Nouveau

Où en est le Front National ?

tardis

Tardis (source inconnue)

Propos d’Alexandre Dézé recueillis par Julien Licourt, Le Figaro, 9 novembre 2015, à propos de la parution des Faux-semblants du Front national.

LE FIGARO : Il y a près de cinq ans, Marine Le Pen prenait la tête du FN. Jean-Marie Le Pen, avait construit le parti comme un équilibre entre différents courants de l’extrême droite. En cinq ans, a-t-elle changé cet équilibre interne?

Alexandre DÉZÉ : L’organisation frontiste a incontestablement évolué. Pour la simple raison que n’importe quel changement de leadership partisan s’accompagne nécessairement de changements internes. L’organigramme du parti a été sensiblement modifié, et les «marinistes» ont pris les clés du parti. Mais d’un point de vue sociologique, le FN reste une organisation partisane comme les autres: elle est un espace de luttes pour le contrôle de l’appareil entre différents courants plus ou moins formalisés (les nationaux-républicains, les libéraux-conservateurs, les anciens mégrétistes, les lepénistes historiques, etc.) et entre individus. Or, comme on a pu le constater ces derniers mois, les relations internes sont loin d’être pacifiées au sein du FN. Et même si Marine Le Pen semble en position hégémonique, elle ne peut éviter ni les sécessions (comme on commence à en observer), ni les tensions.

Ces changements de gouvernances ont-ils été accompagnés d’un renouvellement programmatique et idéologique?

Non. Le FN n’a toujours pas entamé d’aggiornamento, pas plus qu’il n’a changé de nom ou de symbole. Il ne constitue pas un «nouveau» parti. Le FN continue de camper sur ses fondamentaux – comme on a pu le remarquer depuis que Jean-Marie Le Pen a été écarté du parti et que Marine Le Pen se doit de rassurer les soutiens (électeurs, militants) attachés à l’idéologie originelle frontiste. On retrouve toujours les mêmes invariants programmatiques: le rejet du «système», la préférence nationale, la défense de la nation, la critique de l’Union européenne, le rejet de «l’immigration massive», l’islamophobie, le principe de mise en corrélation du chômage et de l’immigration, la dénonciation de l’«insécurité» comme «fléau humain et économique», l’anti-mondialisme, la restauration de la souveraineté populaire par «l’instauration du référendum d’initiative populaire», la décadence ou encore le rétablissement de la peine de mort. Le fait que le FN accorde de l’attention au social n’est par ailleurs pas nouveau. La rupture avec les orientations néo-libérales du parti s’est faite au début des années 1990, dans le but de capter un électorat plus populaire.

La dédiabolisation mise en œuvre depuis le congrés de Tours a-t-elle fonctionné? Est-elle toujours un axe défendu par l’actuelle présidence du FN?

La dédiabolisation a fonctionné, au moins en produisant l’illusion que le FN avait changé. Mais comme l’ouvrage le démontre, elle a surtout fonctionné car nombre de médias ont relayé ce storytelling sans souvent prendre soin de le déconstruire. Or, encore une fois, les constantes l’emportent sur les nouveautés au FN. Que le parti cherche à lisser son image ou son discours pour attirer plus d’électeurs, cela n’a rien de nouveau ou de surprenant. Tout parti fait des compromis pour conquérir le pouvoir. Mais ce qu’on oublie à propos du FN, c’est qu’il a tout autant besoin de la dédiabolisation pour obtenir plus de soutiens que de la diabolisation pour exister en politique, se démarquer de ses adversaires ou entretenir son socle de militants. Sa principale ressource en politique, c’est sa radicalité. Comme l’affirme Jean-Marie Le Pen: “Un Front national gentil, ça n’intéresse personne”.

Le Front national s’adresse à un public plus large que par le passé. A-t-il réussi à conquérir de nouvelles catégories électorales?

