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La Dialectique néo-fasciste, de l’entre-deux-guerres à l’entre-soi

propaSS

Par Nicolas Lebourg

Les fascismes-mouvements connurent une marge européiste et sinistriste. Lorsque l'enlisement sur le Front russe survint c'est en ce lieu confiné que les fascismes-régimes trouvèrent les bases du redéploiement de leur propagande. Etaient dès lors fixés les fondamentaux du néo-fascisme. En ces deux temps du phénomène fasciste (1919-1942 : fascisme ; 1942 à nos jours : néo-fascisme) s'est développée une dialectique qui oppose à la thèse d'une Europe colonisée l'antithèse de l'Europe aux Européens, pour in fine mettre en avant sa synthèse : l'Europe fédérée.

Le siècle des nations s’achève en 1914. La Première Guerre mondiale produit d’une part une volonté de dépassement des antagonismes nationalistes, qui s’exprime par la création de la Société des Nations ou le vœu de construction européenne, d’autre part une réaction ultra-nationaliste. Au sein des fascismes se crée, en chaque pays, un courant marginal européiste et sinistriste[1]. Dans les discours de Mussolini, l’ultra-nationalisme impérialiste cohabite avec l’appel à l’union des « nations prolétaires » contre « l’impérialisme » et le « colonialisme » de « l’Occident ploutocratique » – un discours qui, après la naissance du Tiers-monde, paraît généralement relever de l’extrémisme de gauche.

La dialectique néo-fasciste cherche à concevoir le nationalisme politique comme mouvement international de libération en butte aux forces colonialistes et impérialistes. L’Europe-puissance comme horizon d’attente et mythe sorélien répond à la définition de cette sujétion et fonde le moyen de repenser les rapports entre ethno-nationalisme et organicisme.

Thèse : l’Europe comme colonie

Sans varier sur ses fondamentaux conceptuels l’éristique anti-colonialiste d’extrême droite a connu trois temps : 1) la phase de l’ordre de Versailles ; 2) la Guerre froide et de la décolonisation ; 3) l’accélération de la mondialisation néo-libérale. Sur le plan idéologique, le néo-fascisme, partout en Europe, s’est inspiré des courants de la Révolution Conservatrice sous Weimar (RC), pour qui l’Allemagne était victime d’une « colonisation » par l’Occident libéral impérialiste, état dont elle s’extrairait par la construction organique de son peuple contre le « Système », l’union avec les autres peuples colonisés, puis, grâce à la guerre perçue comme moyen et esthétique, l’édification de grands espaces. Pour les nationaux-bolcheviques (NB) l’importation du bolchevisme était « l’ultime recours » pour sauver la nation allemande de la subversion occidentale ; Ernst Niekisch est ainsi partisan de la « Résistance » allemande contre tout ce qui correspond à l’Occident libéral, au bénéfice d’une révolution nationale du sang et du sol dont le modèle serait la Volksgemeinschaft[2] qu’eût réalisée la Russie stalinienne. Le but est une révolution allemande menant à un Empire avec la Russie, pour aboutir à la Révolution mondiale. Durant sa phase d’ascension au pouvoir, le parti nazi sait utiliser les idées et le travail lexical de la RC, via d’abord les frères Strasser et Joseph Goebbels. En 1942, sous la férule de ce dernier, jadis chaud partisan d’une alliance germano-soviétique contre l’Occident libéral, la propagande du IIIe Reich s’est réorientée du discours de la Grande Allemagne à celui de la défense et de la construction de l’Europe[3].

Le thème est prégnant dans les revues rédigées depuis l’Allemagne en diverses langues, telles que La Jeune Europe ou Signal, afin de vanter l’engagement dans la Waffen SS  – la moitié des 900 000 Waffen SS de 1944 étant des non-Allemands. Destiné aux masses, Signal glorifie la « libération » des pays européens prisonniers derrière ce qu’elle baptise le « rideau de fer » bolchevique. Désormais, la propagande oppose une Waffen SS matrice de la « révolution européenne », « socialiste » car sans intellectuel ni Juif, à une figure enrichie de l’Ennemi total où le discours sur l’anéantissement du judéo-bolchevisme désigne dorénavant un monstre judéo-américano-soviétique dont « l’impérialisme » agresse l’Europe[4].

Pour les néo-fascistes post-1945 c’est l’incapacité d’Hitler à assumer dans les faits ce discours qui explique la ruine de l’Axe. Le discours anti-Yalta, contre ce qui est estimé être la complicité d’une URSS et d’USA qui se seraient partagé le monde et coloniseraient chacun la moitié de l’Europe, ne naît pourtant pas d’une perpétuation du discours nazi, ni d’une immédiate imitation des nationalismes-révolutionnaires du Tiers-monde. L’atlantisme est en effet une conséquence logique de l’obsession anti-soviétique, mais il vient butter contre une constatation : USA et URSS soutiennent le processus de décolonisation. C’est à ce stade qu’intervient le facteur des ex-collaborationnistes qui disposent d’une vision du monde apte à donner sa cohérence à l’idée d’une union secrète contre l’Europe[5].

Dès les années 1950, les néo-nazis développent conjointement l’idée d’un apartheid mondial et, aux USA, que leur propre Etat est un « Gouvernement d’Occupation Sioniste » (ZOG). Le Germain n’a plus de rôle spécifique et l’aryanisme se limite à clamer la suprématie d’une race blanche dans laquelle sont ainsi incorporables les Slaves – est donc clôt la question de l’impérialisme entre Blancs. L’antisionisme de l’URSS les mène à considérer qu’elle serait, après le IIIe Reich, la dernière figure de Sparte[6]. L’américain Francis-Parker Yockey transforme le slogan nazi « Allemagne réveille-toi ! » en « Europe awake ! », slogan repris par tous les groupes néo-fascistes et néo-nazis en Europe. Le Nouvel Ordre Européen, mené par l’ancien trotskyste, doriotiste et Waffen SS René Binet, défend ce qu’il nomme le « néo-racisme ». Il soutient l’indépendance des colonies au bénéfice d’Empires raciaux homogènes car continentaux (la question du métissage préoccupant les autorités italiennes dès l’invasion de l’Ethiopie en 1935). Il a non seulement influencé Europe-Action, la proto-Nouvelle droite (ND) menée par Dominique Venner et Alain de Benoist, mais en certains points reprend des thématiques SS et préfigure tant le discours de la ND des trente dernières années que les préoccupations des nationalistes-révolutionnaires (NR) : « Il nous appartient : 1) d’affirmer notre volonté de restituer à leurs traditions propres les races des pays colonisés par l’Europe ; 2) de substituer au régime colonialiste actuel un régime d’association dans le respect des traditions propres de chaque race, accompagné d’une ségrégation raciale sévère dans l’intérêt de chacun des contractants ; 3) de réclamer et de réaliser le retour des groupes allogènes dans leurs espaces traditionnels »[7]. L’anticolonialisme n’est donc, à ce stade, en rien une hétérophilie mais la conséquence d’une autophilie organiciste[8].

