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Un « Complot » presque parfait…

Par Nicolas Lebourg

Fondé en 1843 à New-York, l'ordre B'nai B'rith a tout pour fasciner les conspirationnistes : américain de fondation, international de forme, maçonnique en structure, juif de confession, sioniste de conviction. Le B'nai B'rith constitue conséquement un objet idéal pour les fantasmes cherchant à rationaliser une péjoration conspirative. Cette histoire complotiste n'est toutefois pas linéaire car non seulement elle connaît divers cycles mythologiques, mais parce que la théorie du complot B'nai B'rith est du domaine des « oscillateurs idéologiques ». En effet, elle ne se limite pas aux conceptions de la zone antisémite classique, nationaliste radicale. Elle sut trouver en Union soviétique d'autres dynamiques qui témoignent de l'importance des alchimies conspirationnistes.

Cet objet est donc un alliage plastique qui put servir des nationalistes au Front National en passant par l’U.R.S.S., en somme tous ceux pour qui l’existence d’un objet composite international judéo-américano-maçonnico-sioniste était une divine surprise [1].

Des néo-Sages de Sion ?

C’est à Henry Coston, qui voua un siècle de vie à la propagande antisémite, qu’il revint d’avoir introduit le B’nai B’rith dans l’imaginaire antisémite, dans sa presse d’avant-guerre comme dans ses publications sous Vichy ou au-delà. Il s’agissait déjà de jouer du caractère judéo-maçonnique et international d’origine étasunienne pour donner une apparence factuelle et réelle aux accusations portées par les Protocoles des sages de Sion dont il était précisément l’éditeur durant l’entre-deux-guerres [2]. Toutefois, la dénonciation du B’nai B’rith resta très marginale et ne devint pas une figure récurrente de l’antisémitisme. Ainsi le célèbre Mouvement Occident se contentait-il d’inclure l’organisation au sein de l’octopus ennemi, morigénant à l’encontre de « la judéo-maçonnerie [qui] asservit plus que jamais les nations occidentales à travers un ensemble de forces internationales peu connues et convergentes (B’nai B’rith, mouvements synarchistes, conférences Bilderberger, Rotary Club, Lyon’s Club, haute banque cosmopolite…)[3]».

La première réelle mise à la mode du thème intervint avec une publication soviétique, le rapport Emilanov (1977). Ce document établit la liste des supposés juifs et francs-maçons membres du gouvernement de Jimmy Carter, puis argue que ce dernier aurait été élu sur ordre de « l’organe suprême de la confédération sioniste-maçonnique, l’ordre B’nai Brith [face auquel l’U.R.S.S. ne peut se défendre que par] la création d’un large front mondial antisémite et antimaçonnique sur le modèle des fronts antifascistes ». Le rapport Emilanov radicalise à l’échelle planétaire l’éristique antisioniste soviétique pour mieux la croiser aux fantasmes des Protocoles des Sages de Sion, en affirmant qu’en absence de cette stratégie de front uni « l’inévitable génocide attend tous les goyim, car la menace d’une domination mondiale du sionisme fixée pour l’an 2 000 pèse sur tous les goyim de la terre [4]». Ce sont là des idées qui vont se retrouver chez des extrémistes de droite occidentaux. Un article de Jeune Nation solidariste, l’organe du Mouvement Nationaliste-Révolutionnaire, considère d’ailleurs que l’anti-soviétisme farouche n’est qu’une manipulation de l’Occident censé être aux mains des sionistes et n’attaquant l’U.R.S.S. que parce que celle-ci résiste à ceux-là. Et pour démontrer la chose le texte cite le rapport Emilanov en adressant toute sa sympathie à ce cadre soviétique qui démontrerait que l’organisation « sionisto-maçonnique contrôle 80% de l’économie et 95% des moyens d’information de masse du monde capitaliste [5]»…

L’objet mythique B’nai B’rith peut ainsi devenir un marqueur permettant de ne certes pas renier ses fondamentaux tout en mettant en avant une dimension anti-américaine qui suffit pour beaucoup à se penser progressistes sociaux, une revendication antisioniste qui suffit à d’aucuns pour se croire partisans de la justice Nord-Sud. Par ailleurs, les Etats-Unis représentant la civilisation du “melting-pot” cela permet de mettre en cause le métissage et l’antiracisme.

Le B’nai B’rith : l’Ennemi des nationalistes

L’action contre l’antisémitisme de l’organisation est certes existante, en particulier avec la fondation de l’Anti-Defamation League au début du siècle. Néanmoins, sa représentation en est excitée afin d’en faire le cœur névralgique d’un système de propagande imposant le multiculturalisme et l’immigration.

Il est vrai que l’extrême droite radicale étasunienne a elle même eu maille à partir avec le B’nai B’rith. Ainsi, durant les années 1950, le National Renaissance Party de James Madole (cherchant à joindre exaltation de la race blanche, théosophie et satanisme ; soutenant l’U.R.S.S. au nom du combat antisémite) a-t-il vu échouer sa tentative de construction d’une Internationale néo-nazie  car l’un de ses contacts suédois était semble-t-il un militant juif infiltré du B’nai Brith ou de l’Anti-Difamation League [6].

