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Réflexions sur des subcultures contemporaines [néo-paganismes, droites radicales, musiques indépendantes]

BLACKSUN1Par Stéphane François

 Quels sont les rapports entre milieux néopaïens, droites radicales et certaines scènes musicales « underground » ? Ces thèmes vont nous emmener à voyager dans des subcultures qui, malgré leur refus de la modernité, sont des manifestations d'une modernité tardive, d'une ultramodernité, d'une postmodernité comprise comme la synergie de l'archaïque et du développement technologique. Ces questions sont assez peu étudiées en France malheureusement. Il existe en effet à leur sujet une incompréhension, fondée sur des faits précis. J'ai constaté que ces références, ainsi que les idéologies sous-jacentes, sont constituées par un ensemble d'éléments disparates unis par une même protestation contre les savoirs « officiels » ou contre ce qu'ils perçoivent comme un discours « politiquement correct ».

Ainsi cimentés, ces éléments constitutifs forment des subcultures hétérodoxes dont l’ésotérisme et la radicalité sont des éléments importants. Ces éléments fusionnent au sein d’un même discours des brides de croyances hétérodoxes (ésotérisme, néopaganisme), de fictions littéraires, d’éléments de cultures religieuses, de cultures underground provoquant l’incompréhension des observateurs issus du monde universitaire. Cette incompréhension s’explique par le fait que les auteurs/militants des milieux étudiés refusent le primat de l’Université dans l’élaboration des différents champs normatifs de leurs connaissances. Nos auteurs ont donc créé une contre-culture, une « subculture », ayant ses propres normes. Ces normes, malgré leur hétérogénéité discursive intrinsèque, permettent de comprendre certains débats internes et certaines évolutions des milieux étudiés.

Par conséquent, peu de chercheurs ont cherché à étudier cet environnement, malgré le fait que ces recherches ouvrent la possibilité à des études novatrices, notamment dans le champ de l’histoire des idées et dans le champ culturel, et en particulier en ce qui concerne les musiques underground de « droite ». Ces sujets, qui peuvent sembler anecdotiques, sont des « sécrétions du temps », pour reprendre l’expression de Michel Foucault. Aussi minuscules qu’elles semblent, ces « sécrétions du temps » n’ont pas leur pareil pour refléter, condenser, télescoper, l’esprit et le malaise d’une époque. En ce sens, ces études sont nécessaires et utiles pour compréhension de notre époque.

Droites radicales et subcultures

La revendication de références droitières, plus ou moins édulcorées et fait de façon plus ou moins maladroite, fait partie de la stratégie de la scène, que j’ai appelé dans plusieurs travaux la scène « europaïenne », sous-courant d’une subculture musicale radicale. Cela est d’autant plus facile que la tendance à la provocation de la scène industrielle permet l’expression d’un tel discours.

Il est parfois difficile de faire la part des choses et de définir un positionnement politique clair. De plus, les groupes n’ont pas les mêmes propos suivant qu’ils ont affaire à une revue généraliste ou à un fanzine. Ils sont plus prudents dans le premier cas que dans le second. Dernière difficulté, le discours politique est parfois absent mais leur conception particulière du monde permet à l’observateur d’établir un positionnement idéologique. De fait ces groupes se présentent souvent comme des formations apolitiques mais leur discours s’inscrit dans les courants de la Révolution conservatrice et des diverses tendances de la Nouvelle Droite et développent des thèmes similaires comme le néopaganisme nordiciste, l’ethnocentrisme européen, le différentialisme, la défense des cultures natives européenne, etc. et l’antichristianisme : « Dans l’ancienne Europe, les peuples étaient, pour la plupart, forcés de se convertir au christianisme. Ces religions avaient pour but de contrôler les gens. On les empêchait de penser par eux-mêmes en leur inculquant la peur du démon. »[1]

La fascination pour le paganisme européen et pour l’histoire de l’Europe a facilité le rapprochement entre ces deux univers : l’un, marginal se piquant d’intellectualisme et de rébellion et l’autre, composé d’universitaires et d’écrivains radicaux ouverts à certaines avant-gardes. Cependant, les liens ont commencé à se nouer réellement vers la fin des années quatre-vingt lors de l’explosion de cette scène et du remplacement des cadres du GRECE. C’est à cette époque que les fanzines, portant sur cette musique, ont commencé à apparaître, en nombre important, sur le marché. Il est indubitable qu’un certain nombre d’entre eux est le fait de personnes gravitant autour de la Nouvelle Droite car le discours conservateur-révolutionnaire typique de cette nébuleuse est reconnaissable dans les articles de ces publications.