A compter de 1967, les néo-fascistes d’Europe reprennent le discours antisioniste de l’URSS, à l’instar des nationalistes arabes et palestiniens ou des gauchistes européens. Le sionisme est désigné comme impérialiste, colonialiste, et assimilé au nazisme[9]. La situation des pays européens, occupés par les pseudopodes de l’hydre sioniste (URSS et USA, puis seulement les USA) serait dès lors la même que celle de la Palestine : une lutte de libération nationale contre le colonialisme sioniste et ses « collaborateurs » (les partis pro-américains ou pro-soviétiques). Selon les néo-fascistes leur « résistance » (de retrouver l’éristique NB) mènera à la « libération nationale et sociale  de l’Europe ». A partir de 1968, avec trente ans d’avance sur l’espace public, est fustigé le « mondialisme » auquel vise le complot sioniste capitaliste : assurer une société mondiale, basée sur la finance, métissée et uniformisée[10].

Le complot se ferait aux bénéfices de ce que le Mouvement Nationaliste-Révolutionnaire, principal groupe néo-fasciste en France au début des années 1980, symboliquement fondé le jour anniversaire du sommet de Yalta, nomme dans un document réservé à ses cadres la « dictature juive mondiale » orchestrée via le capitalisme par « l’aile juive du communisme », i.e. l’aile ultra du sionisme. L’immigration, l’impérialisme culturel US ou le capitalisme financier ne seraient que des armes afin de faire de l’Europe une colonie du « Système ». L’immigration serait créée pour couper les peuples d’Europe de leurs « racines » et de leurs  « identités » bio-culturelles : ce « génocide » de la race blanche permettrait ainsi aux capitalistes américano-sionistes d’assurer leur domination mondiale[11].

L’évolution du néo-fascisme français doit beaucoup à un infra-groupuscule, l’Organisation Lutte du peuple (1972). Liée aux NR « nazi-maoïstes » de Lotta di Popolo et de la Nationalrevolutionäre Aufbauorganisation-Sache des Volkes, l’OLP a importé en France leurs innovations lexico-idéologiques qui s’imposent à toute la scène nationaliste française. Selon eux, doit être menée la « lutte de libération nationale » de l’Europe contre l’impérialisme « URSS-USA-Sionisme », les deux géants étant dits être aux mains des Juifs. Le nationalisme-intégral est ainsi liquidé dans le même mouvement que les rêves d’union blanche mondiale des néo-nazis et d’Europe-Action. Mais ce nationalisme-européen se revêt du slogan emprunté à Lénine depuis les NB allemands de l’entre-deux-guerres, « faites de la cause du peuple la cause de la nation, et la cause de la nation sera celle du peuple », qui devient en usage dans toute la scène NR européenne – si bien que l’on peut considérer qu’est NR qui cite cette phrase « vue de droite »[12]. Le discours mime celui de l’anticolonialisme progressiste et un document interne de l’OLP explique que le militant ne doit pas tenir de discours racistes mais qu’il doit évoquer la préservation de « l’identité » et de la « culture » de l’Europe et « insister sur le fait qu’il s’agit d’un nationalisme de libération juste et légitime (…) à l’instar du nationalisme arabe et des nationalismes sud-américains. (…) Ne pas avoir peur d’utiliser des terminologies dites gauchistes, à condition bien entendu d’en préciser ou d’en modifier le sens »[13]. La thématique de la défense de « l’identité » face à la « colonisation » US, le slogan de « la cause des peuples », voyagent entre NR et ND. A compter des années 1990 la thématique, avec son champ lexical, est au cœur de la propagande du Front National.

L’imagerie stigmatisante du nazisme et du colonialisme est entièrement retournée. La chute de l’URSS mène à ne plus désigner comme synonymes que mondialisme et américano-sionisme, avec ce slogan emblématique : « A Paris comme a Gaza : Intifada ! ». A travers le thème anti-impérialiste c’est un point fondamental de la pensée fasciste française qui est recouvrée : l’Europe n’est qu’une colonie judéo-sioniste. Ainsi, grâce à leur réinterprétation des discours RC, les néo-fascistes ont cherché à produire un langage qui leur permette d’être de nouveau audibles dans l’espace public. L’intérêt bien compris de l’Europe serait le soutien à tous les nationalismes contre le système mondial et dans l’édification de zones raciales s’entraidant. Grâce au rôle lexico-idéologique des NR et de la ND, le FN considère à son tour, en interne, que l’islamisme participe lui aussi au mouvement « identitaire » de « résistance contre le nouvel ordre mondial »[14].

Le discours produit dans les années quatre-vingt, synthétisé par la formule d’A. de Benoist « Europe-Tiers monde : même combat », n’est donc pas une rupture ou une évolution à gauche mais une modernisation du nationalisme allemand de l’entre-deux-guerres :  a) « Yalta » agit en guise de traité de Versailles ; b) les USA remplacent la France dans la dissémination d’une idéologie dite colonialiste derrière son vernis émancipateur, les Droits de l’Homme  ; c) les concepts de Kulturvolk, de Sonderweg et de Schicksalsgemeinschaft sont déplacés du cadre allemand à l’européen. Le détournement impérialiste du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est pas une innovation, il se trouve, grâce aux emprunts à la RC, dans le programme même du NSDAP. Toutefois, chez les éléments les plus avancés idéologiquement on ne saurait parler de détournement impérialiste mais de vision impériale car anti-impérialiste[15].

