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De quoi le football est-il le mot ?

Source inconnue

Par Jean-Loïc Le Quellec

La commission du vocabulaire sportif n’ayant pas jugé opportun de le franciser, Football est devenu le mot français pour désigner ce qu’en américain on nomme soccer (de assoc, abréviation de association), c’est-à-dire un jeu de balle obéissant à des règles d’association. L’italien a conservé la dénomination calcio, le grec dit ποδόσφαιρο (podôsphairo), le croate nogomet, tandis que l’arabe a pour équivalent كرة القدم (kurat al-qadam) et l’allemand Fußball, mais d’autres langues ont elles aussi adopté le mot anglais. C’est le cas de l’espagnol fútbol, du portugais futebol, du catalan futbol, de l’albanais futboll, du basque futbola, du lituanien futbolas, du kurde futbolê, du macédonien фудбал (fudbal) et bien sûr… du russe футбол (futbol) .

Le mot existe en anglais depuis le quinzième siècle, et en 1482 le Livre de saint Alban donne fotebal comme synonyme du latin pila pedalis (It is calde in latyn pila pedalis a fotebal) La plus ancienne attestation du terme remonte à 1424, date d’un édit royal interdisant aux hommes de jouer au fut ball, sous peine d’amende. En 1531, Le Livre du Gouverneur, de Thomas Elyot, évoque brièvement le foote balle « où ne se trouve que furie bestiale et violence extrême » (Foote balle, wherin is nothinge but beastly furie and exstreme violence.)

En 1630 l’Écossais David Wedderburn a rédigé un petit manuel de latin composé de phrases simples, parfois traduites en anglais, et regroupées par thèmes. L’une de ces sections est consacrée à la pila pedalis (balle au pied), et l’on y lit la première description connue d’un jeu basé sur le principe de la passe pour marquer des buts: Occurre illi. Repercute pilam: Egreglè (« Charge-le ! Repasse la balle! Bravo ! »). Dans cet ouvrage, on apprend que « mettre un but » se dit en latin transmittere metam pila. Parmi d’autres phrases courantes, on y trouve aussi: est pilae doctissimus (« C’est un très bon joueur »), et le toujours utile Abique eo fuisset, reportassemus victoriam (« Si ce n’avait été lui, nous aurions gagné »).

Page du Vocabula de Wedderburn consacré à la Pila pedalis, dans l’édition d’Edinburgh, 1685 (source: https://universityofglasgowlibrary.wordpress.com/2013/04/05/more-than-a-game-how-scotland-shaped-world-football/).

Les origines du football ont été bien étudiées: il s’agissait autrefois d’un jeu rituel saisonnier opposant traditionnellement célibataires et hommes mariés, ou bien filles et garçons, ou encore femmes et filles, ou habitants de deux paroisses voisines, ou de deux quartiers d’une ville. La seule règle était alors celle d’une date précise. En Écosse, c’est à Mardi Gras que les célibataires affrontaient ainsi les hommes mariés du comté de Pertshire, tandis que ce sont les femmes qui jouaient contre les filles dans le Midlothian.

En France, ce type de jeu s’appelait sole, soule, chole ou choule selon les régions, et se déroulait aux périodes carnavalesques, parfois aussi au 1er mai, à la Pentecôte ou lors d’autres fêtes religieuses. On poussait la balle au pied ou à l’aide d’une crosse, comme on le fait encore de nos jours dans la variante amérindienne dite du jeu de lacrosse, qui fut une discipline olympique en 1904 et 1908. Cette variante d’origine française est ancienne, car l’expression ad soulam crossare « crosser la soule » est attestée au quatorzième siècle. Dans le volume de son irremplaçable Manuel de Folklore français contemporain consacré au cycle de « Carnaval, Carême, Pâques », Arnold van Gennep a retracé l’histoire du jeu de soule jusqu’à sa disparition progressive au dix-neuvième siècle, en notant que « les haines individuelles pouvaient s’y satisfaire à volonté, mais [qu’]en principe c’était une lutte entre collectivités territoriales ». C’est ce que les spécialistes appellent un jeu certaminal, c’est-à-dire « de bataille ».

