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« Perpignan la Catalane », le vote Front National et ses crises identitaires

Par Dominique Sistach

La ville de Perpignan est le chef-lieu des Pyrénées-Orientales, et la troisième ville de la Région Languedoc-Roussillon, après les cités de Montpellier et de Nîmes (120 100 habitants en 2012, avec une densité de 1764 personnes par Km2). Ville-centre d’un département en enclave, entre la méditerranée et la chaine pyrénéenne, Perpignan est la commune de plus de 100 000 habitants la plus septentrionale de l’hexagone ; c’est la trentième ville la plus peuplée de France.

Perpignan, vue d’ailleurs, c’est surtout ses paysages, les vacances et son folklorisme méridional, la proche Espagne et son "discounting" moral, du tabac, de l’alcool et du sexe, son équipe de rugby, et ses émeutes. Vue d’ici, Perpignan se représente selon ce folklorisme que l’on voit d’ailleurs, mais s’observe comme un patchwork de pauvretés et de richesses, d’identités multiples, d’histoires superposées, et surtout, comme un abyme de périphéries, comme si aucun centre ne faisait référence, en bien ou en mal, comme si les détenteurs de l’autorité s’invisibilisaient à proportion de l’apparition des marges. L’analyse du vote frontiste fait apparaître ce camaïeu de marginalités comme constitutif d’une société en dé-gérance, l’engagement pour le parti de Marine Le Pen faisant office d’une forme de marginalité politique.

In-développement, pauvretés et identités

Même si la ville n’a jamais connu de véritable développement industriel massif (elle est depuis le XIXe siècle une cité artisanale), elle est depuis plus de 40 ans un centre urbain concentrant ses activités sur le tourisme et l’accueil de populations retraités (30 % de la population a entre 40 et 65 ans, 20 % a 65 ans et plus. Les 15-24 ans ne dépassent pas les 15 % de la population). Sur les 58 000 postes salariés, l’essentiel de l’activité s’appuie sur les administrations publiques, l’économie des services, les transports, les activités médico-sociales et la construction.

Depuis les années 1990, parmi les trois villes de plus de 100 000 habitants de la région, Perpignan est celle qui, au vu de la situation économique de ses habitants, peut-être considérée comme la plus précaire (« Niveaux de vie et pauvreté en France : les départements du Nord et du Sud sont les plus touchés par la pauvreté et les inégalités », INSEE Première, N° 1162 – octobre 2007). En effet, alors que 23,3 % des Perpignanais vivent dans un ménage bénéficiaire d’une allocation de précarité (Revenu Minimum d’Insertion, Allocation Parent Isolé ou Allocation Adulte Handicapé), seuls 15 % des Montpelliérains et 16,1 % des Nîmois sont concernés. Parmi, les allocataires des Caisses d’Allocations Familiales de la ville, 23,6 % sont dépendants des allocations (qu’elles soient familiales, de précarité, ou relatives au logement) pour plus de 50 % de leur revenu, alors que cette proportion est de 17,8 % pour Montpellier et de 21,5 % pour Nîmes (l’Aude, les Pyrénées-Orientales, le Gard sont successivement les 3e, 4e et 5e départements où le taux de pauvreté est le plus élevé en France ; L’Hérault est en 7e position). Le nombre de bénéficiaires de la CMU par rapport au nombre de personnes couvertes est de 23,05 %, soit le double du ratio régional et le quadruple du ratio national. On relève que 29 682 ménages sont non imposables. Le revenu moyen par ménage est de 2 067 euros brut par mois et par ménage (2 520 euros en France), la ville étant la 30 609e la plus pauvre sur les 36 717 communes de France. Le taux de pauvreté s’élève à 32 %, 17 701 ménages vivent sous le seuil de pauvreté (selon un calcul de pauvreté estimé à 60 % du revenu médian).