Antithèse : « L’Europe aux Européens »  

Si l’Europe est une colonie, et le fascisme une mystique dont le projet est une palingénésie au profit d’une conscience communautaire, alors l’Europe est un espace de choix pour la rénovation des nationalistes. Le projet européiste de la plus extrême droite se construit grâce à deux idées-slogans, « l’Eurafrique » et « l’Europe aux Européens », qui ont le mérite de transcender le clivage droite-gauche tel que les membres de ce courant ont toujours rêvé de se situer. L’Eurafrique est un débat politique français vivace après 1921, la rencontre des aspirations des équipes technocratiques et du Nouvel ordre européen sous Vichy, de retour lors des négociations du Pacte de Bruxelles et du Traité de Rome. Après celui de « l’intégration », elle est un thème récurrent de la propagande OAS et se transmet à ses débris (mouvance dite solidariste) puis aux NR. Il s’agit d’œuvrer au rapprochement franco-allemand et à la construction européenne en faisant des colonies un bien commun. Le thème se mêle à celui du planisme et est envisagé dans la perspective d’un grand espace autarcique. Dans les rangs fascistes cette idée a été défendue par O. Strasser, est passé par l’esprit d’Hitler, et le programme néo-fasciste de la République Sociale Italienne (1943) pose pour horizon une fédération eurafricaine en lutte contre la « ploutocratie mondiale »[16].

Destinée aux jeunes intellectuels, La Jeune Europe est lancée en 12 langues en 1942 afin de représenter la concorde continentale naissant avec la SS européenne. Déat y assure que la présence française en Afrique est celle de l’Europe, l’Allemand Matthias Schmitt assène que l’Allemagne unifie l’Europe et l’Italie l’Afrique afin d’aboutir à une communauté « depuis Hammerfest jusqu’au Cap ». Bruno Francolini y stipule qu’après la guerre la colonisation de l’Afrique devra être basée sur l’interdiction absolue du métissage et du travail intellectuel des Noirs, car « vouloir imposer à l’indigène une vie entièrement à l’Européenne et lui inculquer de force notre culture ne pourrait que nuire aux indigènes », quand son compatriote italien Julius Evola expose que « l’espace de Reich » à venir est supérieur aux petits nationalismes bornés et permettra aux communautés de s’attacher à un idéal transcendant quoique dénué d’universalisme. En France, le journal est distribué par les Jeunes de l’Europe Nouvelle, l’organisation de jeunesse menée par Saint-Loup du Groupe « Collaboration, groupement des énergies françaises pour l’unité continentale ». Pour eux, le but même de la guerre est de résoudre le dysfonctionnement du capitalisme par la création d’un « bloc économique eurafricain, acheminement vers l’institution d’une économie mondiale unifiée »[17].

L’Eurafrique vient proposer un plan de réalisation à la seconde idée, celle de « l’Europe aux Européens ». Ce slogan parodie à dessein la formulation vulgarisée de l’étasunienne Doctrine  : « l’Amérique aux Américains » (1823). Il s’agit de répondre aux « puissances impérialistes » en leur interdisant de se mêler des affaires intérieures de la Grande Europe. Lors de la guerre, le slogan se prête harmonieusement aux nouvelles nécessités. C’est ainsi l’intitulé d’un ouvrage de P. Daye publié à Bruxelles en 1942. Ancien briandiste, eurafricaniste, passé au rexisme, Daye est un eurofédéraliste qui voit l’union internationale des Travailleurs naître de la guerre menée par le IIIe Reich. Contre le Moloch judéo-américano-bolchevique le slogan et l’idée sont repris par Hitler quelques jours avant son suicide[18].

Aussi l’après-guerre voit-il le slogan connaître un destin paradoxal qui renvoie à son ambiguïté intrinsèque. Face à « Yalta », la plupart des néo-fascistes ouest-européens sont influencés par les thèses de Sir Oswald Mosley. L’ex-ministre travailliste et leader de la British Union of Fascists prêche que l’Eurafrique et la doctrine Monroe européenne sont les seuls moyens pour résoudre les guerres de décolonisation mais ne sont possibles que si est d’abord réalisée la réunification allemande. Il convertit à ses vues un Wallon dont l’influence va être ressentie, dans les cercles néo-fascistes, de Lisbonne à Moscou, Jean Thiriart. Militant socialiste, Thiriart a rejoint l’extrême droite à la fin des années trente et fut un collaborateur influencé par la pensée de Joachim von Ribbentrop[19]. Après-guerre, il participe à la direction d’un mouvement anti-communiste, populiste, colonialiste et racialiste qui est aussi un soutien logistique de l’OAS et qu’il rebaptise en 1962 d’un intitulé symptomatique, Jeune Europe, avec des sections en Allemagne, France, Italie etc.[20] Idéologiquement, elle se concentre sur la dénonciation du « Yalta » URSS-USA-Sionisme et prône l’Europe des ethnies[21]. Thiriart évolue et, s’inspirant de Niekisch, préconise une invasion de l’Europe par l’URSS afin de créer une nation jacobine qui, quoique d’abord alliée avec les nations du Tiers-monde contre Israël et les USA, finirait par envahir l’Afrique. Les moyens (accord avec les peuples du Tiers-monde, d’abord avec son élite révolutionnaire panarabiste) sont donc strictement différenciés des fins et il s’agit toujours de bâtir « une communauté de Narvik au Cap », de l’Islande à Vladivostok. Thiriart joue cependant un rôle moteur dans la production de l’éristique anti-impérialiste, y compris dans le fameux « néo-tiersmondisme » de la ND[22].

