Nouveau

Plaidoyer pour les Lumières

parapluie

Source inconnue.

Par Stéphane François

La critique de la modernité, en tant à la fois qu’expression de l’exception occidentale de civilisation, en tant qu’expression du libéralisme (politique et économique) et en tant que manifestation du progrès, est devenue fréquente. Elle est même devenue une sorte de marronnier intellectuel s’élevant de nos jours de toutes parts. Les Verts remettent en cause le productivisme depuis le milieu des années soixante-dix. Les tenants de la « postmodernité » veulent en finir avec les « grands récits » de légitimation historicistes. Les communautariens anglo-saxons affirment que le modèle libéral pousse les individus à s’éloigner les uns des autres. Nous pourrions multiplier les exemples.

Contrairement à ces milieux ou personnes, nous ne méprisons pas les Lumières, bien que nous ne soutenions pas le libéralisme économique. Nous ne voulons pas, comme le dit l’adage, « jeter le bébé avec l’eau du bain », rejeter en bloc le progressisme et la modernité issus de la réflexion des philosophes de ce courant de pensée. Nous acceptons le « fait libéral », car nous ne pensons pas que le libéralisme culturel mène forcément au libéralisme économique : il existe une tierce position, républicaine, égalitaire et tolérante.

En France, un libéral est souvent – à tort et par raccourci, voire par fainéantise intellectuelle -considéré à droite, car le terme est d’abord perçu dans un sens économique (désengagement de l’État, baisses des impôts), oubliant, volontairement ?, les aspects philosophiques et culturels. Il existe d’une part un libéralisme économique, plutôt associé à la droite et d’autre part un libéralisme « culturel », plutôt associé à la gauche. Il faut voir dans le libéralisme philosophico-économique, le « fait libéral », l’idéologie moderne par excellence, celui-ci étant né des réflexions des Lumières. Il faut également voir dans celui-ci le rejeton du progressisme, la notion de « progrès » étant apparue à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles.

Toutefois, il est important de préciser que celle-ci ne fut pas une évolution sans heurs. La fin de la vie traditionnelle produit dans un premier temps, paradoxalement, presque autant de désorientation et de souffrance que d’espoir et d’enrichissement. D’un point de vue historique, la modernisation doit être analysée comme le processus de changement des sociétés traditionnelles d’Europe occidentale (puis nord-américaines) enclenché à la fin de la Renaissance, avec des auteurs comme Nicolas Machiavel, qui s’est ensuite répandu dans d’autres sphères civilisationnelles. Pour 80% de l’humanité le Moyen Âge s’arrêta subitement dans les années cinquante.

Le progrès produisit de forts rejets, la critique de la modernité en étant un. Ce refus de la modernité a été analysé de nombreuses fois par les chercheurs : ils ont montré que depuis le début des années soixante-dix, les critiques de la vision progressiste, dont il sera question dans cet essai, se sont à la fois additionnées et radicalisées. Ces critiques se sont aussi, très relativement, dépolitisées. Malgré tout, les mises en question et les désillusions ont fait place au cours de cette période à une « diabolisation » du progrès, qui est réduit à la fois à une utopie foncièrement négative et, en tant que progrès technique, au principal moyen de destruction de l’humain dans l’homme. Ainsi, de l’extrême gauche à l’extrême droite, il existe une contestation radicale de la modernité, prise comme le règne de l’individualisme, comme le triomphe du tout économique, comme l’hégémonie de la financiarisation néolibérale, voire comme l’uniformisation, la massification, des pratiques sociales et des habitus de consommation. Cette remise en question est évidente chez les écologistes, surtout chez les décroissants, mais elle a pour corollaire, selon nous, un rejet des Lumières.

Cette vision du monde doit être analysée comme étant une réaction, c’est-à-dire comme une négation d’une négation (la Révolution industrielle issue des Lumières). En conséquence, elle peut et doit être vu comme un retour à un état premier, c’est-à-dire à un état de nature de type rousseauiste dans lequel l’homme vit en harmonie avec la Nature. L’imaginaire véhiculé par ce mode de vie parcimonieux, ou frugal, et antimoderne, s’inscrit dans un évident imaginaire conservateur, voire réactionnaire dans la mesure où il promeut un mode de vie traditionnel.