La presse d’extrême droite décrit volontiers un B’nai B’rith qui observerait sans cesse ses activités, serait le donneur d’ordres des associations antiracistes et pourvoirait en documentation les chercheurs spécialistes des extrêmes droites. Las, de telles archives à disposion n’existent pas… et, à dire vrai, l’information du B’nai B’rith n’est sans doute pas toujours de première ordre. Ainsi, en 2004, le B’nai B’rith France s’est associé à une pseudo-association juive et sioniste pour une commémoration sise aux stèle du camp de Rivesaltes dans le cadre de la Journée Européenne de la culture juive, alors que la dite association était en fait menée par un militant strasserien [7].

Le geste fondamental qui a vraiment lancé le mythe du B’nai B’rith fut en fait insignifiant : la publication d’un communiqué de celui-ci dans le journal Le Monde. L’organisation demandait à la droite de tenir son engagement de ne pas s’allier avec le F.N. Pour celui-ci, l’affaire devient « le diktat du B’nai B’rith », les hommes politiques de droite étant dits avoir dû prêter serment dans les loges de l’obédience. L’affaire est martelée jusqu’à l’obsession dans les rangs frontistes : si Jacques Chirac récuse l’alliance avec le parti lepéniste c’est à cause de ce serment qui le tient et qui oriente toute la vie politique française.

L’essentiel des tendances de l’extrême droite reprend cette idée et y ajoute ses propres obsessions, toutes aisément accueillies en cette figure mythique. L’hebdomadaire pétainiste Rivarol argue que le B’nai B’rith tiendrait en ses mains le Vatican et Jean-Paul II. Les néo-nazis du Parti Nationaliste Français et Européen déclarent que le B’nai B’rith est le cœur du complot juif mondial visant à provoquer la dégénérescence des autres races afin de préserver la pureté juive et d’ainsi dominer le monde. Durant la campagne des présidentielles de 1988, les nationaux-catholiques de Présent éditent  une brochure quant à l’affaire dite du diktat avec impossibilité d’en commander moins de quinze (!) et en revendiquant soixante-dix mille exemplaires vendus.  Le mailde Maxime Brunerie affirmant qu’il voulait abattre le Président Chirac car ce dernier était l’agent de Z.O.G. (le « Zionist Occupation Government », une formule neéo-nazie d’origine étasunienne), s’explique aussi manifestement par « l’affaire du B’nai B’rith [8]».

Si celle-ci n’atteignit pas le grand public, elle eût toutefois même son rôle à jouer dans l’avant-schisme mégretiste, lors des régionales de 1998 où Bruno Mégret parvint à imposer sa stratégie d’alliances avec les droites. Le douze mars 1998, le président du Front National tient son dernier meeting, où il appelle « les cadres, les élus et les militants [de droite à passer] par-dessus la tête des états majors du RPR et de l’UDF [qui sont] ligotés par des engagement secrets ». Le même jour il se rend sur la tombe de François Duprat, avançant ainsi d’une semaine la date de l’habituel hommage, de telle manière à ce qu’il puisse se dérouler avant le scrutin [9]. Il s’agissait bien de dresser des Rubicon, d’arguer de ce qui différenciait le camp des nationaux et nationalistes de celui des parlementaires de droite en faisant référence tout à la fois à la figure de Duprat en tant que martyr du Front National et à ce fameux dikat du B’nai B’rith – devenant dès lors encore plus lourd de sens…

En somme, comme toujours, les théories du complot ne renseignent guère sur la réalité de l’objet qui a été mythifié mais plutôt sur les rêveries, fantasmes, angoisses et stratégies de ceux qui les produisent. Qu’ont donc en commun l’Union soviétique de la fin des années 1970 et le Front National des années 1980-1990 ? Peut-être une certaine puissance présente qui déjà recouvre l’impuissance à transformer le rapport de forces à son avantage… Alors que les conditions de l’espoir d’une victoire s’étiolent est cherchée confusément la cause maligne derrière l’obstacle. Moins que jamais les extrêmes ne se rejoignent : ce sont les inquiétudes des hommes qui se rencontrent.

Notes

[1] On pourra bien sûr consulter le site du B’nai B’rith France. L’ordre étant discret signalons l’une des rares interviews d’un de ses cadres. Relativement à la dénonciation du B’nai B’rith du côté du Réseau Voltaire on pourra lire cet article.

[2] Sur les Protocoles des Sages de Sion voir ce dossier.

[3] Occident-Université, 15 octobre 1965. Sous l’impulsion d’Annie Lacroix-Riz le mythe du complot synarchique retrouve actuellement une seconde jeunesse, cf. plutôt Olivier Dard, La Synarchie : le mythe du complot permanent, Perrin, Paris, 1998. Internet est également en train de redonner vigueur au mythe du complot des Bilderberg, y compris dans la blogosphère du centre gauche. On consultera cette entrée du site Conspiracy Watch.

[4] François de Fontette, Sociologie de l’antisémitisme, P.U.F., Paris, 1991, p.66 ; Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme 1945-1993, Le Seuil, Paris,1994, p.289.

[5] Jeune Nation Solidariste, 8 février 1979.

[6] Jeffrey Kaplan, « The Post-war paths of occult national socialism : from Rockwell and Madole to Manson », Patterns of prejudice, vol. 35, no. 3, 2001, pp.41-67.

[7] On trouvera sur ce site des études relatives à Otto Strasser et ses disciples ainsi que sur l’histoire du camp de Rivesaltes.

[8]  Avec ce paradoxe que si celle-ci emplit perpétuellement depuis 1986 les colonnes de la presse frontiste, elle n’intéressait par contre pas Unité Radicale.

[9] Le Monde, 14 mars 1998.

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