L’évolution de celle-ci s’est faite, entre autres, dans un rapport d’emprunts réciproques avec les jeunes Allemands. En RFA, la question du rapport entre réunification allemande et unification européenne est particulièrement brûlante et, alors que Niekisch est un temps un cadre de la RDA, O. Strasser collabore avec les communistes de RFA au nom de la nécessaire réunification. Les néo-nazis s’organisent en fondant en 1964 le Nationaldemokratische Partei Deutschlands qui entame une campagne populiste avec le slogan « L’ALLEMAGNE aux ALLEMANDS, L’EUROPE aux EUROPEENS ». L’ethnopopulisme, la réunification et l’union européenne deviennent un moyen d’exprimer un point de vue racial prohibé. Dix ans plus tard, ces jeunes activistes recitent Niekisch et face à « l’occupation » russo-américaine en appellent à la lutte de libération pour créer une Europe impériale[23]. Influencé par Binet et Yockey, jusque là le discours d’Europe-Action était celui du suprématisme en appelant à l’union blanche mondiale. Ces ex-membres reprennent l’étiquette de « socialistes-européens » (qui avait fait les beaux jours de Déat et Binet) et clament : « l’Europe aux Européens. L’entreprise à ses travailleurs »[24]. Cela a certes un signifié fasciste mais un signifiant d’oscillation idéologique : le corporatisme et le communautarisme racial prennent ici la forme de la lutte de libération anticolonialiste et sociale.

Pour l’OLP qui fait suite, le slogan est la réponse au monstre Juifs-URSS-USA, tandis que la mouvance dite solidariste puis le MNR l’entendent comme un cri de libération du Système : « L’Europe aux Européens c’est le point de départ d’une vaste révolution solidariste qui rendra l’usine aux travailleurs, la terre aux paysans, la liberté pour tous ». Néanmoins, le MNR se transforme en Troisième Voie (1985), il scande alors au défilé Jeanne d’Arc « La France aux Français, l’Europe aux Européens ». Dans une manifestation désormais estampillée FN, le slogan prend le sens anti-Maghrébins que lui a donné ce parti. Récusant le racisme pour l’ethnodifférencialisme, rejetant le nazisme comme le national-populisme au profit d’une lutte de libération nationale et sociale, les NR expriment ce positionnement avec une formule qui est la somme de slogans racistes nationaux-populistes et nationaux-socialistes… Nouvelle Résistance (NRE) naît d’une scission de TV (1991) qui se dit NB ; elle cite aussi bien Niekisch, Strasser, Yockey et Thiriart que Proudhon ou la Gauche Prolétarienne. Elle use aussi de ce slogan dans son discours ethnopluraliste anti-américain, mais l’une de ses principales sections édite un autocollant « A Grenoble comme à Rostock ! l’Europe aux Européens ! ». Le glissement s’est donc fait du géopolitique à l’ethnique, piste que suit NRE en se transformant en Unité Radicale (1998). « L’Europe aux Européens » est le slogan fétiche d’UR qui n’hésite pas à décrire dans ces émeutes de Rostock un modèle pour l’action « qui fera entrer le peuple tout entier dans la lutte de libération nationale » de l’Europe. Il n’est plus question de révolution mondiale contre un ordre impérialiste, mais de restructuration ethnique de la population[25]. L’habilité a été d’user du même slogan pour signifier que c’était là la même chose, en offrant un objet de synthèse maléfique aussi puissant mythologiquement que celui qu’avait été « Yalta ». Désormais la lutte de libération nationale est devenu l’apologie de la ratonnade et la dénonciation du système se réduit peu ou prou à celle de ZOG. L’extrême droite est ainsi idéologiquement aliénée par le racisme et la tentative de construction d’une éristique progressiste est un échec.

Le néo-tiersmondisme ND ou NR n’a pu être analysée comme une évolution à gauche que parce que la confusion faite entre éristique et idéologie a permis d’occulter la racine fasciste des projets, les influences aussi contradictoires de prime abord que l’Eurafrique, l’Eurasie ou le néo-racisme. Le nazisme peut se rapporter, sur le plan de l’idéal-type, à une équation où toutes les composantes sont liées à l’ethno-nationalisme palingénésique : fascisme radical + idéologie völkisch + concepts RC = nazisme – l’élément Hitler étant celui qui permet cette somme dans sa phase historique. Le « fascisme de gauche » que se veut un courant comme le nationalisme-révolutionnaire tend, par l’adoption même de sa thématique d’Imperium anti-impérialiste, à s’approcher grandement de cette alchimie. Rejetant sincèrement l’antisémitisme hitlérien, il reformule néanmoins les thèmes du Kulturbolschewismus produit par un Systemzeit cosmopolite et avide de destruction biologique de l’Européen. Ce n’est pas une dissimulation qui est à l’œuvre, mais le fait que le logos conduit à des topos même à l’encontre de l’auto-représentation de son émetteur.

Synthèse : l’Europe fédérée 

Les thèmes se fédèrent et une brochure produite par la ND de tendance völkisch, mais diffusée par les NR, considère que l’Occident est générateur d’ethnocides car synonyme d’universalisme véhiculé par l’idéologie des Droits de l’Homme. Elle en appelle à la restauration d’une Volksgemeinschaft enracinée, ethnopluraliste, à une Weltanschauung évolienne, païenne, dans le cadre d’une Europe impériale liée au Tiers-monde contre le condominium URSS-USA. O. Strasser le premier proposa un démantèlement des Etats d’Europe au profit d’une Europe des ethnies[26]. Cette utopie peut être lue tel un impérialisme culturel et politique : elle fait des principes du nationalisme allemand tels que définis depuis Herder et Fichte des principes généraux (le sang, le sol, la langue et la fédération des tribus) ; la démographie aboutit en un tel schéma à un directoire allemand du continent. Strasser n’est pas parvenu à faire adopter ses vues au NSDAP, mais après 1942 la propagande de la Waffen SS a su se servir des éléments qu’il avait apporté. Le journal francophone de la Waffen SS loue ainsi « l’Internationale Aryenne », des 18 « nations » SS aux antisémites étasuniens ; les bataillons ethniques SS (Wallonie, Bretagne, etc.) en lutte contre le Baal Juifs-URSS-USA referaient vivre un Aryen pour lequel la nation est « une idée d’Etat surannée » car il n’y a qu’un Führer, « qu’une révolution national-socialiste et qu’une communauté européenne »[27].

