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« Allez-y sans moi… » : Un film de Patrick Buisson

Source : Sims.

Par Jean-Yves Camus

Allez-y sans moi… Un film de Patrick Buisson, réalisé par Guillaume Laidet. Avec Alain Pochet, Urbain Canncelier et Stanislas de la Tousche. Co-production Histoire-Erealprod, 87 minutes

Diffusion sur la chaîne Histoire à partir du 12 décembre à 20h40. Disponible en DVD.

C’est œuvre de cinéaste que fait ici le directeur de la chaîne Histoire, dans ce film d’un genre particulier consacré aux « anti-modernes parmi nous » autrement dit, c’est le sens du titre, à quelques icônes littéraires de ce monde qui refuse obstinément d’avancer vers un progrès indéfini qui préparerait l’« avenir radieux », le « grand soir » ou même un « monde meilleur ». Le genre est particulier, dis-je, dans la mesure où ce film n’est pas construit autour d’un récit, mais d’extraits de pièces de théâtre ( de Jean Anouilh en particulier), de sortes de saynètes dans lesquelles des comédiens de talent (dont un Stanislas de la Tousche excellent en Louis-Ferdinand Céline) disent des textes qui sont souvent des aphorismes, entrecoupés d’extraits de films mythiques des années 50-70 où l’on retrouve les dialogues d’Audiard et les figures de Jean Gabin, Bernard Blier ou encore Lino Ventura et dont la vision renseignera notre jeunesse sur cette France balayée par Mai 68.

Tout cela, on le pressent, n’est guère politiquement correct, la palme de la réplique-culte revenant à Mireille Darc expliquant son enfance malheureuse (dans Les bons vivants, 1965) et la mort de son père « fusillé par les Allemands » (moue compatissante de son interlocuteur), « parce qu’il avait déserté de la LVF » (consternation du même).

Tout cela nous parle d’écrivains qui n’étaient certainement pas de gauche (Henri Vincenot, fugacement, Léon Bloy, Montherlant, Cioran, souvent, Alexandre Vialatte, Paul Léautaud, le plus contemporains étant Philippe Muray et Hubert Montheilet) mais étaient avant tout des nostalgiques de l’époque d’avant la leur ou des misanthropes révoltés (ce qui définit justement Céline), des individualistes réfractaires à tout embrigadement idéologique comme à toute marche au pas. Donc, au fond, des anarchistes quelquefois mâtinés d’esthètes, d’où la présence inattendue de Salvador Dali et Jean-Edern Hallier. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le film est ponctué par des chansons de Georges Brassens dont « La tondue » (1964), fit scandale dans une France gaulliste où l’historiographie officielle enseignait que le pays entier avait été résistant.

Si l’avant-première, à laquelle nous avons assisté, a semblé fédérer toutes les sensibilités de la droite de conviction et des valeurs, la « nouvelle » et la « traditionaliste », sans oublier quelques réactionnaires, on chercherait en vain dans ce film les références à l’école maurrassienne, pas davantage un Brasillach (mais le fascisme était finalement une forme monstrueuse de la modernité) ou un quelconque idéologue du catholicisme intégral, Gustave Thibon n’apparaissant que très vite.

Évidemment le progressisme sous toutes ses formes « prend cher », comme on dit aujourd’hui, et deux icônes de la gauche morale ont même droit en fin de parcours à un traitement particulièrement salé. Mais finalement, c’est moins la gauche qui est la cible de l’auteur que la veulerie, l’esprit moutonnier et l’illusion que nous « allons droit devant vers la lumière », que partage une droite libérale qui, on le sait, n’est pas sa paroisse. Il plane au fond sur ce film l’esprit propre aux anticonformistes qu’appuie, au générique de fin, le mélange de majesté et de légèreté du concerto pour trompette de Johann Hummel.

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