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Offre identitaire et demande autoritaire

Dominique Albertini : Selon le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), le niveau de tolérance est à son plus haut niveau depuis 2004. L’actualité récente est, elle, riche en polémiques. Votre ouvrage sur l’altérophobie, paru à la même période que le rapport de la CNCDH, ne paraissait pas très optimiste sur la cohésion de la société.

Stéphane François : Ce qui semble contredire ce résultat de la CNCDH, c’est la montée des actes racistes, antisémites et islamophobes. Ces derniers notamment sont en plein explosion. On voit également certains milieux islamistes proposer des classiques de la littérature antisémite occidentale. Le rejet de l’autre est devenu l’un des discours dominants dans notre société.

Nicolas Lebourg : Dans la même enquête, on demande également aux sondés s’ils redoutent que la société se fracture en communautés hostiles, et ce sentiment depuis des années se révèle très puissant. L’idée générale est que nous serions dans une société en morceaux. Face à ce phénomène, c’est une demande sociale d’ordre et d’autorité qui se dégage, exigeant l’unité du corps social.

 

Dominique Albertini : Vous parlez à ce sujet d’«alterophobie», que désigne ce terme précisément ?

Stéphane François : Le terme désigne la phobie de l’Autre, de l’étranger, de « celui qui n’est pas comme nous », notamment en matière ethnique et religieuse. Ce n’est pas seulement du racisme, c’est plus large. Claude Levi-Strauss disait lui-même que pour survivre, une société devait faire preuve d’une certaine xénophobie. Mais peut-on qualifier Levi-Strauss de raciste ? Dans le discours alterophobe, c’est parce qu’il met le groupe en péril par son étrangeté, sa différence, que l’Autre est rejeté, parce qu’il serait impossible de l’y intégrer – par exemple parce qu’il porterait un voile. Et en même temps, ce rejet est aussi un moyen pour le groupe de définir sa propre identité, qui souvent est tout sauf naturelle, mais largement reconstruite et idéalisée. Comme l’a écrit Lévi-Strauss, « l’identité se réduit moins à la postuler ou à l’affirmer, qu’à la refaire, la reconstruire »

Nicolas Lebourg : L’altérophobie c’est la péjoration de l’autre par un jeu de permutations entre l’ethnique et le culturel, souvent le cultuel. Le terme «alterophobie» permet de ne pas segmenter ce rejet selon qu’il vise l’étranger (xénophobie), un groupe confessionnel, ou qu’il établisse une hiérarchie raciale (racialisme)… Et si le mot est nouveau, les réalités qu’il désigne sont anciennes. Entre les années 1790 et 1910, fleurissent les mots « nationalisme », « nationalité », « immigration », «antisémitisme», « ethnie », «xénophobie», «islamophobie» . Cette une conséquence de l’«âge des masses» : société industrielle, suffrage universel et empires coloniaux. Le propre du nationalisme politique, tel qu’il se construit après 1870, c’est que l’altérophobie permet de construire le « nous » organique.

 

Dominique Albertini : Quel est le lien entre l’alterophobie et la modernité  ?

Nicolas Lebourg : La chute de l’ordre ancien et les changements sociaux qu’elle entraîne sont très durs à gérer. Une question se pose alors : comment maintenir un semblant d’unité dans une société industrielle, avec ses individus interchangeables ? Puis dans une société postmoderne, avec ses individus atomisés ?  Comment créer une «autophilie», c’est à dire une façon pour le groupe de se reconnaître lui-même ? L’alterophobie est une tentative de réponse. Haïr quelqu’un ensemble, c’est déjà avoir une identité commune qui nous pacifie.

Stéphane François : Le développement de l’alterophobie est un moyen de réenchanter le monde. Sous la IIIè République, il légitime la colonisation en soutenant l’idée d’une «mission de l’homme blanc». Il offre ainsi une nouvelle identité valorisante, au moment où, sur son propre territoire, la République détruit les identités locales et interdit l’usage des langues régionales. L’altérophobie est le corollaire des vagues de mondialisation : au XIXe siècle, elle est liée à l’essor des empires coloniaux et à la volonté des puissances occidentales de les justifier, mais aussi de justifier leur supériorité raciale.

Nicolas Lebourg : Et quand l’antisémite Drumont veut prendre l’argent des juifs pour le redistribuer aux nécessiteux, il ressoude le corps social en rassurant à la fois le patron et l’ouvrier; il résout d’un même geste les questions sociales et nationales. Ce n’est pas humaniste, mais c’est un produit idéologique fonctionnel. De même, aujourd’hui, l’islamophobie permet de « rationnaliser » un certain nombre de problématiques alors que la globalisation ne consiste plus en une occidentalisation du monde.

 

Dominique Albertini : Les formes successives de cette alterophobie ont pourtant été délégitimées par l’Histoire…

Nicolas Lebourg : La force de ce phénomène est d’avoir su, à chaque fois, se fixer sur un nouvel objet, correspondant à une nouvelle phase de la globalisation. Ainsi, de nos jours, celle-ci est présentée comme une orientalisation : «Vos vêtements sont chinois, vos bistrots deviennent des kebabs, les femmes portent le voile», nous dit l’extrême droite. Ce discours est d’une grande puissance, puisqu’on explique que les modifications du vécu quotidien ne sont pas dûs à la globalisation comme phénomène structurant depuis deux siècles, mais à une orientalisation présente dont pourrait nous sortir un Etat national.