Ces phénomènes de paupérisation sont constants dans les Pyrénées-Orientales, même s’ils sont tendanciellement supérieurs dans sa capitale. Les raisons sont historiques, le département ayant connu, depuis plus de cent ans, un attrait plus fort que la moyenne vers la propriété foncière sur un modèle de notabilisation des possédants, et ainsi par voie de conséquence, une incapacité chronique de création de capitaux urbains, l’investissement est ciblé et insuffisant (en 2009, le taux de chômage des 15/64 ans s’élevait à 21 %, avec un pic à 35 % pour les 15/24 ans). Le fonctionnement normal du marché est tissé de non-marché et de non-équivalence : la société économique est anomique, les moyens socialement admis l’emportent sur les buts que se fixe la culture de la société locale. De nos jours, l’essentiel de la richesse se concentre sur l’immobilier, les petites entreprises, la saisonnalité des activités, le travail au noir, bref, tout ce qui permet un retour d’investissement rapide (même faible) et qui permet d’éviter la gestion des ressources humaines : une stratégie diffuse de l’in-développement économique à fait jour, et les investisseurs sont dominés par une « culture de la rente » anormale, qui leur permet de partager un entre-soi économique efficace garanti par les collectivités locales (cf. Henri Solans, Essai sur l’économie des Pyrénées-Orientales, Perpignan, le publicateur, 1992.).

Si l’on se réfère à l’écart entre les revenus des plus riches et des plus pauvres, le revenu médian mensuel, le revenu minimum des 10 % les plus riches et maximum des 10 % les plus pauvres (dit indice de Gini), Perpignan est la quatrième ville la plus inégalitaire de France (Béziers est en 5e position et Nîmes en 7e position. cf. Observatoire des inégalités).

Cette concentration des pauvretés et des inégalités défie l’entendement des locaux qui ne la perçoivent que peu, s’imaginant dans une France normale (à l’inverse, les visiteurs sont souvent sidérés de l’état de la ville, certains journalistes et photographes en visite du festival international Visa pour l’image, en spécialiste du journalisme de guerre, mitraillent la ville comme s’ils se trouvaient sur un de leurs habituels théâtres d’opérations). Elle constitue par ailleurs un espace social visible et intelligible qui façonne les imaginaires autant que les justifications qui auraient conduit à cet état de fait. La combinaison du visible et de l’invisible sociaux est étrange : peu semble en mesure de reconstituer l’histoire de la ville autrement que par les positionnements politiques clientélistes, souvent échafaudés en dépendance directe, notamment d’emplois, alors que la majorité pense « qu’il en a toujours été ainsi ».

Pourtant, la rente terrienne structure l’organisation sociale du département de longue date : à l’exploitation agricole a succédé l’exploitation foncière des propriétés couchées en lotissement, répartissant la richesse vers les propriétaires fonciers, les bâtisseurs et les municipalités levant les impôts locaux ; la nécessité de main-d’œuvre peu chère et peu qualifiée est toujours de même nature, hier, l’attraction des Marocains pour le travail agricole, depuis, les maghrébins, portugais et espagnols pour le marché de construction du périurbain dont on connaît la capacité d’accueil de ceux qui fuient la proximité de leurs bâtisseurs.

La ville connut un double développement démographique au cours du XXe siècle, durant l’ère des conflits mondiaux, à raison de son désenclavement par le développement routier et des transports motorisés, puis à la fin des années 1960, à raison du développement touristique entraîné par l’aménagement des côtes, le désenclavement ferroviaire, et le développement de l’habitat. À ces deux époques correspondent des flux migratoires de masse, celui des réfugiés espagnols au début de la Seconde Guerre mondiale, puis des rapatriés « pieds-noirs » après 1962, avec notamment la constitution d’un quartier qui leur fut dédié : « Le Moulin-à-vent ». Depuis 1968, la progression démographique de la ville est médiane, même si elle est une des cités de Languedoc-Roussillon qui progresse le plus, à raison de l’héliotropisme national et européen, mais aussi, à raison de l’immigration nord-africaine et turque (en 2008, la ville compte 15 273 immigrés soit 13,1 % de sa population – dont 5,3 % nés en Europe et 7,8 % nés hors d’Europe, principalement originaires du Maghreb). Combinée à l’ancienne communauté gitane, vivant en centre-ville, Perpignan est bien un camaïeu identitaire qui s’appuie sur un espace social creux des humanités communes, notamment de production, et qui ne peut ainsi trouver de capacité des êtres et des actes à faire sens ensemble.

Géographie électorale

L’ensemble de ces situations économiques et sociales produit une géographie de la ville paradoxale où les quartiers les plus pauvres, comme St-Jacques, St-Mathieu, La Réal et une partie du Haut et du Bas-Vernet, sont au centre de la ville, alors que les quartiers les plus aisés comme les quartiers de l’Université, de la Route de Canet ou de la Porte d’Espagne sont à sa périphérie. De même, les familles habitent-elles en majorité dans les quartiers constitués de logements sociaux, alors que les personnes isolées investissent plutôt les logements vétustes du centre-ville.