Une partie de cette scène a évolué, suivant ainsi l’exemple de la Nouvelle Droite, vers une forme d’alternative radicale à la droite nationaliste (rejet des nationalismes chauvins) comme à la gauche. En outre, le discours néopaïen a parfois a cédé le pas à la promotion d’une forme de traditionalisme, au sens guénonien du terme, à partir de la fin des années quatre-vingt-dix, ce qui signifie un complet renversement de ses perspectives originelles. Jean-Marc Vivenza, par exemple, philosophe et musicien, s’intéresse aux penseurs traditionalistes. Nous assistons donc à l’émergence d’un mouvement musical souterrain (« underground ») de culture ésotérique et de droite qui s’est fortifié grâce aux sentiments de perte d’identité d’une frange des jeunes adultes européens. C’est, en effet, une musique qui se nourrit des peurs de la population de souche européenne face à la montée des flux migratoires et à l’essor de la mondialisation qui mettent en périls les cultures et leurs diversités.

Les thèses de cette scène sont relativement cohérentes. « Cohérentes » car elles s’inscrivent dans les thèses des droites radicales païennes et « relativement » car il existe des différences idéologiques. Cependant le syncrétisme pratiqué par ce milieu rend possible le dépassement de ces contradictions, notamment grâce au concept de « néopaganisme ».

En effet, certains de ces groupes sont liés aux odinistes, c’est-à-dire les partisans des religions germano-scandinaves, comme l’Asatru islandaise, la Rune Gild d’Edred Thorsson ou l’Odinic Rite de l’Anglais John Yeowell. Par exemple, Tony Wakeford est membre, Arnaud d’Apremont, de l’Odinic Rite, Ian Read, le leader du groupe Fire&Ice et ancien membre de Sol Invictus, est le directeur de la version allemande de la revue Rûna, organe officiel de la Rune Gild , tout comme Michael Moynihan d’ailleurs qui est en outre responsable de la revue néopaïenne Tyr, tandis que le musicien Hilmar Örn Hilmarsson, un ancien membre des groupes Psychic Tv et Current 93, est devenu successeur de Sveinbjorn Beiteinsson comme dignitaire de l’Asatru. Nous pourrions multiplier les exemples.

Le néopaganisme néo-droitier

Le néopaganisme a joué un rôle important au sein de la Nouvelle Droite, à la fois en tant que recours intellectuel et comme moyen de reconnaissance. Malgré le fait qu’il existe des néodroitiers athées ou catholiques, un grand nombre de ceux-ci se réclament de l’une des diverses formes de néopaganisme (religieux, ethniques, culturel ou un mixte de ces différentes approches).

Les néodroitiers ont surtout utilisé le néopaganisme pour théoriser à la fois une pensée strictement « européenne », c’est-à-dire débarrassée de l’apport chrétien et un système culturel centré sur la notion de « civilisation européenne », qui se manifeste au travers de l’éloge de la notion d’Empire. Ce qui permet de concilier la défense d’une identité européenne d’un côté et d’accorder une place aux étrangers, au nom du différentialisme. Ce néopaganisme, très bien conceptualisé d’ailleurs grâce à Alain de Benoist, intéresse les autres groupes néopaïens. Ainsi, Michael Moynihan publie dans chaque numéro de Tyr, une revue ouvertement antimoderne et différentialiste, des textes d’Alain de Benoist.