Après-guerre ces idées ne cessent de tarauder les néo-fascistes et surtout les néo-nazis. Cette Europe völkisch permet de concilier parfaitement éristique anti-impérialiste et idéologie impériale[28]. Si elle pose manifestement la question de la jonction philosophique avec l’ultra-gauche et le socialisme utopique, la base doctrinale diverge : pour les néofascistes, il s’agit de retrouver l’essence de l’identité et de la culture européennes via l’entre-soi.  En France, Ordre Nouveau cherche en 1973 à créer un village autogéré. A Rome fonctionne depuis 2002 un vaste squatt artistique néofasciste et autogéré, baptisé Casamontag en hommage au lecteur dissident de Fahrenheit 451. NRE dit envisager « une reconstruction de l’Europe par la base, conformément à la tradition libertaire dont elle est l’héritière. Une reconstruction politique à partir de communes autonomes fédérées en régions autonomes, elles mêmes associées en confédérations ethniques ou géopolitiques incluses dans une FEDERATION EUROPEENNE (…) réalisant le projet de SOCIALISME LIBERTAIRE »[29].

De la fascination pour l’Etat hiérarchique, les néofascistes ont évolué vers le concept de communautés organiques fédérées à la base et conformes aux critères du nationalisme allemand. Ces éléments, associés à une exigence du respect des « identités », aboutissent à un discours unitariste néoraciste et à une opposition spatiale et ethnique qui constitue un instrument de sape des principes du contrat républicain et de son plébiscite de tous les jours : « si Mouloud est Français … moi je suis Breton ! » proclame un autocollant d’UR. Le « socialisme de Proudhon » est entendu dans le sens que lui donne l’ancien rédacteur de L’Ordre Nouveau, Alexandre Marc : Proudhon c’est le socialisme qui lie « l’Atelier libéré aux franchises communales, régionales, ethniques, nationales »[30]. Alors que le fascisme revendiquait l’osmose Peuple-Etat-Nation-Révolution, l’Etat-Nation n’est plus décrit que comme obstacle à l’Empire européen intégrant les communautés ethniques.

Le néo-paganisme vient renforcer ce jeu en approfondissant la construction d’une contre-société communautaire. Les néo-païens voient dans le christianisme la matrice et l’allié du libéralisme afin de détruire spirituellement des Blancs qui « verront les mêmes programmes de télévision, ouvriront les mêmes boîtes de conserve et invoqueront le même Dieu d’Israël »[31]. Le passé indo-européen eût été marqué du sceau de l’unité de langue, de race, de vision du monde, non réduit à l’unicité mais sachant s’incarner de manière multiple. Là où langue, temps, espace, race, système idéologico-religieux sont unis d’un côté (le passé le plus lointain et l’utopie pour demain), la réponse donnée est celle de la fragmentation communautaire et d’une sortie de la société commune, au profit des « patries charnelles » et des microsociétés militantes[32]. Ce fantasme de l’unité fédérative renvoie à la perception d’un état présent marqué par un temps et un espace en involution. En effet, se sont popularisés les discours divisant la Cité en « cités », absolutisant l’existence de minorités ethno-culturelles hors des conditions historiques (espaces-temps ; rapports de force entre les groupes sociaux). A la vision d’une perpétuation à travers le temps de l’origine spatiale ou raciale (« immigré de troisième génération ») répond la perception d’une fragmentation de l’espace et du lieu national selon ces origines. Cette perception anxiogène par rapport à un système politique français basé sur la symbiose Etat-République-Nation légitime dès lors un « retour » au fédéralisme européen[33].

En somme, la revendication d’une anthropologie libertaire est ici la voie ouverte à une redéfinition d’un projet totalitaire. Or, tout totalitarisme est une « exacerbation utopique du principe représentatif », et le fascisme tout particulièrement se veut une révolution démocratiste par l’instauration d’une religion civile représentant la souveraineté populaire[34]. Ainsi, le fédéralisme intégral proposé par la ND ou les NR s’avère-t-il non inscrit dans la « tradition libertaire » mais dans le cadre de la radicalisation totalitaire du système représentatif, lorsque ce dernier vise à correspondre au « Peuple tout entier » plutôt qu’à produire un système libéral équilibrant les divergences[35]. Lorsque A. de Benoist condamne l’antisémitisme, le racisme, le Führerprinzip, l’Etat-Nation, le FN, le fascisme, etc., et promeut une fédération européenne de pays fédérant leurs régions, il est autant inapproprié de lui appliquer une grille de lecture conspirationniste que de considérer qu’il « sort » de l’extrême droite. Le manifeste de la ND dresse avec cohérence le projet d’un fédéralisme intégraliste producteur d’une société organiciste[36]. Il n’est nul besoin de croire en l’Etat totalitaire pour rechercher la totalité sociale.

Conclusion 

A l’inverse de l’idée communément admise par une partie de l’historiographie allemande il n’y a donc pas d’« époque du fascisme ». La part européiste et socialisante de la dialectique interne des fascismes-mouvements de l’entre-deux-guerres a fourni les bases d’un redéploiement de la propagande des fascismes-régimes à compter de 1942. Les grands axes idéologiques du néo-fascisme n’ont ensuite plus guère varié jusqu’à nos jours. Dans la transmission de cette Weltanschauung sont de première importance les jeunes collaborationnistes et Waffen SS non-Allemands et l’exemple italien qui se veut un au-delà du fascisme dès 1943.

Le néo-fascisme privilégie la société à l’Etat, l’Europe aux anciennes nations. Il délaisse le thème du Parti-Etat national au profit de celui de la palingénésie des communautés populaires européennes grâce à l’action d’une élite révolutionnaire. L’absence d’un parti de masse fasciste dans le second XXe siècle ne signifie pas la mort du fascisme mais sa mutation structurelle en une forme de rhizome post-nationaliste. Le néo-fascisme constitue son idéologie et sa propagande à l’échelle européenne, par un processus de rhizome culturel qui correspond à sa structure de rhizome organisationnel. L’Europe n’est pas qu’un thème d’éristique mais est la réalité et le cadre de cette action politique marginale. Néanmoins, ces traits ne démontrent pas un « internationalisme fasciste » ou l’existence d’un « fascisme de gauche ». L’orientation internationale, anti-colonialiste, parfois philosoviétique, du néo-fascisme n’est pas, comme il est trop souvent affirmé, une évolution à gauche du fascisme, mais un élément qui s’inscrit dans l’histoire de sa dialectique interne et qui correspond au changement des structures géopolitiques.

