48 Hajjat & Mohammed 2016: introduction.

49 Sur le rôle du Haut Conseil à l’Intégration dans le processus ayant conduit à cette invention, voir Beaugé & Hajjat 201

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