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François Fillon, un ordo-libéral ?

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Source inconnue

Propos de Jean-Yves Camus recueillis par Alexis Feertchak, « Jean-Yves Camus : Fillon incarne une droite qui est tout sauf populiste », FigaroVox, 25 novembre 2016.

Avec 44% des suffrages à l’issue du premier tour de la primaire, François Fillon a été plébiscité par l’électorat de droite. Diriez-vous que le Sarthois représente la droitisation de la vie politique française?

Jean-Yves Camus: Je n’aime pas le terme de droitisation car il évoque une forme de dérive qui serait à l’oeuvre. Or la droite qu’incarne François Fillon ne me semble pas dériver mais revenir à ses fondamentaux, qui sont culturellement conservateurs et économiquement libéraux. Ce qui s’est passé, plutôt, c’est une mise entre parenthèses assez longue, par la droite dite «de gouvernement», du conservatisme de conviction. On avait pour habitude de dire que la présidentielle se gagnait au centre: en 2017 le candidat LR doit la gagner à droite. C’est d’ailleurs plus clair ainsi: le centre pourra s’affirmer de manière autonome, la gauche aura face à elle un candidat clivant et le FN, dans sa version nationale-républicaine, fera campagne contre le programme économique et social de François Fillon.

Sur la forme, François Fillon semble être apprécié pour son calme imperturbable qui tranche avec le style flamboyant que l’on associe souvent aux candidats dits populistes. Comment regardez-vous la candidature du député de Paris par rapport à la question du populisme?

Le populisme est un style, pas une idéologie, si ce n’est l’idée maîtresse que «le peuple» aurait naturellement la notion du Bien alors que les élites le trahiraient toujours pour leur profit égoïste. François Fillon, qui a salué Raymond Barre dans son discours de Lyon et a été le plus proche collaborateur de Joel Le Theule, incarne une droite qui est tout sauf populiste. C’est celle de ces «corps intermédiaires» si décriés, des réseaux de sociabilité si importants dans nos provinces, d’un retour du catholicisme en politique. François Fillon s’est tourné vers la politique en tant que gaulliste, mais sous Pompidou, et ce n’était déjà plus le même gaullisme. Il a exercé ses premières responsabilités sous Giscard. Pour prendre une comparaison internationale, il est plus proche de David Cameron que de Farage, bien sûr. Et si sa famille était l’ordo-libéralisme?

Libéral en matière économique et conservateur en matière sociétal, François Fillon est-il en phase avec le paysage idéologique des droites européennes?

Tout dépend où on place les frontières de la droite. Il est clair, par exemple, que le libéralisme de François Fillon est particulièrement mal vu par un FN qui souhaite le retour de l’Etat dans l’économie et le protectionnisme. A l’intérieur de la famille des droites conservatrice, libérale et démocrate-chrétienne, François Fillon, qui s’est opposé à l’identité heureuse définie par Alain Juppé, n’est certainement pas sur la même ligne qu’Angela Merkel. Plus proche sans doute, sur les questions sociétales, des positions du Partido Popular espagnol.

Attaché à l’indépendance de la France, volontiers critique de l’imperium américain, taxé de russophilie voire de poutinophilie, François Fillon ne s’inscrit-il pas en matière de politique internationale dans un vaste mouvement, tant à droite qu’à gauche, de retour de la puissance russe et de méfiance à l’endroit de Washington? Que cela traduit-il?

La France semble surmonter les clivages politiques lorsqu’il s’agit de défendre un monde multipolaire qui est conforme à ses intérêts et à sa vocation. Le retour de la puissance russe est un fait qu’il faut intégrer, à moins évidemment qu’on souhaite ouvrir une nouvelle ère de guerre froide. Cela ne signifie nullement approuver la politique intérieure du Président Poutine, mais coopérer quand c’est possible et utile à la France et dire sa vérité quand c’est nécessaire. Si ceux qui pensent le contraire ont une recette pour régler le conflit syrien, éviter une escalade en Ukraine ou une nouvelle «guerre de 4 jours» entre Erevan et Bakou pensent qu’on peut y arriver sans Moscou, qu’ils la donnent.

Bien qu’hypothétique, le scénario d’un deuxième tour voyant s’affronter Marine Le Pen et François Fillon est aujourd’hui envisageable. Qu’est-ce qu’un tel duel pourrait signifier pour la vie politique française?

Ce serait d’abord une marginalisation de la gauche qui l’obligerait à acter la fin d’un cycle et la nécessité urgente de se reconstruire de la base au sommet. Autrement dit, une défaite qui pourrait être une chance. Ensuite, il faudra voir l’écart final entre Marine Le Pen et François Fillon. Aux régionales de 2015, les reports de la gauche vers la droite pour faire barrage au FN ont très bien fonctionné. Le positionnement plus conservateur de François Fillon rendra-t-il les choses plus difficiles, c’est possible. Mais d’abord, intégrons bien le fait que cette «primaire», comme celle de la gauche d’ailleurs, voit voter les «inclus» bien davantage que les «exclus». C’est ces derniers qui ont la clé de la présidentielle entre leurs mains.

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