Quelle que soit son origine, discutée, le mot sole / soule, connu depuis le onzième siècle, a été populairement entendu comme évoquant le soleil (soulail, souleil, soulei, sola, solé, soleu selon les langues régionales), ce qui renforçait le symbolisme calendaire du jeu: en l’Angleterre du quatorzième siècle, les joueurs étaient douze et s’affrontaient en présence de douze flambeaux, ce qui ne laisse pas d’évoquer le cycle solaire (les joueurs sont aujourd’hui au nombre de onze, ce qui permet d’éviter qu’une équipe forme un total de treize avec l’arbitre).

Tous les jeux de ce type opposant un camp oriental et un camp occidental évoquent le mouvement de l’astre du jour, et doivent permettre la victoire du bon camp: quand, à Inverness, les femmes mariées jouaient contre les femmes célibataires, les premières gagnaient toujours. Les jeux de balle précolombiens, au symbolisme solaire explicite, devaient assurer la victoire du jour sur les puissances nocturnes, tout comme, chez les Inuit, les tournois rituels entre aqiggiarjuit (ceux qui sont sous l’igloo l’hiver) et aggiarjuit (ceux qui sont sous la tente) devaient déterminer quel temps, chaud ou froid, règnerait au printemps.

Le jeu de soule était réputé être particulièrement violent et, de fait, à part sa situation calendaire, la seule règle à respecter était, en gros, d’éviter autant que possible les homicides. Les gagnants étaient généralement ceux qui se trouvaient en possession de la balle au coucher du soleil ou quand on décidait d’arrêter le jeu. La brutalité de cette pratique fut souvent dénoncée, et elle a justifié de nombreuses interdictions. C’est ainsi qu’en 1440, l’évêque de Tréguier décréta: « Le droit atteste que les jeux dangereux et pernicieux doivent être prohibés, à cause des haines, des rancunes et des inimitiés qui, sous le voile d’un plaisir récréatif, s’accumulent dans beaucoup de cœurs et dont une funeste occasion découvre le venin » (le texte complet est cité ici. En conséquence, ce digne ecclésiastique déclara donc que les joueurs de soule seraient passibles d’excomunication.

Innombrables sont les décrets, lois, admonestations et décisions qui prétendirent normaliser, canaliser sinon supprimer ce type de jeu. De nos jours, violences physique, désordre et dégradations de biens accompagnent toujours les matches de football importants, d’où la dénonciation récurrente du hooliganisme. Le mot hooligan est apparu dans la presse anglo-saxone en 1898, et son origine est débattue, mais le phénomène qu’il recouvre n’est en rien nouveau, puisque déjà attesté au seizième siècle pour le calcio, cousin florentin du football.

Le cadrage moderne du jeu dans l’espace limité d’un stade, la standardisation de ses règles et son inscription urbaine ont déplacé l’expression de la violence ritualisée des anciens jeux de balle, qui s’exprimait dans un territoire ouvert (la disparition des espaces non-clôturés étant l’un des facteurs ayant contribué à l’obsolescence du jeu de soule). Les stades et leurs environs devinrent alors un lieu d’affrontements entre groupes opposés, pouvant conduire à une territorialisation des tribunes en fonction de l’appartenance à diverses sous-cultures (par exemple mods contre rockers à Brighton dans les années 1960, puis punks contre skinheads…). Plusieurs travaux ont analysé ce type de manifestation, qui « témoigne d’abord de l’épuisement des modalités de traitement politique et institutionnel des demandes sociales ».