La critique de la modernité occidentale est couplée à celle d’autres concepts, nés eux-aussi du libéralisme culturel issu des Lumières : le progrès, le matérialisme et surtout l’individualisme. Chez les premiers critiques des Lumières, ces valeurs cachent un projet dominateur, celui de l’uniformisation des cultures et des sociétés. L’universalisme hérité de la Révolution française réduirait toutes les cultures à leur plus petit dénominateur commun. Nous retrouverons ultérieurement cette thématique chez des personnes aussi diverses que les disciples de Lévi-Strauss et de Robert Jaulin, des intellectuels comme Alain de Benoist, en passant par les postmodernistes, comme Michel Maffesoli… Enfin, le libéralisme des Lumières est parfois vu comme une maladie dégénérative du monde moderne, comme une pathologie, en particulier chez les disciples des très réactionnaires René Guénon ou Julius Evola.

Ce rejet des Lumières et de la modernité qui en découle se caractérise également par un refus des règles démocratiques et politiques des sociétés libérales. Ce rejet était déjà présent, quasiment dans les mêmes termes, chez Platon, dans sa célèbre critique de la démocratie athénienne.

Il faut raison garder. En effet, ces critiques doivent surtout analysées comme une nouvelle modalité de négation de la démocratie, afférente à une crise du libéralisme. La croyance moderne dans le progrès constitue le fondement commun aux idéologies démocratique et libérale, où le progrès promet biens et bien être terrestres. Par conséquent, la modernité des Lumières était et demeure un mouvement civilisationnel animé par un dynamisme optimiste : elle comporte en son sein les idées de l’émancipation individuelle, de la sécularisation générale des valeurs, de la différenciation du vrai, du beau et du bien, etc. La lutte dans tous les domaines contre le pouvoir de la coutume, de la tradition et de l’autorité reste le fondement de nos sociétés occidentales.

En effet, nos sociétés libérales sont les sociétés qui font de l’individu la seule source des valeurs et des finalités qu’il se choisit. L’origine de cette conception de la société est à chercher dans le traumatisme des guerres civiles et religieuses qui ont ravagé l’Europe des XVIe et XVIIe siècles, qui fut au cœur des réflexions de penseurs des Lumières. Il s’agissait pour les Lumières d’accepter le pluralisme des conceptions du Bien et du bonheur. La société libérale est donc la société qui reconnait ce pluralisme par l’érection en principe de la tolérance. Comme l’a si justement écrit Denis Diderot dans L’Encyclopédie, « Le salut des âmes n’est ni la cause ni le but de l’institution des sociétés civiles ».

L’autre grand acquis de nos sociétés libérales reste évidemment la reconnaissance d’un « droit naturel », c’est-à-dire, l’existence de certains droits inhérents à la nature de l’homme, indépendamment de toute considération sociale, morale, ethnique ou religieuse. Ce droit naturel s’est concrétisé dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, en 1789. Selon son article 4, la liberté politique consiste de pouvoir faire « tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bonnes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance des mêmes droits. »

Cette liberté des « Modernes », pour reprendre le célèbre mot de Benjamin Constant offre également la possibilité aux individus de s’éloigner de la chose publique. Ce détachement, qui peut être vu de façon négative, offre à celui, ou à celle, qui le souhaite de choisir ses causes d’engagement publiques : nous ne sommes plus obligé de participer à des débats qui ne nous intéressent pas, que ce soit de près ou de loin. Cette possibilité d’éloignement permet en retour une meilleure implication dans les domaines de la chose publique qui nous intéressent.

Enfin, les Lumières sont également à l’origine de la séparation des pouvoir. Montesquieu, dans L’Esprit des lois, écrit que « par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Cette volonté de contrôler et surtout de limiter le pouvoir est le fondement de nos démocraties libérales. Son principal théoricien fut Benjamin Constant, ce « libéral d’opposition ». En effet, quelque fut le régime sous lequel il vécut, il combattit l’arbitraire et le despotisme. Cette critique de l’arbitraire se retrouve également chez une Lumière italienne, le marquis de Gualdrasco et Villaregio, plus connu sous le nom de Beccaria. Celui-ci a fondé le droit pénal, mais surtout a condamné la peine de mort, trouvant illégitime qu’un État condamnant l’homicide puisse en commettre. Et cela deux cent ans avant les grands débats qui ont abouti en France à son abolition. Il est le premier à avoir mené une réflexion sur la « violence légitime » de l’État.

Quoique certains puissent dire des Lumières, ils ne doivent pas oublier que leur liberté de parole, leur individualisme, sont les héritages des combats de ces Lumières, justement. Bref, en condamnant celles-ci, ils se tirent littéralement une balle dans le pied…

Advertisements