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Le Front national et les relations internationales

Close-up photo of the old wooden chessboard with white pawn as a symbol of the career.

Source inconnue

L’Observatoire des radicalités politiques vient de publier une nouvelle note de Jean-Yves Camus :

Le programme du Front national, dans sa version actuelle1, comprend un chapitre consacré à la politique étrangère, lui-même subdivisé en un premier sous-chapitre consacré à l’Europe et un second à la politique étrangère en général, comme pour marquer le fait qu’aucune action extérieure de la France n’est possible sans une rupture préalable avec l’Union européenne qui serait la condition sine qua non d’une politique de puissance. Comme les autres formations de la famille nationale-populiste, le FN est un mouvement nationaliste, qui subordonne l’ensemble de ses objectifs au principe supérieur et exclusif de l’intérêt national ainsi qu’à la volonté de maintenir, à travers les âges, l’existence de la France en tant qu’Etat national et unitaire, indépendant et doté d’un « projet de puissance », terme que nombre de souverainistes venant d’autres horizons politiques que le FN, préfèrent à celui de « relations internationales », lequel supposerait de « traiter les questions géopolitiques comme du management et les conflits entre nations comme des questions à traiter en termes de sécurité, donc en termes policiers »2. La politique étrangère frontiste possède d’autres caractéristiques essentielles: en particulier la volonté d’un monde multipolaire et, plus spécifiquement encore, la croyance dans l’éternité de la France, non pas en tant que construction perpétuellement en devenir, comme c’est le cas à gauche comme à droite chez ceux attachés à la Nation citoyenne, mais en tant que permanence ethno-nationale, que l’immigration extra-européenne ne devrait venir modifier qu’à la marge, sous la condition expresse d’une totale assimilation culturelle.

La politique étrangère du FN est, ainsi, particulière parce qu’elle suppose l’existence d’une essence immuable des peuples. Or, si celle-ci existe, elle induit des affinités, des inimitiés, elle inscrit la France dans un espace géographique mais aussi culturel. Les réponses du FN à la question : quand naît la France ?, ont donc des conséquences directes sur le projet géopolitique du parti. Si, comme le suggérait en 1995 Jean-Marie Le Pen3, elle naît avec le sacre de Clovis, notre pays se déploie dans l’espace d’un Occident chrétien dont elle serait le pivot. Si ses racines datent d’il y a 30000 ans comme le prétend Dominique Venner4, c’est-à-dire entre l’arrivée de l’Homo Sapiens en Europe et la disparition de l’homme de Néandertal, la France est construite sur un mythe que nul spécialiste de la préhistoire ne valide mais dont on devine qu’il tend vers une définition raciale de l’identité. Si, plus raisonnablement, le noyau originel de la population française a des repères culturels datables du IVè millénaire avant l’ère chrétienne, quand les Indo-Européens se sont dispersés, ainsi que le soutient le courant néo-droitier5, alors, la thèse de l’appartenance à une « Europe boréale de Brest à Vladivostok », évoquée par Jean-Marie Le Pen6, prend consistance, auquel cas le fait générateur de l’identité est de nature ethnique et se réfère à la supposée origine circumpolaire des Indo-Européens7.

Pour comprendre le programme de politique étrangère du FN, il faut en outre partir du constat que celui-ci défend une vision du monde, c’est-à-dire un projet global de société qui, en l’occurrence, postule la nécessité d’une rupture complète avec l’ordre économique, politique, institutionnel et géopolitique existant. Changement majeur par rapport à l’avant-2011 et à ce que répètent encore les formations et journaux situés à l’extrême-droite du FN, le parti de Marine Le Pen ne date plus de la fin de la seconde guerre mondiale, la mise en place du système qu’il veut renverser8, ni dans l’ordre intérieur, ni dans l’ordre extérieur.

