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Structures locales et enjeu national : la percée de l’extrême-droite en Normandie (1956 et 1984)

Par Cyril Crespin

A deux reprises, en 1956 et en 1984, l’extrême-droite réussit une percée électorale en France grâce à deux formations politiques différentes : l'Union de Défense des Commerçants et des Artisans et le Front National. De nombreux politologues se sont penchés sur ces résurrections de l’extrême-droite à près de trente ans d’intervalle. Si la mauvaise humeur du corps électoral, la peur du changement ou la volonté d’envoyer un avertissement aux hommes politiques ont été mises en avant dans un premier temps, la question des enjeux locaux a été négligée. Or, ces percées ne peuvent-elles pas être le résultat d’une construction politique locale des mouvements d’extrême-droite ?

Inversement, les considérations nationales étant prépondérantes, toute construction politique locale est-elle désuète ? La Normandie offrant un cadre d’étude intéressant. Administrativement cette région est, depuis 1956, scindée en deux. Cette coupure, entre une Basse-Normandie tournée davantage vers l’agriculture et sa consœur plus urbaine et davantage industrialisée, est également perceptible d’un point de vue politique. Ainsi, la Basse-Normandie se caractérise lors du premier XXème siècle comme conservatrice à l’instar du département de la Manche qui a fait « barrage au Front Populaire en consolidant la droite »lors des élections de 19361 . Au contraire, la Haute-Normandie, par son caractère urbain et davantage ouvrier, accorde ses suffrages à la gauche et notamment au Parti Communiste Français. Ainsi, Pierre-Mendès France est l’une des figures emblématiques de l’Eure, tout comme quelques années plus tard Laurent Fabius dans le département voisin de la Seine-Maritime. Cette dualité politique et sociologique nous offre un cadre électoral intéressant car il permet de comparer la manière dont le vote peut se cristalliser.

1956-1984 : les structures politiques d’extrême-droite en Normandie

En 1956 comme en 1984 les deux mouvements d’extrême-droite, l’UDCA et le FN, se caractérisent par des difficultés à construire localement des structures politiques. L’UDCA commence à se structurer en Normandie dès la fin de l’année 1954. Ainsi, une note des RG du mois de janvier 1955, stipule que, dès décembre 1954, l’UDCA décide de tout en mettre en œuvre afin de réussir son implantation dans ce département2. Pierre Poujade souhaite faire un exemple dans le département d’origine de Pierre Mendès-France. Sur 36 cantons prospectés, en cette fin d’année, seulement 4 ont un bureau local. Mais cette première tentative est prématurée car le mouvement Poujade éclot réellement dans ce département six mois plus tard.. Au cours du premier semestre de l’année 1955, il a mis sur pied une fédération stable et structurée. De plus, il dispose de relais locaux dans de nombreux cantons. A quelques semaines des élections législatives de 1956, l’UDCA s’est implantée dans 12 d’entre eux3. En Normandie, le cas eurois fait figure d’exception. Ainsi, dans le département de la Manche, les rapports des préfets4 relèvent une installation précoce de ce parti dès le mois de mars 1955. Mais ce ne sont que des prémices. Ces premières tentatives se soldent par des échecs. Le cas du département de la Manche est le révélateur des difficultés du mouvement poujadiste à passer de la contestation à la construction. Dans son ouvrage consacré au mouvement Poujade, Romain Souilliac5 note que, dès 1955, l’UDCA doit faire face à des dissidences qui ont, semble t-il, ralenti le processus de diffusion du poujadisme. De plus, l’éloignement du centrede gravité, que constitue St Céré, semble jouer un rôle négatif dans la volonté de construire ce mouvement. A la veille des élections législatives de 1956, l’UDCA, en tant que structure politique, n’existe pratiquement pas en Normandie, à l’exception du département de l’Eure. C’est à la suite de ces élections que ce mouvement se structure réellement.

