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Le Pen contre Le Pen

Lichtenstein

Tableau de Lichtenstein

Vous trouverez ci-dessous deux interventions de Jean-Yves Camus quant au conflit inter-Le Pen : une interview à Libération du 8 mai 2015, et la vidéo du débat de l’émission « Mots croisés » (France 2) du 4 mai 2015.

φ Propos de Jean-Yves Camus recueillis par Christophe Forcari, « Ce n’est pas juste une tentative symbolique de tuer le père, de répudiation ou d’un reniement », Libération, 8 mai 2015.

Comment en est-on arrivé à un conflit d’une telle intensité entre la présidente en exercice du FN et son président d’honneur ?

Jean-Yves Camus : D’abord, il faut tordre le cou à la légende qui résumerait la séquence de cette semaine à une sorte de divisions des tâches, une répartition des rôles entre la gentille et le méchant. Il y a des divergences politiques réelles entre les deux, un vrai choc de personnalités et de générations. Cette famille politique fonctionne comme les autres, avec ses querelles d’ambition, avec des visions du monde opposées, des priorités divergentes. Une autre légende consisterait à réduire cet affrontement à un simple règlement de comptes personnels et à tenter de tout expliquer par les ressorts psychologiques des deux protagonistes. Il ne s’agit pas seulement d’une tentative symbolique de tuer le père, de répudiation ou d’un reniement.

Après 2002 et la vague de manifestations qui avaient suivi l’arrivée de Le Pen au second tour de la présidentielle, sa fille n’avait-elle pas défendu son père, qu’elle trouvait injustement traité ?

Effectivement. Ce qui soude la famille politique de la droite nationale et radicale, c’est le sentiment d’être en butte aux persécutions du système ; judiciaire, médiatique et politique. Cet esprit de clan, voire de contre-société, s’est trouvé encore renforcé à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et après tous les combats perdus de l’extrême droite, notamment avec l’Algérie. Et avec la Seconde Guerre mondiale, tout ce qui concerne la déportation des Juifs constitue un tabou impossible à transgresser dans la vie politique française. Dire que le maréchal Pétain n’avait pas que des mauvais côtés ou que l’on peut tout dire sur la Shoah revient à vous exclure de toute possibilité d’alliance, de toute participation au pouvoir. Longtemps, Marine Le Pen a trouvé qu’il était injuste de poursuivre à répétition son père sur cette question. Mais avec le temps, elle s’est rendu compte que cette question était centrale pour l’image du FN et pour son acceptabilité.

Quel a été le rôle de Marine Le Pen en 1998, lors de la scission mégretiste ? A l’époque, elle n’était qu’assistante au service juridique du FN et fille du président du parti…

Sous couvert justement de la mission consistant à sauvegarder les intérêts juridiques de la boutique, elle a surtout fait la chasse aux cadres mégrétistes. Elle s’est rangée résolument dans le camp de son père et a pris son parti contre sa sœur aînée, Marie-Caroline, dont l’époux avait rejoint les rangs du MNR de Bruno Mégret [encore aujourd’hui, Jean-Marie Le Pen n’a pas renoué de liens avec la première de ses filles, ndlr].

Et comment est-elle passée de la défense de la PME politique familiale, de la réhabilitation de l’image politique du père, à la volonté de l’éliminer de la scène politique ?
Tout simplement parce qu’elle considère que, sur la question précise des propos de Jean-Marie Le Pen sur la Seconde Guerre mondiale, responsables de toute cette bataille, le prix politique à payer est beaucoup trop élevé et incompatible avec l’objectif que cette dirigeante politique s’est fixé, à savoir remporter la présidentielle de 2017. Il fallait pour elle sortir de l’ambiguïté entre les propos du père et leur condamnation par d’autres cadres du FN. La clarification devenait nécessaire. D’où la perspective d’un grand congrès de refondation.

Quelle peuvent être les conséquences politiques de cette rupture familiale ?

Il est encore trop tôt pour le dire. Mais je vois mal Jean-Marie Le Pen entamer à 87 ans une carrière de scissionniste. D’autant plus qu’il considère incarner la légitimité. Il va bien entendu contester en justice cette décision de suspension. Il pourrait également présenter une liste dissidente en Paca.

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