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La « Dédiabolisation » du FN, une fiction politique ?

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Images extraites du film « Angel heart » d’Alan Parker (1987)

Propos d’ Alexandre Dézé recueillis par Julien Licourt, LeFigaro.fr, premier mai 2015, à propos de la mise en ligne  de son essai Le « Nouveau » Front national en question par l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès.

Le Figaro : Selon-vous, un FN qui aurait changé avec l’arrivée de Marine Le Pen relève de la «fiction politique». Pourquoi cette expression?

Alexandre Dézé : C’est effectivement une «fiction politique» qui a été co-construite aussi bien par les dirigeants du parti que par un certain nombre de médias. Marine Le Pen était à peine élue à la présidence du parti en 2011 que l’on parlait déjà de l’avènement d’un «nouveau» parti. Or, on ne change pas un parti comme ça, du jour au lendemain. Cela prend du temps, ce n’est pas sans risque, car cela bouleverse le rapport que ses membres peuvent entretenir à l’organisation et à ses références doctrinales. De fait, le leadership du FN a bien été renouvelé. Cela représente sans conteste un événement important dans l’histoire du parti, mais cela n’a pas suffi à faire advenir un nouveau parti. Comme je le démontre dans l’étude, dès lors qu’on examine les différentes dimensions constitutives du phénomène frontiste (le programme, la stratégie, le discours des dirigeants, l’électorat, l’organisation, etc.), on constate objectivement que les invariants l’emportent largement sur les changements.

Vous rappelez dans l’étude que la dédiabolisation n’est pas une politique nouvelle amenée par la montée en puissance de Marine Le Pen. Faites-vous partie de ceux qui estiment que la création du FN était déjà en soit un acte de dédiabolisation?

Oui, contrairement à une légende entretenue au FN, ce n’est pas Jean-Marie Le Pen qui a créé le parti mais les responsables d’un groupuscule néo-fasciste, Ordre nouveau, qui souhaitaient sortir de la marginalité politique pour participer à la compétition électorale. Le lancement du Front national va de fait s’opérer sur la base d’un effacement des symboles du groupuscule, d’une redéfinition de son programme et d’un abandon de la violence au profit de la construction d’une façade partisane normalisée. Et si Jean-Marie Le Pen est appelé à la présidence de ce parti, c’est qu’il représente à cette époque une figure beaucoup plus respectable et consensuelle de l’extrême droite que les leaders d’Ordre nouveau. Donc la création du FN relève bien d’une stratégie de dédiabolisation avant l’heure.

La dédiabolisation est donc intrinsèquement liée à l’ADN du parti? Pour pouvoir télécharger l’essai, cliquez sur l’image.

La dédiabolisation fait partie du répertoire stratégique ordinaire du parti et plus largement de tout parti. Un parti, c’est une entreprise politique, pour reprendre les termes du sociologue Max Weber, c’est-à-dire une organisation qui a vocation à prendre le pouvoir. Pour cela, les partis doivent chercher à conquérir une base électorale la plus large possible. Pour les partis d’extrême droite, cela implique d’afficher une image respectable, de modérer le discours, de donner des gages de crédibilité. Ce travail n’a jamais vraiment cessé au FN depuis sa création, avec des phases d’intensification, comme à partir de la fin des années 1980, au moment où Bruno Mégret devient délégué général, ou depuis que Marine Le Pen a pris la tête du parti.

Selon-vous, l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen n’est que la fermeture d’une parenthèse ouverte en 1998, lors de la scission du parti et le départ de Bruno Mégret et de ses partisans. Être «mariniste» n’est-il au final qu’être «mégrétiste»? Quels sont les emprunts de l’époque?

On a construit une césure artificielle entre le FN de Jean-Marie Le Pen et celui de Marine Le Pen. Or l’évolution récente du parti relève bien plus de la continuité que de la rupture. À la fin des années 2000, le parti était donné pour mort. Ce que Marine Le Pen a réussi à faire, c’est à solder la scission de 1998 et ses lourdes conséquences électorales, militantes ou financières. Comme en 1998, le FN est aujourd’hui très fort électoralement, il gère des municipalités, il a des élus et il s’inscrit de nouveau dans une stratégie de conquête de pouvoir (c’était le mot d’ordre du congrès du parti en 1990!). La stratégie de Marine Le Pen s’inspire pour l’essentiel de ce qui avait été mis en place à cette époque: la modération du discours, l’accent mis sur une figure respectable du leadership, la formation des cadres et des militants, la création de collectifs satellitaires visant à étendre l’influence du FN dans la société civile (à l’époque, ils s’appelaient les «cercles», aujourd’hui, ce sont les collectifs thématiques comme Racine ou Marianne), la constitution d’un think tank (aujourd’hui, Idées nation, hier le Conseil scientifique). Les emprunts sont donc nombreux.

Le storytelling de la dédiabolisation est pourtant régulièrement mis à mal par les déclarations de Jean-Marie Le Pen . Estimez-vous tout que cette saga familiale, in fine, sert le parti?

Jean-Marie Le Pen a une utilité politique au FN. Il représente encore une figure très appréciée et respectée en interne, ses propos permettent de rassurer une partie de la base militante et électorale. Cela n’empêche pas Marine Le Pen de se servir du conflit avec son père pour attester la transformation supposée du FN. Pourtant, Jean-Marie Le Pen est loin d’être le seul à tenir des propos illicites au parti. Qu’on se souvienne de la centaine de candidats aux départementales dont les propos ont été pointés par les médias. Autrement dit, on a tort de croire que la crise récente constitue le point d’achèvement de la normalisation du parti. On en est encore loin.

Même au niveau économique, le FN n’a-t-il pas connu d’évolution programmatique?

C’est très étonnant qu’on ait pu affirmer que le FN avait changé sur ce point. On retrouve dans son programme d’aujourd’hui ce qui a toujours constitué l’essentiel de la doctrine frontiste: le rejet du «système» («l’UMPS»), la préférence nationale, le rejet de l’Union européenne, le thème de la décadence, la xénophobie, la dénonciation du chômage et de l’insécurité et leur mise en relation avec l’immigration, la condamnation du mondialisme, le rétablissement de la peine de mort. Quant à la rupture avec le libéralisme, elle ne date pas de Marine Le Pen mais du début des années 1990, pour mieux coller aux évolutions de son électorat. De même, le discours sur la république est antérieur à l’arrivée de Marine Le Pen et remonte au slogan de 1995: «En avant, pour une sixième république». Il y a bien eu quelques évolutions en ce qui concerne ses orientations économiques, mais cela ne change en rien ce par quoi le FN se définit programmatiquement, et ce pourquoi les électeurs votent pour lui: l’électorat FN se distingue en effet du reste des électeurs par la priorité qu’il continue d’accorder aux thèmes de l’immigration et de l’insécurité.

Pour pouvoir accéder à l’essai, cliquez sur l’image.

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