En dernier lieu, s’observent deux autres rapports dialectiques : a) entre la marge et le macropolitique : délaissement de l’Etat au profit de la société, invasion des thématiques post-matérialistes (« l’identité »), déterritorialisation transnationale du politique, hybridation et mondialisation des biens culturels (ici idées et slogans), postmodernisme militant (composition individualisée d’une idéologie adogmatique) ; b) entre Centre et Périphérie politiques : projets de réorganisation géopolitico-économiques, circulation des champs lexicaux propagandistes au sein du système politique. Ces faits réclament peut-être que l’on prête soin aux raisonnements et termes formulés autour de certains thèmes (identités, concurrence des « mémoires », luttes de libération, « science » géopolitique), en étant conscients qu’ils induisent une vision du monde.


[1] Cf. R. Griffin, «Europe for the Europeans : Fascist Myths of The European New Order 1922-1992 », Humanities Research Center Occasional Paper, n° 1, 1994.

[2] Le mot naît dans l’espace communiste en 1918 avant d’être typique du  lexique nazi. Il est construit à partir de Gemeinschaft, « société naturelle traditionnelle », dont l’opposition à la société moderne a été théorisée en 1887 par Ferdinand Tönnies.

[3] Goebbels fut proche de Gregor Strasser (le frère d’Otto Strasser et l’un des guides du parti nazi jusqu’à ce qu’Hitler le fasse assassiner en 1934) qui faisait le vœu d’une Mitteleuropa en lutte contre l’Occident, avec le soutien provisoire de l’URSS. O. Strasser fit scission du NSDAP pour créer sa propre formation (1931) ; le programme de « libération nationale et sociale du peuple allemand » de la Kommunist Partei Deutschlands  le fait participer à l’un de ses meeting, mais in fine provoque l’hémorragie militante de sa structure vers la KPD. Cf. L. Dupeux, National-bolchevisme. Stratégie communiste et dynamique conservatrice, Honoré Champion, Paris, 1979, pp.365-385 ; idem, Aspects du fondamentalisme national en Allemagne, Presses Universitaires de Strasbourg, Strasbourg, 2001 ; E. Niekisch, Hitler, une fatalité allemande et autres écrits nationaux-bolcheviks, préface d’A. de Benoist, Pardès, Puiseaux, 1991.

[4] Cf. Signal, 1940-1944, revue éditée en 24 langues ; Un Appel aux Français ! Aux armes pour l’Europe ; texte du discours prononcé à Paris, le 5 mars 1944, au Palais de Chaillot par le SS-Sturmbannführer Léon Degrelle Chevalier de la croix de fer Commandeur de la Brigade d’assaut Wallonie, Erzàtzkommado des Waffen SS français ed., s.d.

[5] Suite à sa dissolution par l’Etat en mai 1958, Jeune Nation édite un tract qui clame « « français, Notre peuple passe de l’occupation Allemande à l’occupation juive » (archives MRAP).

[6] R. Griffin, « Caught in its own net : Post-war fascism outside Europe », Fascism outside Europe, S. Larsen dir., Columbia University Press, Columbia, 1997, pp.46-68 ; J. Kaplan, « The Post-war paths of occult national socialism », Patterns of prejudice, vol. 35-3, 2001, pp.41-67.

[7] Déclarations du Nouvel Ordre Européen,  s.e., 1958, pp.1-3 ; M. Bardèche, Le Racisme, cet inconnu, Le Javelot, Waterloo, 1992 (1960), pp.3-8. P-A. Taguieff a justement ensuite baptisé « néo-racisme » l’ethnodifférencialisme ND. Dès 1950, Binet propose le retrait de tous les Blancs des colonies. Il argue que le capitalisme métisseur vise à « une barbarie uniforme » là où il faut « une ségrégation absolue à l’échelon mondial comme à l’échelon de la Nation » (R. Binet, Théorie du Racisme, s.e., Paris, 1950, pp.16-35). Citant en modèle le titisme, Binet se veut apôtre d’un « national-progressisme ». Il appelle à la jonction entre ex-FFI et FTP qui eussent voulu une France forte dans une Europe socialiste, et ex-Waffen SS, qui eussent été les artisans d’une « fédération des Etats NS d’Europe », afin de libérer l’Europe car « l’occupant a changé mais l’occupation est restée. Les anglo-américains d’abord et maintenant, plus sournoisement, les Juifs et les nègres occupent notre pays » (Le Combattant européen, avril 1946 – titre repris du journal de la LVF dirigé par Marc Augier dit Saint-Loup, cadre socialiste puis Waffen SS).

[8] Lorsque les néo-fascistes allemands ou étasuniens, ou les néo-nazis d’Occident, choisissent de ne pas soutenir l’Algérie française cela paraît idéologiquement avancé de leur part, mais ils suivent ainsi le point de vue des gouvernements allemand et US. Idem pour le thème européiste ou eurasiste où les néo-fascistes ne font que radicaliser des positions existantes dans l’espace public et dans l’establishment.

[9] Cf. F. Duprat dir., L’Agression israélienne et ses conséquences, Défense de l’Occident, juillet-août 1967. Pour Rosenberg comme Hitler, l’existence d’un Etat juif ne signifierait pas la fixation d’Israël mais la création d’une base pour un gouvernement juif mondial (A. Hitler, Mein Kampf, Nouvelles Editions Latines, Paris, s.d., p.302).

[10] Réalités Socialistes européennes, décembre 1968 (organe de la Fédération Générale des Etudiants européens).

[11] MNR, L’Aile juive du communisme. Rapport secret du Comité Central du 14 avril 1982 (document interne). Bien avant le FN, en un ouvrage fondamental pour la redéfinition du fascisme, Bardèche qualifiait déjà l’immigration de « génocide » des peuples européens (M. Bardèche, Qu’est ce que le fascisme ?, Pythéas, Sassetot-le-Mauconduit, 1995 (1962), p.178).