Toutefois il indique que « ces dernières décennies, tous les gouvernements, les uns après les autres, ont contribué au déclassement européen et mondial de la France »9. Il voit une raison idéologique à cette attitude : « Nos adversaires politiques ont fondé leur action sur un contresens historique. Ils ont décrété, car prisonniers de leur idéologie mondialiste10, que l’histoire nous emmenait vers un monde globalisé sans Etats dans lequel allait s’imposer universellement le modèle occidental américain ». Ainsi, le FN stipule que lui mis à part, l’ensemble des formations politiques partage un même logiciel antinational, s’arrogeant ainsi le monopole du patriotisme. Il récuse absolument deux notions essentielles et corrélées, celles de sens de l’histoire (caractéristique non pas de la seule théorie marxiste, mais de toutes les philosophies de l’histoire à fondement idéaliste et positiviste dans lesquelles la Nouvelle droite, entre autres, voit un produit du monothéisme) et celle de fin de l’histoire11, qui conduit selon lui à une forme de renoncement de la volonté politique et à la validation de l’idée selon laquelle le couple démocratie libérale/valeurs du marché constitue l’horizon indépassable de l’action.

La force de conviction du programme frontiste, dans le domaine de la politique étrangère comme dans d’autres, réside dans un positionnement « radical », au-delà du sens obvie d’extrême mais, selon l’étymologie, (du latin radix, la racine) de changement complet de paradigme, de représentation du monde et de l’histoire, supposée offrir à l’électeur une alternative à toute l’offre politique.

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Notes

1# Lien : http://www.frontnational.com/le-projet-de-marine-le-pen/. Sauf mention contraire, toutes les citations dans la présence étude en sont extraites.

2# Laurent Henninger : Pour une révolution française dans les affaires militaires, Cahiers de la revue Défense nationale, 2015. Repris dans la revue Eléments n°160, mai-juin 2016, pp.77-79

3# Le Pen : De Clovis à nos jours, qu’est-ce qu’une grande politique pour la France ? in : Reconquête n°127, novembre 1995

4# Venner : Histoire et traditions des européens : 30000 ans d’identité, éditions du Rocher, 2011

5# Cf. Jean Haudry : Les Indo-européens, éditions de la Forêt, 2010.

6# J.M.Le Pen défend cette thèse ( Cf. Rivarol du 9 avril 2015). Contrairement à une idée répandue, il faisait bien référence, lorsqu’il présidait le FN, à un espace européen de même étendue, mais composé d’Etats-Nations (cf. dépêche AFP du 26 mars 2007). C’est exactement la position de Marine Le Pen .certains, après 2011, continuent à voir dans le continent allant de la Bretagne au Pacifique un fait ethnique : en 2013 le site du Front national de la Jeunesse (FNJ) affirme : « Avec sa présidente, le FNJ défend l’idée d’une Europe boréale, de Brest à Vladivostok »( lien : http://www.fnjeunesse.fr/2013/06/20/touite-92-marine-le-pen-en-russie-ou-leurope-de-brest-a-vladivostok/).

7# C’est la thèse de Haudry, op.cit, qui fut membre du Conseil scientifique du FN.

8# Le 13 février 2016, la section vosgienne du Parti Nationaliste Français déployait une banderole avec le slogan : « 13 février 1945 Dresde, Démocratie Assasin (sic) ». Le communiqué de presse annonçant cette action s’en prend aux « libérateurs », terme employé entre guillemets. Le site Jeune Nation, proche de l’ex Œuvre française, fustige les « armées criminelles russes et anglo-américaines » et la « Libération par l’armée du crime au Japon ». L’hebdomadaire Rivarol utilise le même vocabulaire.

9# Sauf mention contraire, les citations qui suivent sont tirées du Projet présidentiel du FN adopté en 2012.

10# Le terme « mondialisme » est un néologisme apparu au début des années 1980 dans les milieux complotistes de l’extrême-droite anti-juive (cf. Yann Moncomble : La Trilatérale et les secrets du mondialisme, 1980) pour désigner l’action soi-disant concertée de sociétés secrètes, de groupes d’intérêts économiques ou de lobbies pour arriver à l’instauration d’un gouvernement mondial. La filiation intellectuelle dont la principale figure après 1945 reste Henry Coston (1910-2001) n’a donc pas entièrement disparu. Coston appliquait sa méthode de dénonciation des liens entre supranationalité et finance internationale à la genèse de la création de la CEE. Dans la dédicace de son ouvrage L’Europe des banquiers (1963) envoyée à Maurice Gaït, ancien Commissaire général à la Jeunesse sous Vichy, Coston expliquait que cette théorie du complot mondial était « (mon) dada favori »(archives J.Y.Camus). il ne faisait donc pas œuvre d’historien.

11# Cf. Francis Fukuyama, La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme », Flammarion, 1992.

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