Dans le numéro n°1, il reproduit une interview de Georges Dumézil par Alain de Benoist, parue initialement en 1978 dans le Figaro Dimanche, « Priests, Warriors, and Cultivators : An Interview with Georges Dumézil »[2]. Le numéro 2 continue dans cette veine en traduisant un autre article d’Alain de Benoist, « Thoughts on God »[3] ainsi qu’un entretien de ce dernier par Charles Champetier, « On Being Pagan : Ten Years Later. An Interview with Alain de Benoist »[4]. De fait, il se rapproche de plus en plus du paganisme élaboré par Alain de Benoist au début des années quatre-vingt. Il est même à l’origine de la traduction en anglais de Comment peut-on être païen ? du même Alain de Benoist, ouvrage classique de la littérature néopaïenne néodroitière.

Le recours au différentialisme néo-païen a permis l’émergence du mouvement connu sous le nom d’« identitaire », héritier du courant folkiste de la Nouvelle Droite. Cette quête identitaire européenne a provoqué une évolution par rapport aux Juifs et à l’antisémitisme : nous sommes passés de la haine du juif parce que juif à un éloge du juif parce que le juif serait forcément mixophobe. Cependant, il y a un enfermement constant : le juif reste enserré dans une identité contraignante.

Ce travail sur les références païennes de la Nouvelle Droite m’amené incidemment à réfléchir sur la notion de « néo-paganisme », très en vogue actuellement en Occident. Ce néopaganisme est des plus intéressants car il comprend à la fois des éléments subculturels ouvertement modernes comme celui qui attire les subcultures gothiques  (les « sorcières ») et des éléments antimodernes et ethniques issus du romantisme politique, en particulier de l’interprétation des thèses de Herder.

Ces recherches m’ont amené à réfléchir sur le rôle de ces références, politiques, culturelles, subculturelles, religieuses pour les militants des milieux étudiés. En effet, beaucoup de militants de la droite radicale ont compris le primat de l’action culturelle qui constitue pour eux à la fois un choix stratégique (cf. la fameuse « stratégie métapolitique » de la nouvelle droite) et une attitude imposée (par leur faiblesse numérique et l’absence de perspectives dans le combat politique traditionnel). De ce fait, nombre de militants, de groupes, en France et ailleurs en Europe, ont, à partir des années soixante-dix principalement, cherché à utiliser les moyens courants d’expression artistique/culturelle comme à la fois facteur de propagande ; moyen de renforcement de la cohésion du groupe et vecteur de la subversion de la société. De plus, leur engagement politique constitue bien plus qu’un choix partisan : c’est un mode de vie ; un investissement total et de tous les instants, et surtout une vision du monde. Cette vision du monde comprend en effet les références précitées comme les références subculturelles, l’ésotérisme, le néopaganisme, les musiques underground, etc.

La Scène europaïenne

La musique peut être vu tel un vecteur d’identité comme l’a mis en perspective l’ouvrage collectif Musique et politique. Les répertoires de l’identité. Alain Darré y écrit que la musique est un « Fait social total [qui] entretient des rapports complexes avec l’univers social. Elle occupe en effet une position devenue centrale au sein des éléments qui structurent notre perception du monde, l’entendu rivalisant plus que jamais avec le vu ou le lu. »[5] En outre, « Le social est en effet au cœur des processus de production et de réception du musical. Il en détermine largement les développements, fonctions, significations. Dans un jeu de miroir permanent, le musical réfléchit, exprime l’espace social qui l’investit à son tour en lui insufflant de nouveaux sens.  »Bien culturel » générateur de  »pratiques culturelles » l’objet musical n’est pas de l’ordre du donné mais du construit, produit d’un  »ici et maintenant » où s’enchevêtre codes, normes, valeurs, stratégies d’innovation-reproduction »[6], en perpétuelle construction.

La musique peut être aussi un support d’engagement, à la fois individuel (celui qui écoute) et/ou collectif (ceux qui jouent), de résistance à la domination culturelle ou politique. En effet, sont apparus dans les années quatre-vingt à la fois le « rock alternatif » au discours gauchisant et les musiques de droite comme la musique europaïenne et le « rock identitaire ». La musique est donc être un facteur de conscientisation, notamment politique. De plus, Claude Lévi-Strauss souligne que « l’identité se réduit moins à la postuler ou à l’affirmer, qu’à la refaire, la reconstruire »[7]. Plus loin dans ce texte, il affirme qu’elle n’est, en fait, qu’une « sorte de foyer virtuel »[8]. En ce sens, la musique europaïenne est une musique identitaire, l’identité, dans le cas présent, se confondant avec le concept de « civilisation », à prendre à la fois comme une aire culturelle et comme une aire raciale.