[12] Ce sont les nazi-maoïstes allemands qui remettent la formule au goût du jour, et c’est Duprat qui l’apporte en France. Au-delà du verbe gauchistoïde, le nazi-maoïsme s’appuie idéologiquement sur J. Evola, ainsi que sur O. Strasser et J. Thiriart. Il prône un Etat fasciste radical et l’union mondiale de toutes les forces révolutionnaires contre les USA et Israël. Un autre groupe nazi-maoïste français, Peuple et Nation, fut membre du NOE avant de rejoindre Duprat. Son chef est un ancien de la World Union of National-Socialists qui prône l’union blanche mondiale dans le fédéralisme ethnique odiniste.

[13] OLP, Code du militant Lutte du peuple, s.d., p.2 (document interne).

[14] J-M Le Chevallier, « Dans le sens de l’Histoire », Identité, janvier-février 1994 (revue théorique FN).

[15] I.e. que l’aggiornamento quant au nationalisme français est profond : quand la presse du MNR contemple le passé nationaliste elle considère que « c’est précisément avec l’impérialisme que nous devons rompre tous nos liens » (Jeune Nation Solidariste, 3 août 1978), tandis que les étudiants du GUD proclament que leur lutte « est avant tout un combat anti-impérialiste » (Jeune Garde, Axes de combat, Ars, Nantes, 1998 (1986), p.4).

[16] « Manifeste de Vérone », Manifestes pour une Gauche fasciste, s.e., s.d. (1943) ; B. Bruneteau, « L’Europe nouvelle » de Hitler. Une illusion des intellectuels de la France de Vichy, Le Rocher, Monaco, 2003, pp.94-99 ; C. Bloch, Le IIIe Reich et le monde, Imprimerie nationale, Paris, 1986, p.432 ; M. Dumoulin dir., Penser l’Europe à l’aube des années trente, Nauwels, Bruxelles, 1995. Le concept d’Eurafrique a été soutenu par Pan-Europe de Coudenhove-Kalergi, tandis que celui d’une doctrine Monroe européenne fut aussi défendu par Carl Schmitt et Haushofer en un sens impérialiste allemand.

[17] La Jeune Europe, n°1-2, 1942, pp.42-44 ; idem, n°3-4, 1942, pp.9-11 ; idem, n°7, 1942, p.21 ; idem, n°8, 1942, p.24 ; Contribution de la section économique du Groupe « Collaboration » à l’Etude des problèmes européens, s.e., 1941, p.4. Saint-Loup n’hésite pas à s’exclamer : « Comment n’avez vous pas encore compris que les petits concepts nationaux étaient aujourd’hui dépassés ? (…) Le véritable enjeu du présent conflit [c’est] la construction du socialisme dans une Europe unifiée » (M. Augier, Les Jeunes devant l’Europe Nouvelle, Les Conférences du groupe « Collaboration », Paris, 1941, pp.28-33). Les JEN font avant tout la promotion de la LVF, et ont intégré le Front Révolutionnaire National de Déat. La plupart des militants ont rejoint la Milice ou la division SS Frankreich (F. Duprat, Les Mouvements d’extrême droite en France de 1940 à 1944, L’Homme libre, Paris, 1998 (1971), pp.148-149). Après-guerre, dans l’extrême droite française, Saint-Loup, Jean Mabire et Yann Fouéré sont les trois apôtres de « l’Europe des ethnies », de « l’Europe impériale », i.e. une Europe fédérée des régions mono-ethniques (Euskadi, Bretagne, etc.) que le premier nomme les « patries charnelles ».

[18] P. Daye, L’Europe aux Européens, Nouvelle Société d’Editions, Bruxelles, 1942, p.163 ; A. Hitler dans Le Testament politique de Hitler Notes recueillies par Martin Bormann, Fayard, Paris, 1959, p.74.

[19] Cf. C. Bourseiller, La Nouvelle extrême droite, Le Rocher, Monaco, 2002, p.114. Ribbentrop (ministre des affaires étrangères du IIIe Reich à partir de 1938, exécuté en 1946) ne raisonne pas en termes de races mais d’espaces, d’où sa volonté de bâtir d’abord une Grande Allemagne jouissant d’un Empire africain, puis, second projet, d’un espace unifié qui irait de Madrid jusqu’au Pacifique.

[20] La section sud-africaine se nomme Eurafrika. Outre le cas SS, dont le logotype est repris, l’intitulé JE a une longue histoire. La première JE fut l’œuvre du jacobin italien Giuseppe Mazzini et en 1932 les fascistes italiens récupèrent cette icône en tentant de relancer une internationale JE à leur goût. L’année suivante, c’est le titre de l’ouvrage que publient deux têtes pensantes de la revue non-conformiste française L’Ordre Nouveau (en contact avec O. Strasser quoique non fasciste). Marc et Dupuis y voyaient dans l’URSS, le IIIe Reich et l’Italie fasciste la « Jeune Europe » pouvant revivifier les vieilles démocraties grâce à leur caractère « total ». JE est enfin le nom d’une internationale eurofédéraliste fondée en Suisse (1930). Très présente en Belgique, elle s’y ouvre à Henri de Man ou Otto Abetz, et s’achève dans le collaborationnisme et la promotion des thèses de Ribbentrop.

[21] La Révolution Nationale-Européenne, Ars, Nantes, s.d. (1963). Le premier idéologue de JE est Emile Lecerf, ex-responsable de la section wallonne de l’Institut culturel de la Waffen SS. Il scissionne en 1964, et se rapproche d’Europe-Action, puis du GRECE. La FGE lui est liée. Lecerf est obsédé par le bloc Juifs-URSS-USA désirant négrifier la race blanche pour la faire sombrer dans le matérialisme standardisé.

[22] Cf. J. Thiriart, Un Empire de 400 millions d’hommes : l’Europe, s.e., Bruxelles, 1964 ; Entretien avec Jean Thiriart, Machiavel, Charleroi, 1994 (1987).