Stéphane François : La constante de l’alterophobie c’est de laisser entendre un idéal d’unité, il y a toujours un nouvel Autre qui surgit, une nouvelle catégorie à intégrer de force, ou jugée inassimilable. C’est ainsi que l’alterophobie se réinvente.

 

Dominique Albertini : Où sont, dans la France d’aujourd’hui, les centres de production de l’alterophobie ?

Stéphane François : J’en distingue quatre. Les groupes religieux radicaux, musulmans, juifs ou chrétiens ; les milieux républicains «durs», laïcards, avec cette sommation aux groupes minoritaires de se plier au mode de vie commun ; les extrêmes droites, évidemment ; et une certaine extrême-gauche post-colonialiste, qui peut dériver vers une forme de racisme.

Nicolas Lebourg : Du XIXè siècle à nos jours, on observe aussi que la production des thématiques et agit-props se fait souvent à la marge des classes supérieures, par des agents sociaux en manque de la reconnaissance sociale à laquelle ils aspirent de par leur production intellectuelle. Ensuite on a des effets de diffusion de la Périphérie vers le Centre, avec des marges qui font système.

 

Dominique Albertini : L’alterophobie est-elle essentiellement de droite ?

Nicolas Lebourg : Elle y trouve en tout cas un terrain favorable car, au fond, la pensée de droite cherche à rassembler les classes sociales avec une hiérarchie stable et légitime. Et en période de crise, l’alterophobie est le moyen le plus simple de parvenir à ce résultat. Cela dit, elle trouve aussi des porte-paroles à gauche, par exemple avec le «Parti des indigènes de la République». Quand sa représentante Houria Bouteldja s’oppose aux couples mixtes, on a bien affaire à une posture alterophobe : vouloir normer l’amour et la sexualité selon la pigmentation de la peau, ce n’est pas si courant. Et pourtant, par ses relations avec d’autres groupes politiques, le PIR reste inséré actuellement dans la gauche.

Stéphane François : À gauche aussi, on trouve une démarche alterophobe chez certains républicains, certains ultra-laïcs. Cela consiste toujours à vouloir gommer les différences, à rechercher une parfaite uniformité de l’espace public.

 

Dominique Albertini : Et quand Manuel Valls met au premier plan la «bataille identitaire» ?

Nicolas Lebourg : Il y a deux suites possibles à ce propos. L’une consiste à suivre une pente remplaçant les questions sociales par cette question identitaire ; l’autre, à  comprendre que ces deux réalités sont liées. Le gars qui va dans un magasin et ne trouve que des saucisses de poulet se dit : «Je suis colonisé, c’est humiliant ». Mais ce que ça veut dire au fond, c’est qu’il est dans un supermarché de pauvres.

Il faut reconnaître qu’une bonne partie de la gauche a longtemps refusé de regarder en face les tensions inter-ethniques. Celles-ci existent évidemment. Le tout est de savoir les apaiser, et cela passe par la question sociale. Quand une politique libérale met les individus en concurrence, généralise les temps partiels et les CDD, les repères ethno-culturels font office de dernier recours pour conserver un semblant d’unité sociale. À l’inverse, un environnement stabilisé entraîne des représentations moins inquiètes, moins concurrentielles.

 

Dominique Albertini : Alors qu’elle est censée fonder un récit commun, la mémoire nationale semble devenue un lieu de conflit…

Nicolas Lebourg : La politique mémorielle n’est pas hors-sol : c’est un échange entre des institutions à la recherche d’un socle social, et des association en quête de reconnaissance sociale. La mémoire actuelle est désormais segmentée par groupes ethno-culturels : il y a la mémoire juive, la mémoire harki, la mémoire noire etc. Or, aucune communauté nationale ne peut exister sans récit commun. Il ne s’agit pas de refaire le petit Lavisse, ou de suivre les discours fantasmatiques d’un Deutsche ou d’un Zemmour, mais d’imaginer un récit structuré, englobant, qui intégrerait aussi l’histoire des migrations, capable d’assurer une « autophilie » sans alterophobie.

 

Dominique Albertini : Comment répondre à l’alterophobie ?

Stéphane François : Tout à fait louables, les discours de tolérance et d’ouverture peuvent pêcher par naïveté, vu le niveau de fracture auquel nous en sommes. On peut s’en sortir avec une approche « girondine », en acceptant les identités multiples. Aujourd’hui, des groupes nous somment de choisir l’une ou l’autre d’entre elles. On peut pourtant très bien porter le voile par choix et accepter les valeurs de la République. La loi de 1905 n’a jamais dit le contraire. La laïcité n’est pas la sécularisation autoritaire, et l’espace commun est pluraliste. En outre, si on craint que le voile soit un cheval de Troie de l’islamisme, il faut être logique et ne pas parler de l’interdire à l’université, car c’est l’accès à un emploi qualifié qui permettra en ce cas aux jeunes femmes de se défaire des pressions.

Nicolas Lebourg : Un bon début serait d’arrêter de se cacher derrière le débat sur la « société multiculturelle ». Il n’y a pas de force sociale pour porter une transformation politiquement multi-communuatariste en France, mais ce débat dissimule souvent les questions de la société multi-ethnique et multi-confessionnelle. Cela ne changera pas, sauf à déporter une partie de la population… Si on refuse cette « solution », le rôle d’un président de la République pourrait aussi être de dire que nous sommes au XXIè siècle et que la question est derrière nous : la France est un pays multiethnique, multi-cultuel, non multi-communautariste.

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