Cette musique se définit donc comme le support d’un enracinement culturel, la civilisation européennes et ses traditions, ses folklores, et cultuel, le paganisme étant perçu comme une religion ethnique, c’est à dire enracinée dans une aire géographique, l’Europe, et ethnique, les Européens comme descendants directs des Indo-Européens.

De ce fait, des éditeurs d’extrême droite ont publié, traduit ou réédité un grand nombre de textes « hétérodoxes », lus par les milieux underground. Nous pouvons, pour ne citer que des éditeurs d’extrême droite français, prendre en exemple les cas des éditions du Lore, Pardès, Dualpha, qui diffuse l’éditeur rock Camion blanc et Camion Noir (« l’éditeur qui véhicule le soufre ! »), Avatar, etc. Il suffit aussi de voyager sur le site de la librairie en ligne Librad[9], tenu par des militants nationalistes-révolutionnaires européens (il existe trois sites « librad » : un français, un italien et un allemand) et de voir que les publications subculturelles (rock avec Camion Blanc/Noir) et ésotériques occupent facilement un tiers du catalogue au côté de « bruits européens », c’est-à-dire des musique « europaïennes ». Mais ces politiques éditoriales et commerciales se retrouvent un peu partout en Occident, signe de son intérêt pour les milieux concernés.

L’étude de cette vision du monde est importante car elle permet de cerner l’univers mental, notamment symbolique et ontologique, de ces milieux extrémistes. Un univers mental qui dépasse largement le cadre restreint des subcultures extrémistes. En effet, ces spéculations touchent un large public, notamment au travers de l’intérêt pour l’ésotérisme, le symbolisme, le nazisme, le néo-paganisme, ou l’« histoire mystérieuse ».

Il me semble nécessaire de s’interroger sur la place qu’occupent dans nos sociétés consuméristes ces objets culturels, en particulier ceux fabriqués avec des matériaux radicaux comme l’« occultisme nazi », le conspirationnisme, le « racialisme ufologique », l’élitisme ésotérique, etc., surtout au sein des subcultures « jeunes », particulièrement faibles culturellement sur ces sujets… des subcultures qui s’intéressent à l’ésotérisme au sens large, aux ovnis, au supposé occultisme des nazis ainsi qu’aux « sociétés secrètes ».

En effet, ces milieux subculturels sont largement perméables aux discours « non conformistes », en particulier les discours complotistes, et sont assez enclins à contester les savoirs officiels. C’est pourquoi, les subcultures ésotérisantes sont utilisées par des auteurs d’extrême droite pour diffuser leurs thèses dans des milieux a priori éloignés des leurs.


[1] Blay Y., 2002, « Hagalaz Runedance, entretien avec Andrea Nebel Haugen », D. Side n°10, p. 61.

[2] de Benoist A., 2002, « Priests, Warriors, and Cultivators : An Interview with Georges Dumézil », Tyr : Myth, Cultur, Tradition, Atlanta, Ultra, pp.41-50. Parue initialement en 1978 dans le Figaro Dimanche.

[3] de Benoist A., 2004, « Thoughts on God », Tyr : Myth, Cultur, Tradition, pp. 65-77. Traduction d’A. de Benoist, « Un mot en quatre lettres », Eléments, n°95, juin 1999, pp. 18-22.

[4] Champetier C., 2004,  « On Being Pagan : Ten Years Later. An Interview with Alain de Benoist », Tyr : Myth, Cultur, Tradition, pp.77-110. Parue initialement dans Elément, n°89, juillet 1997, pp. 9-21 sous le titre « Comment peut-on être païen ?. Entretien avec Alain de Benoist ».

[5] Darré A., 1996, « Prélude. Pratiques musicales et enjeux de pouvoir », in Musique et politique. Les répertoires de l’identité, Rennes, P.U.R., p. 13.

[6] Ibid., pp. 13-14.

[7] Lévi-Strauss C., 1977, (ss. la direction de), L’identité, Paris, Grasset, p. 331.

[8] Ibid., p. 332.

[9] http://www.librad.com

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