La trajectoire du FN dans les premières années de son existence est quasiment similaire. Après des tentatives avortées de création de fédérations, dans les départements de l’Eure et du Calvados, à l’occasion des élections législatives de 1973, la fin des années 1970 est très délicate. La dichotomie entre les deux régions normandes ressurgit si l’on se penche sur le cas du FN au début des années 1980. En Basse-Normandie, le Front national ne s’impose qu’après sa percée aux élections européennes de 1984. Avant 1984-1985 le FN n’a pas de structure politique, ni au niveau départemental, ni au niveau cantonal dans les trois départements bas-normands. La situation est tout autre en Haute-Normandie. Cela résulte de l’engagement de trois hommes : François Duprat, Carl Lang et Yves Dupont. Lorsqu’il adhère au FN en 1978, Carl Lang découvre une fédération euroise où le nombre de militants s’élève à deux personnes : Yves Dupont et lui-même. Durant ses premières années, en tant que secrétaire départemental, il met tout œuvre pour constituer un bureau départemental et des structures locales. Néanmoins, selon ses propres mots, le FN est, à la veille des élections européennes de 1984, « un mouvement groupusculaire »6. Il précise que durant la campagne de 1984 certaines réunions politiques de Jean-Marie Le Pen se tiennent devant 30 à 40 personnes maximum. Dans le département voisin de la Seine-Maritime la situation n’est guère flamboyante. Depuis la mort de François Duprat en 1978 la fédération connaît de nombreuses difficultés du fait du désarroi de ses membres. Nul ne reprend le flambeau, l’élan est donc brisé. Six ans plus tard la fédération seino-marine du Front national n’est pas parvenue à redresser la situation. Selon les propres termes de Carl Lang cette fédération « végète ». A la veille des élections européennes de 1984, en Normandie, le FN n’est pas parvenu localement à créer une structure politique. Le parallèle avec la situation de l’UDCA est frappant. Les mouvements d’extrême-droite ne réussissent pas à s’enraciner et pourtant ils créent la surprise en 1956 et en 1984.

1956-1984 : deux percées électorales en France comme en Normandie

La première percée a lieu en 1956 lors des élections législatives faisant suite à la dissolution prononcée le 2 décembre 1955. Ces élections se déroulent le 2 janvier 1956 au scrutin de liste à la proportionnelle dans le cadre départemental avec possibilité de faire des apparentements. Avec 2 483 813 voix soit 10% des suffrages exprimés, l’UDCA devient la quatrième force politique du pays. En Normandie les résultats sont plus décevants. Ce parti n’a pas été en mesure de présenter de listes dans deux départements : la Manche7 et l’Orne. Dans les trois autres départements de la Normandie les résultats fluctuent. Si en Seine-Maritime, les poujadistes réussissent un véritable exploit avec près de 13,85% des suffrages exprimés et l’élection de deux députés8, ceux-ci sont très décevant dans l’Eure avec un peu plus de 6,5% des voix. Enfin, dans le Calvados le score du mouvement poujadiste s’approche de sa moyenne nationale avec 10% des suffrages exprimés. C’est dans le département de l’Eure, le seul où une structure fédérale a été constituée, que les résultats sont très décevants. De plus, dans les cantons où l’UDCA avait constitué un bureau cantonal le score deM. Bauche9 n’atteint que 7,8%. Il n’y a pas de corrélation entre la construction locale d’une structure politique et le vote des citoyens. Force est de constater qu’en Normandie le vote poujadiste est complexe. Certes, ce sont les cantons ruraux qui lui ont apporté leurs suffrages à l’image des cantons de Goderville, de Criquetot l’Esneval ou de Totes pour la Seine-Maritime10. A l’opposé l’urbanité est un facteur défavorable ; il en est ainsi pour les cantons du Havre 4, de Grand Couronne, de Lisieux Ouest ou d’Evreux Nord11. Toutefois l’obstacle n’est pas infranchissable comme le montre les cantons de Rouen 1, de Trouville-sur-Mer et de Pacy-sur-Seine où les poujadistes parviennent à réaliser une percée12. Par conséquent, l’électorat est un agglomérat complexe.

Trente ans après sa première percée, l’extrême droite réitère l’exploit contre toute attente. La liste emmenée par Jean-Marie le Pen recueille, lors des élections européenne de 1984, près de 10% des suffrages. En Normandie, les résultats sont, comme en 1956, inférieurs à la moyenne nationale, mais ils constituent une surprise. En effet, l’ancien député poujadiste obtient 8,8% des suffrages. Or, lors de cette consultation électorale, à l’inverse de 1956, l’extrême-droite réalise ses meilleurs résultats dans le département de l’Eure avec un score de 10,4%. D’ailleurs, sur les dix cantons ayant le plus fait confiance à la liste de Jean-Marie Le Pen sept se situent dans ce département13. Les départements du Calvados et de la Seine-Maritime lui accordent 8,4% des voix, tandis que, dans les départements de la Manche et de l’Orne, le FN est davantage en difficulté14. Les cantons les plus favorables à l’ancien député poujadiste sont des cantons urbains tels que les cantons de Rouen 1, Rouen 2, Evreux-Est ou Nonancourt.

En 1956 comme en 1984, en dépit dedes structures politiques locales quasiment inexistantes, l’UDCA et le FN réussissent à séduire l’électorat.Sans structure et sans équipe ces deux mouvements parviennent à cristallier via le bulletin de vote les mécontentements locaux, mais sur une base relative aux enjeux nationaux.

