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Migrants : on nous mène en bateau

“La loi du voyage”, installation d’Ai Weiwei, Prague, 2018.

Par Jean-Pierre Bacot et Stéphane François

Depuis plusieurs années, la question des migrants désireux de rejoindre l’Europe par la mer est sans cesse évoquée. Des Identitaires ont même voulu les empêcher en affrétant un navire, le C-Star… Une opération qui, heureusement, a fini en fiasco. Mais l’idée était là : nous serions envahis par une masse traversant la Méditerranée. Il nous a semblé bon de regarder de quoi il s’agissait quantitativement parlant, à toute fin de dimensionner l’affaire et de l’éloigner du fantasme d’envahissement, nonobstant les relents de « grand remplacement » chers à Renaud Camus et repris en cœur par l’extrême droite européenne.

En attendant le rapport 2018 de l’agence Frontex, des indications précises ont été présentées en février dernier et résumées dans une dépêche de l’agence Reuters à Bruxelles :

« La pression migratoire aux frontières sud de l’Europe restera forte cette année, malgré une forte baisse des arrivées illégales en France en 2017, a déclaré mardi l’agence européenne Frontex de surveillance des frontières extérieures de l’Union européenne.

Près de 119.000 migrants et réfugié ont été interceptés l’an dernier, alors qu’ils tentaient d’atteindre les côtes de l’UE à bord de bateaux de passeurs en Lybie, plus de 42.000 sont passés de la Turquie à la Grèce et 23.000 autres d’Algérie et du Maroc vers l’Espagne, a déclaré le directeur de Frontex, Fabrice Leggeri, lors de la présentation du rapport annuel de l’agence (ndlr. 2017).

La pression migratoire illégale à nos frontières sud en Méditerranée restera à très haut niveau en 2018, a dit Fabrice Leggeri lors d’une conférence de presse à Bruxelles.

Le nombre d’arrivées illégales sur la principale route maritime, reliant la Libye à l’Italie, a fortement baissé depuis que les milices libyennes ont commencé à bloquer les départs en juillet dernier. En revanche, les franchissements illégaux de la frontière espagnole ont plus que doublé par rapport à 2016.

L’UE fit du blocage des arrivées de migrants clandestins une priorité depuis la crise migratoire de2015 qui a vu plus d’un million de personnes arriver sur son territoire.

Depuis la conclusion d’un accord entre la Turquie et l’Union européenne en 2016, qui a permis de réduire drastiquement les arrivées en Grèce, Frontex note que les ressortissants africains ont constitué près des deux tiers des 205.000 arrivées illégales détectées l’an dernier, contre 511.000 en 2016.

En 2017, Syriens et Nigérians ont représenté chacun 9% des arrivées totales, suivis par les ressortissants de Côte d’Ivoire, Guinée et Maroc. Plus de 18.000 Nigérians ont tenté de rejoindre l’UE via l’Espagne et 14.000 Syriens ont cherché à entrer dans l’UE par la Grèce.

L’UE s’emploie à accélérer les retours des demandeurs d’asile dont la demande a été déboutée. Fabrice Leggeri a déclaré que Frontex avait participé l’an dernier à l’expulsion de 14.000 personnes. »

L’esprit de fermeture gagne l’Europe. Nous sommes loin de l’accueil fait aux >Boat Peoples> au début des années 1980, mais il est vrai que la Guerre froide a cessé, faute d’adversaire. À l’époque, la France avait accueilli 120 000 personnes, sans que cela fasse un scandale.

Garder la tête froide

Bateaux ivres, vaisseaux fantômes, les métaphores plus ou moins poétiques s’accordent mal avec le tragique de la situation. Le 26 août dernier, le Diciotti, un patrouilleur des gardes-côtes italiens ne l’oublions pas, était bloqué depuis deux semaines au large de Lampedusa en Sicile par son propre pays, car il avait à bord 177 migrants. L’accostage au port de Catane fut autorisé après moult tergiversations, mais avec la prise en charge des seuls mineurs. Les garde-côtes transalpins avaient ignoré les consignes de leur gouvernement et secouru 45 migrants entassés sur une barque de pêche et les avaient mis sur leur bateau à la fureur des actuels gouvernants de l’Italie.

Une dizaine de jours plus tôt l’Aquarius, le navire de l’ONG SOS Méditerranée, avait accosté à Malte avec 141 humains à bord. Le débarquement avait rapidement été autorisé dans la nuit du 15 au 16 août. Cinq pays se partagèrent l’accueil des réfugiés, l’Italie en recevant une vingtaine.

Si la quantification du nombre de personnes à accueillir nous semble capitale – et nous y reviendrons – aucune totalisation ne sera jamais faite quant à ceux qui sont morts noyés sans sépulture. Dans la nuit du 18 au 19 avril 2015, un bateau transportant 700 migrants coulait au large de l’Italie et 28 personnes seulement furent sauvées. Sur une question aussi grave, il convient de suivre l’actualité pour mesurer l’horreur. On a ainsi appris récemment qu’un immigré sur quarante-deux mourrait en mer il y a quelques années. Aujourd’hui, ce serait un sur dix-huit. Certains bateaux ne réagissent même plus aux signes de détresse… L’indifférence gagne. Pourtant, selon un article de Jean-Hervé Bradel, paru dans Le Monde du 10 septembre 2018, intitulé « Les passeurs des migrants sont souvent des fonctionnaires », l’Organisation internationale pour les migrants aurait comptabilisé entre le 1er janvier 2014 et le 30 juillet 2018, 11 089 personnes disparues en Méditerranée. La Mare Nostrum devient une fosse commune maritime.