La « coubertinisation » du sport — que le mythe voudrait noble, apolitique, désintéressé… — stigmatise la violence et tous les débordements, en oubliant leur valeur revendicatrice et identitaire (voir ici). Celle-ci s’appuyait sur des appartenances corporatistes ouvrières au dix-neuvième siècle, avant d’évoluer vers des identifications géographiques. Alors qu’au seizième siècle les cordonniers de Chester, dans le Nord de l’Angleterre, affrontaient les drapiers chaque Mardi Gras par l’intermédiaire d’une balle de cuir appelée foutbale, aujourd’hui les affrontements majeurs se déroulent dans un cadre nationaliste. Les jeux basés sur de violentes confrontations s’apparentent à des guerres ritualisées, et pour parodier une célèbre phrase de Clausewitz, le football est devenu la continuation de la politique par d’autres moyens.

Depuis l’entre-deux-guerres, la question du recrutement de joueurs étrangers dans les équipes nationales a été maintes fois posée, alors même que les équipes nationales sont caractérisées par le développement de styles de jeu dont la description relève du cliché ethnique. Ainsi que le résume Pierre Lafranchi: « Les Brésiliens, nous dit-on, ont un style flamboyant et inventif, les Italiens et les Espagnols seraient très techniques mais par trop influençables et truqueurs alors que les équipes africaines proposent un talent à l’état pur empreint d’une naïveté infantile. Les Allemands par contre sont rudes, efficaces, calculateurs peu spectaculaires mais rarement absents lors des moments importants, alors que les Anglais sont stoïques, flegmatiques mais aussi prévisibles. »

Le football médiatisé ne peut donc se dissocier du politique. On se souvient du slogan « black, blanc, beur », né de la victoire des Bleus en 1998, et qui a particulièrement irrité l’extrême droite. Après la victoire de 2018, l’inénarrable Renaud Camus a twitté compulsivement sur « le triomphe de la davocratie remplaciste, de la colonisation, de la Deuxième Occupation, du génocide par substitution, du réensauvagement de l’espèce », après avoir osé écrire, le 11 juillet: « J’aime bien les Africains, mais pour le match Afrique-Europe, dimanche, ils ne m’en voudront pas de soutenir l’équipe de mon peuple, les Européens » .

La convention européenne signée par 41 États le 1er novembre 1985 « sur la violence et les débordements de spectateurs lors de manifestations sportives et notamment de matches de football » n’y peut mais. Pas plus que l’élaboration de diverses chartes du supporter. Dès le lendemain de la toute récente coupe du monde, innombrables sont déjà les articles de presse décrivant des « scènes de liesse émaillées de violences » ou signalant que « la fête du football s’est terminée par la violence ». Dans une telle manifestation, retransmise mondialement, les enjeux politiques existent bel et bien, et c’est pourquoi les autorités prennent toujours d’importantes mesures visant à conformer l’impact médiatique de l’événement à l’image d’un affrontement uniquement festif et sportif… ce qu’à l’évidence il ne fut jamais, et n’est toujours pas.

La valence calendaire du jeu a certes disparu, mais nullement son usage social. La soule était une occasion d’expression momentanée de la violence entre groupes aux intérêts opposés, et le football l’est toujours. Les anciens jeux donnaient lieu à d’intenses improvisations collectives se moquant bien de toute règle, bien qu’obéissant à un rituel bien établi comme c’est le cas des fêtes carnavalesques en général. L’institutionnalisation et la marchandisation du football ne pourront jamais empêcher de tels « débordements » populaires: l’irruption des Pussy Riot lors de la finale en est l’heureuse preuve.

Pour un autre regard sur le football et son histoire:

Loudcher Jean-François 2007. « La soule, ancêtre du rugby ? D’une pratique culturelle à un fait de civilisation » in Porte Patrick, Guillain Jean-Yves (dir.), La planète est ovale, Regards croisés sur l’ovalie, Biarritz, Atlantica, 2 T., 2007, pp. 33-69.

Philippe Descola 2011. Cultures. Paris: Le Pommier, 107 p. (notamment sur le football sur les Achuar d’Amazonie, où il ne s’agit pas qu’un camp gagne sur l’autre).

Mickael Correia 2018. Une histoire populaire du Football. Paris: La découverte, 416 p.

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