Les enjeux de ces élections

Ces deux élections se déroulent dans un contexte politique particulier favorable à un vote de contestation. En 1956, la France est en crise politique. La IVème République, malgré des succès, s’enlise dans la gestion des crises et notamment avec les décolonisations de l’Indochine et de l’Algérie. Les crises politiques se succèdent permettant, à la fin de l’année 1955, la possibilité pour le gouvernement de Guy Mollet de prononcer la dissolution de la chambre des députés15. Romain Souilliac note que « les circonstances politiques sont propices à l’expression d’un antiparlementarisme exacerbé par l’anticipation du scrutin. »16

En 1984, le contexte politique est très différent mais l’atmosphère politique présente des similitudes. Après vingt trois ans d’exercice du pouvoir ininterrompu la droite est renvoyée, en 1981, dans l’opposition. François Mitterrand devient Président de la République. Après l’état de grâce le nouveau Président doit faire face, depuis les élections cantonales de 1982, à des revers électoraux. Dans les deux cas les partis de droite sont jugés absents du paysage politique ou du moins très peu actifs. L’hypothèse serait celle d’un transfert de voix entre la droite et l’extrême-droite. Les premières analyses faites aux lendemains des élections européennes de 1984 abondent dans ce sens. Le mécontentement des électeurs de droite se traduiraient alors par un vote plus à droite afin d’envoyer un avertissement. C’est une hypothèse non dénuée de sens mais il faut remarquer que les contextes politiques en 1956 et en 1984 présentent de nombreuses divergences. Si le contexte politique est à prendre en considération il ne faudrait pas négliger l’importance du mode de scrutin.

Le mode de scrutin

Les élections législatives sont, à la fois, des élections nationales et locales. En effet, les élus siègeront ensemble afin de représenter la nation au Palais Bourbon. Le choix du mode de scrutin de cette élection est décisif dans la mesure où il détermine la prépondérance ou l’inexistence d’enjeux locaux.Or, en 1956, les élections se déroulent à la proportionnelle dans le cadre départemental avec possibilité de faire des apparentements. Le cadre retenu oriente davantage vers des thématiques nationales. En 1984, c’est un scrutin proportionnel de liste dans le cadre national favorisant les thématiques nationales. Lors de ces deux consultations électorales les thématiques contestataires peuvent plus facilement s’imposer. Mais surtout les électeurs, en exprimant un vote de contestation, peuvent être représentés. D’ailleurs en Normandie les représentants de l’extrême-droite ont axé les deux campagnes sur des thématiques nationales. Enfin, un dernier facteur achève de donner à ces élections leur caractère national : les enjeux sociaux.

Les enjeux sociaux

En 1956, ce qui est en jeuce sont les changements socio-économiques visibles depuis la fin de la guerre. Le mouvement Poujade, depuis St Céré, cristallise la peur de certaines catégories socioprofessionnelles telles que les commerçants face aux changements économiques. Resurgit alors l’idée d’un Etat rackettant les contribuables. A partir de 1955, les RG et les rapports des préfets de Normandie notent de multiples actions de l’UDCA contre la collecte des impôts. Trente ans plus tard, les élections européennes de 1984 se déroulent dans un contexte de crise. Les chocs pétroliers de 1973 et de 1975 ont sonné le glas des Trente Glorieuses. La France vit dorénavant avec un chômage de masse, une misère accrue et des bouleversements socio-économiques profonds, durables et déstabilisants pour le corps électoral. Cette fois le bouc émissaire de ce malaise n’est plus l’Etat en tant que tel mais la figure de l’immigré. Ainsi, dès 1973 en Normandie les candidats aux élections législatives évoquent dans leur profession de foi le risque « d’une invasion du pays par une foule d’indésirables »17. La crise sociale est alors personnifiée. L’étranger est vu comme le problème de la crise mais également une certaine solution. Les enjeux sociaux sont au cœur des préoccupations des électeurs en 1956 comme en 1984.

En Normandie, tous ces facteurs réunis conduisent à une campagne axée essentiellement sur des solutions nationales. D’ailleurs en 1956 les candidats dans leur profession de foi axent toutes leurs thématiques sur des enjeux nationaux. A l’inverse, les autres partis politiques manient à la fois des thématiques nationales et locales. Enfin la proximité de certains cantons de l’Eure avec la banlieue parisienne et notamment le département des Yvelines a pu favoriser la réception par les électeurs de l’image d’une immigration de plus en plus importante. Ainsi, lors d’une interview, Carl Lang nous a expliqué que « durant cette campagne les électeurs constataient avec effroi les ravages d’une immigration massive ». Nous devons rester prudent face à ces témoignages mais il nous a semblé, dans les diverses interviews réalisées, que cette question de l’immigration devient, en 1984, dans certains cantons urbains, centrale chez certains électeurs.