Quant aux vivants, ce n’est guère plus réjouissant. Le nombre de migrants vivants recueillis en mer ou dans un port européen doit avoisiner les 120.000 par an, dont une majorité de jeunes, de sexe masculin. Certaines sources parlent plutôt d’un recul et d’une totalisation plus probable de 62.000 personnes. Rappelons que la population de l’Union européenne était en 2017 de 511,805 millions d’habitants, avec un taux d’accroissement annuel de 0,1%, soit 50.000 personnes. Sans les immigrés, la population baisserait, vieillirait plus encore qu’elle ne le fait sans eux.

Ces estimations concernant l’Europe sont également à mettre en rapport avec celui des demandes d’asile concernant la seule France. L’OFPRA en a comptabilisé 100.412 en 2017. Près de 43.000 ont été placé sous protection. Les détails qui suivent montrent que le taux de protection est très différent selon les pays d’origine. 7.630 Albanais (6,5%), 5.987 Afghans (83,1%), 4.934 Haïtiens (2,8%), 4.486 Soudanais (59,6%), 3.780 Guinéens (non renseigné), 3.242 Syriens (95,2%). Par ailleurs, 6.000 petites filles et jeunes femmes ont été placées sous la protection de l’OFPRA contre le risque de mutilations sexuelles.

Autre élément de comparaison, la demande de main d’œuvre émanant des secteurs de l’agriculture et du bâtiment français, mais aussi de la restauration, pour des emplois qui ne sont pas obligatoirement saisonniers ou précaires. Une enquête du BMO (Besoins en main d’œuvre) de 2016 parlait de 1,8 millions d’emplois non pourvus. Quoi qu’il en soit, à supposer que tous les migrants soient employables, il faudrait une bonne quinzaine d’années pour combler le manque.

On peut donc affirmer, concernant l’arrivée de ces bateaux tentant d’accoster en Méditerranée, à supposer que la France accueille un pourcentage de réfugiés en rapport avec sa population, qu’il s’agirait avec quelques dizaines de milliers de personnes de moins d’un quart supplémentaire. Celles et ceux qui, du gouvernement à l’électeur de base, font mine de s’affoler témoignent en réalité d’une crainte infondée d’envahissement incontrôlable, largement agitée par les extrêmes droites identitaires.

Les Blancs et les autres

Que ferions-nous si plusieurs centaines de milliers de Britanniques fuyant le Brexit ou d’Italiens refusant un nouveau fascisme local demandaient à s’installer en France ? Rien pour les Italiens qui bénéficieraient du droit européen. Pour les autres, ce serait un peu plus compliqué. Surtout, les deux cas sont « blancs », la solidarité pourraient fonctionner : ils sont des nôtres comme le disent si bien les Identitaires. Sans nous lancer dans de la politique fiction, cela permet de rester pour nos immigrés plus lointains dans un ordre de grandeur que l’on peut qualifier d’important, mais non exceptionnel, bien que crucial pour ce qui peut nous rester d’humanité.

Au surplus, rappelons-nous de la fin du XIXème siècle et l’affaire des Italiens, les « ritals » disait-on déjà, dont certains, voulant fuir leur misère pour les États-Unis, s’arrêtèrent à Marseille où ils furent diversement accueillis Durant les trente première années du XXème, ils furent plus d’un million et demi à émigrer en France. Aurait-on également oublié les ressortissants d’Alsace-Moselle fuyant la germanisation de leurs contrées après 1870 (environ 150.000 « optants »), les réfugiés espagnols d’après 1936 (quelques 500.000), et, last but not least, la vague des « pieds noirs » à partir de 1962 (plus d’un million).

Quant à la réception de cette affaire d’immigration par les populations, nous ne devons donc pas oublier un facteur tabou, à caractère chromatique : les passagers de ces bateaux sont parfois Caucasiens, mais presque jamais Caucasians (« blancs », « européens ») comme disent, dans une forme d’humour noir involontaire, les Anglo-saxons adeptes de la political correctness. Dans la plupart des cas, ils viennent d’Afrique noire et du monde arabo-berbère. Il ne s’agit pas de charger l’Occident de tous les malheurs du monde, mais qu’il soit question de l’Afrique, du Moyen-Orient ou de l’Asie, les causes des départs s’enracinent dans des conflits qui ne sont que pour partie endogènes.

Dernier aspect, mais il y en aurait bien d’autres, si nous ne voulons pas que les pays géographiquement récepteurs de ces bateaux ne se crispent plus que de raison, il convient de gérer la question froidement, rationnellement et, en même temps éthiquement, à l’échelle de ce qui nous reste d’Europe, sans attendre que les contrées les plus réticentes se joignent au processus. En attendant, chaque pays peut prendre ses responsabilités. À ce titre, le fait que la France ne soit pas la Hongrie et même l’Italie n’impliquera que, provisoirement, une hiérarchie morale à assumer.

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