L’électorat du FN est devenu interclassiste au début des années 2000. Il n’y a plus de catégories de la population qui ne soient touchées par le vote FN, même si elles le sont dans des proportions variables (les cadres toujours moins que les employés). Cette diversité existait donc avant que Marine Le Pen ne soit élue à la présidence du FN. Globalement, le profil de l’électeur frontiste n’a pas beaucoup évolué au cours de ces dernières années. Il ne s’est pas vraiment féminisé, sinon de manière ponctuelle à l’occasion de l’élection présidentielle de 2012. Il ne s’est pas nationalisé: le FN progresse surtout dans ses bastions. Il s’est certes ruralisé, mais ce phénomène était déjà à l’œuvre avant l’arrivée de Marine Le Pen, même s’il s’est accentué. L’électorat frontiste comporte un nombre toujours croissant d’ouvriers mais qui, pour la majorité d’entre eux, proviennent de la droite de l’échiquier politique, et non de la gauche. Les anciens ouvriers de gauche se sont plutôt réfugiés dans l’abstention ou n’ont pas changé de vote. De même, les Français de confession musulmane restent très réfractaires au vote FN, les personnes de confession juive un peu moins, si l’on s’en tient aux données électorales de 2012. Enfin, l’immigration et l’insécurité restent les principales préoccupations des électeurs FN, se distinguant ainsi nettement du reste de la population électorale.

Lors de la scission mégrétiste de 1998, nombre de cadres du Front avaient quitté le navire amiral pour rejoindre le MNR. Près de 17 ans plus tard, le Front national s’est-il recréé un capital de cadres? Le mouvement serait-il apte à gouverner le pays avec eux?

Le parti s’est bien reformé un capital de cadres. Mais les ralliements restent malgré tout numériquement limités, même s’ils sont savamment médiatisés. En tout cas, ils restent en-dessous de ce que l’on avait pu observer à partir du milieu des années 1980, et surtout, la cohabitation interne avec les nouvelles recrues est loin d’aller de soi. Je ne pense pas que le FN soit pour l’instant en position de prendre le pouvoir. Sa représentation au niveau local et national reste encore trop faible: 11 mairies sur 36.000, 1500 conseillers municipaux sur plus de 500.000, 2 députés, 2 sénateurs… Il n’a pas l’implantation ni le nombre d’élus ou de cadres suffisant. Même en interne, cette perspective d’accéder au pouvoir est redoutée par certains.

S’il ne peut pas pour le moment envisager d’accéder au pouvoir, peut-il envisager dans un avenir proche une alliance ou un rapprochement avec la droite traditionnelle?

Au niveau local, cela semble envisageable, puisque ça s’est déjà produit par le passé pour un nombre de cas qui est cependant toujours resté limité. Il faut noter qu’aux municipales de 2014 et aux départementales 2015, le FN a fait des propositions d’alliances (à travers les chartes d’action ou d’engagement) mais qui n’ont rencontré quasiment aucun écho. Quant au niveau national, cela semble peu probable. À vrai dire, ni le FN ni les partis de la droite traditionnelle n’y ont intérêt.

Vous expliquez, en introduction de l’ouvrage, qu’il est nécessaire de dépasser le cadre partisan pour étudier le Front national. N’y a-t-il donc pas une contradiction à utiliser un titre connoté négativement tel que Les Faux-semblants du Front national?

Nous avons dû composer avec certaines contraintes éditoriales… Le titre me semble cependant assez bien refléter l’objet du livre: mettre à découvert la réalité du FN, aller au-delà des fausses évidences qui sont quotidiennement générées sur ce parti. Et pour cela, il faut appliquer une démarche rigoureusement scientifique et s’appuyer sur les outils ordinaires de la recherche en sciences sociales, qu’il s’agisse de la sociologie des organisations partisanes, de la géographie électorale, de l’ethnographie, de l’histoire des idées, de la sémiotique ou encore l’analyse lexicale. Autant de disciplines que nous avons mobilisées. Je crois qu’on ne pourra pas nous reprocher d’avoir fait un ouvrage partisan. Ce n’était de tout manière vraiment pas notre objectif. Nous avons tout simplement cherché à mieux comprendre ce parti, et à en proposer un état des lieux exhaustif.

Advertisements