[23] R. Solliers, « Naissance et développement de la NPD (1964-1967) », Revue d’Histoire du fascisme, septembre 1974, p.183 ; P. Moreau, Les Héritiers du IIIe Reich, Le Seuil, Paris, 1994, pp.154-174.

[24]Réalités socialistes européennes, 21 mai-21 juin 1969. L’organe suit en vain la stratégie proposée antérieurement par D. Venner : tenter d’opérer la jonction avec la FGDS de F. Mitterrand (commissaire J. Delarue, Direction Centrale de la Police Judiciaire, Situation des mouvements d’extrême droite en France, 29 mars 1968, p.2). Comme lui de nombreux autres bulletins après-Mai 68 sont rédigés par des ex-Europe Action, tous affublés de l’étiquette de « socialisme européen ». Ils apparaissent comme autonomes, prônent l’Europe des ethnies et dirigent leurs efforts vers la mouvance anarchiste. Selon l’analyse de R. Griffin le fascisme après 1945 mue via la métapolitisation, l’internationalisation, la structuration en rhizome organisationnel polycratique et sans leader (cf. Erwägen, Wissen, Ethik, vol. 15-3, 2004). Ce réseau nous paraît l’une des premières illustrations de ce modèle.

[25] Lutte du peuple, juillet 1973 (organe OLP) ; Jeune Garde solidariste, mai 1975 ; TV, feuille Consignes pour le défilé Jeanne d’Arc 1988 (document interne) ; Résistance !, été 2001 (organe UR) ; C. Bouchet, Les Nouveaux nationalistes, Déterna, Paris, 2001, p.25. NRE influence les groupes néo-fascistes de l’Espagne à la Russie et les regroupe dans un Front Européen de Libération qui vise à expulser « l’occupant américain » et à créer une Eurasie des ethnies. Les violences racistes de Rostock se firent en août 1992, aux cris de « l’Allemagne aux Allemands ».

[26] G. Faye, P. Freson, et R. Steuckers, Petit lexique du partisan européen, Ars, Nantes, s.d. (1985 ; diffusé par TV, NRE et UR) ; P. Moreau, « « Socialisme » national contre hitlérisme. Le Cas Otto Strasser », Revue d’Allemagne, vol. 16-3, juillet-septembre 1984, pp.485-498.

[27] Devenir, février 1994 ; idem, mars 1944 ; idem, avril-mai 1944 ; idem, juin 1944. C’est là un discours prototypique du néo-nazisme dans sa conception d’un aryanisme ramené au suprémacisme organiciste.

[28] Une scission de l’OLP se produit sur la volonté de tenir un discours eurorégionaliste de gauche… mais la carte proposée c’est celle qu’eussent dessinée des Waffen SS et qu’avait publiée Saint-Loup (Saint-Loup, Les SS de la Toison d’or : Flamands et Wallons au combat, Presses de la Cité, Paris, 1975, double page non numérotée ; Y. Sauveur, Dimension Européenne, s.e., s.d., p.15).

[29] Le texte paraît régulièrement dans Lutte du peuple (organe NRE). Outre Proudhon, référence permanente de l’extrême droite depuis le début du XXe siècle, on songe à Bakounine et sa fédération des communes dans des Etats-Unis d’Europe puis du Monde. Au Québec et en Angleterre, les néo-fascistes goûtent depuis la fin des années 1990 les formules « anarcho-identitaires » ou « nationalistes-anarchistes ».

[30] A. Marc, préface à Y. Fouéré, L’Europe aux cents drapeaux, Presses d’Europe, Nice, 1968, p.13.

[31] Fidélité, 15 novembre 1957 ; organe de la Phalange française menée par le neveu de Déat, proche de Strasser. Si la PF est colonialiste, le Parti Prolétarien National-Socialiste soutient lui « la révolution algérienne », le panarabisme, et l’URSS « russo-aryenne » afin que l’Europe des ethnies finisse par aboutir à un « Etat mondial aryen » alors que « catholicism = latinicism = democracy = capitalism = jews = marxism = chineses = niggers »  (Le Viking, janvier 1964). Dans le journal d’Y. Jeanne (ex-Waffen SS et WUNS, partisan de l’Europe des ethnies et de l’indépendance de l’Algérie), R. Dun (ex-Waffen SS, druide et proche de la ND), pourfend « un génocide anti-aryen, une entreprise dans laquelle agissent en rivaux complices le capitalisme, le marxisme, le catholicisme et tous les mondialismes » (Le Devenir européen, décembre 1980).

[32] Pour NRE construire la « communauté militante [passe par] l’organisation communautaire de notre temps libre (fêtes, solstices (…) etc.) et par l’organisation communautaire de nos moyens de production (…) société de micro-édition, agriculture bio, etc. » (Note d’orientation confidentielle, avril 1992 ; document interne). Après l’assassinat de Duprat, certains de ses fidèles quittent le FN pour se rabattre sur « des groupes locaux vivant en autarcie » (Peuple et Nation, mai 1978).

[33] Cette imagerie de fragmentation du « corps de la nation » indique un état d’anomie qui est la base constituante de la transformation d’un malaise social en dynamique autoritariste Néanmoins, ce schéma est plus propice au mythe du Sauveur qu’à celui d’un Ordre, donc, dans cet espace-temps, au national-populisme.

[34] Cf. P. Rosanvallon, Pour une Histoire conceptuelle du politique, Le Seuil, Paris, 2003, p.38 ; G. L. Mosse, La Révolution fasciste, Le Seuil, Paris, 2003, pp.7-74 .

[35] L’expression de « peuple tout entier » se retrouve sans cesse, tant chez les nationalismes-révolutionnaires du Tiers-monde que chez les constitutionnalistes soviétiques ou les NR. Elle permet, entre autres, de fusionner le socialisme lassallien et la revendication d’une Volksgemeinschaft.

[36] GRECE, Manifeste pour une renaissance européenne, Grece, Paris, 2000.


Première publication : Nicolas Lebourg, « La Dialectique néo-fasciste, de l’entre-deux-guerres à l’entre-soi », Vocabulaire du Politique : Fascisme, néo-fascisme, Cahiers pour l’Analyse concrète, n°57-58, juin 2006, pp. 39-57.

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