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Conclusion

Par deux fois, l’extrême-droite parvient à réaliser une percée électorale spectaculaire. L’exemple de la Normandie a démontré que celle-ci ne reposait pas sur des structures politiques locales. Il n’y a pas de dynamique locale. Bien au contraire,la lame de fond est nationale et repose sur des facteurs à la fois politiques, économiques et sociaux. L’extrême-droite est parvenue à cristalliser les mécontentements. Pourtant, dès les élections législatives de 1958, l’UDCA est presque inaudible18. C’était donc un coup d’épée dans l’eau. Cet exemple met en avant les difficultés pour l’extrême-droite de passer de la contestation à la construction politique. En 1984, les analystes concluront bien vite que le FN est destiné à un chemin identique, l’extrême-droite étant vouée alors à ne jouer les trublions électoraux que de temps en temps. Or, pour se maintenir, il faut construire. A partir des années 1980, le Front national engage un long processus de construction politique dans les départements de France. Cette opération vise aussi bien les zones de force du lepénisme en 1984 que les terres plus réfractaires à l’ancien député poujadiste. La Normandie est le miroir de ces évolutions. Après 1984, le FN s’organise et se structure. Il parvient même à éclipser durant presque deux décennies les rivalités consubstantielles aux partis d’extrême-droite. Cela lui permet de se présenter aux élections locales et ainsi de préparer les échéances nationales majeures. Enfin, le FN entre dans les conseils régionaux s’offrant ainsi des élus locaux et de facto des relais dans l’opinion locale. Ce mouvement constitue une rupture dans l’histoire de l’extrême-droite. Dorénavant implantée, organisée et structurée, elle peut passer de la contestation éphémère à la construction. Entre 1956 et 1984, l’extrême droite parvient à émerger de manière discontinue sans toutefois constituer une véritable force politique. Ses réussites portent en leur sein les raisons de leurs échecs postérieurs. Ses victoires décèlent toute la fragilité des deux mouvements. Pour contester il n’est nullement besoin de s’organiser. Mais pour durer cela devient une condition sine qua non. La construction du FN est devenue, après 1984, l’enjeu majeur de l’extrême-droite. Elle permet d’expliquer la pérennité de ce mouvement et les clefs de son succès.

Notes

1 Michel Boivin, Les Manchois dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, tome 1, Introduction, sources et bibliographie, Marigny, Editions Eurocibles, 2004, p. 38.

2 Archives départementales de l’Eure, 12 W 1.

3 Il s’agit des cantons de Nonancourt, Vernon, Gaillon, Bernay, Louviers, Brionne, Le Neubourg, Evreux, St-André-de-l’Eure, Breteuil-sur-Iton, Gisors, Pacy-sur-Eure.

4 Archives départementales de la Manche, 1004 W.

5 Dans son récent ouvrage Le mouvement Poujade. De la défense professionnelle au populisme nationaliste (1953-1962), Paris, Les Presses de Sciences Po, 2007, 415 p.

6 Interview réalisée le 19 janvier 2011.

7 Ce cas est intéressant car l’absence du parti poujadiste dans ce département est le résultat, selon des notes de RG, des actions du responsable départemental. Ce dernier a visiblement manqué d’énergie et/ou de volonté pour réussir la constitution d’une liste.

8 Il s’agit de René Tamarelle et de Roger Léger.

9 Tête de liste de l’UDCA dans le département de l’Eure.

10 Dans ces trois cantons la liste emmenée par Roger Léger recueille respectivement 22,41% des SE, 21% des SE et 20,92% des suffrages.

11 Dans ces quatre cantons les listes poujadistes obtiennent respectivement 8,07% ; 7,7% ;4,8% et 4,5%.

12 Dans ces trois cantons les listes poujadistes obtiennent respectivement 18,56% ; 15,82% ; 13,11%.

13 Il s’agit des cantons de Evreux-Est, Nonancourt, Ecos, St-André-de-l’Eure, Gaillon, Lyons-la-Forêt et Pacy-sur-Eure.

14 La formation d’extrême-droite recueille respectivement 7,7% et 6,8% des voix.

15 La constitution de 1946 stipule que la dissolution de la Chambre des députés n’est possible que si deux votes de défiance, à la majorité absolue, ont renversé deux gouvernements successifs en moins de 18 mois. Les conditions sont réunies à la fin de l’année 1955.

16 Op Cit, p. 173

17 Profession de foi de Pierre Surgeon candidat FN dans la 4éme circonscription de l’Eure

18 En Normandie l’UDCA présente 11 candidats dans les 26 circonscriptions et obtient un peu plus de 3% des suffrages exprimés.

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