Cette curiosité urbaine qui place la normalité sociale à la périphérie spatiale et l’anormalité en son centre produit des logiques ségrégatives inédites, et des résultats électoraux en rapport. Perpignan, lieu final du standard de géographie électorale, la fameuse ligne Le Havre-Valence-Perpignan (Bernard Alidières, Géopolitiques de l’insécurité et du Front national, Armand Colin, 2006), qui découpe le vote frontiste selon cet axe est-ouest, représente ces divisions socioéconomiques. Se présente ainsi une géographie sociale frontiste hexagonale, au Nord, d’une société post-ouvrière abandonnée de la production et du gouvernement économique (notamment de gauche), et au Sud, à une société post-moderne vide de toute production et d’un gouvernement minimum des urbanités (notamment de droite).

Si l’on se réfère aux élections présidentielles de 2012, le vote frontiste se déploie aux périphéries et s’effondre au cœur de la cité catalane (dans les deux cantons du centre-ville, 2 et 6, le FN n’obtient que 17,37 % et 15,28 % des votes). Marine Le Pen est troisième à l’issue du premier tour, derrière François Hollande (28,03 %) et Nicolas Sarkozy (26,51 %). Elle obtient le score de 22,46 %, soit 4,56 % au-dessus de la moyenne nationale (17,90 %). Le plus haut score est atteint dans les quartiers de mixité, où entre les différents espaces communautarisés, gitans et maghrébins, les votes frontistes sont très hauts : c’est le cas du canton du Haut-Vernet dans les quartiers nord de la ville où Marine Le Pen obtient 27,6 % des votes (elle sort en tête au bureau de vote 1 où elle obtient 31,17 %), et dans celui du Bas-Vernet où elle obtient 20,51 % (elle sort en tête au bureau de vote 9 où elle obtient 26,44 %). À l’opposé, les hauts scores sont atteints dans les périphéries gentrifiées du sud et de l’est de la ville : elle obtient 22,89 % dans le canton 4, 22,76 % dans le canton 3, 22, 34 % dans le canton 7. Elle est en tête dans quatre bureaux de vote, notamment au sud de la ville, dans le canton 5, où ses scores dépassent 28 %. Bref, au nord de la ville le vote est le résultat de la proximité de populations antagonistes, alors qu’au sud, le vote serait le résultat de « l’effet halo » d’une insécurité ressentie d’une société lointaine et souvent fantasmée (Pascal Perrineau, « Front national : l’écho politique de l’anomie urbaine », Esprit, avril, 1988, p. 22-38).

Si l’on se réfère aux élections municipales, le vote frontiste est menaçant, rarement constitutif d’une alternative politique. Depuis les municipales de 1989, Perpignan est considérée comme gagnable par l’extrême droite. L’échec du conseiller régional FN Jean-Claude Martinez face à Jean-Paul Alduy sonnera le glas de cette espérance. En 1995, malgré ses 32,72 % au premier tour, le FN, cette fois représenté par Jean-Louis de Noëll (devenu depuis transfuge à l’UMP), est battu de plus de 3 500 voix par Jean-Paul Alduy. En 2001, la dissidence mégrétiste fait disparaître le groupe FN du conseil municipal, le parti de Jean-Marie Le Pen ne se qualifiant pas pour le second tour de l’élection. Le scrutin à rebondissement de 2008 aboutit malgré tout à la victoire de Jean-Paul Alduy, après décision de justice. Le vote FN, avec la première participation de Louis Aliot, se tasse singulièrement, loin de la capacité électorale vue lors des élections nationales. On aura alors peut-être tôt fait de penser le vote frontiste comme un vote défouloir, hors des enjeux territorialisés. Les élections locales sont marquées par une rationalisation individuelle partisane très forte, en tout cas beaucoup plus prégnante que pour des suffrages nationaux.

Ethnicisation, gentrification, clientélisme

La spatialisation du vote n’est pas le hasard de l’urbanisation ou le fait exclusif de mouvement de rétentions identitaires et de sentiments d’insécurité. Des études ont déjà montré comment le découpage de la ville avait servi les édiles depuis les années 1960 à constituer un quadrillage électoral efficace, mais paradoxal : le clientélisme pied-noir étant adjoint au clientélisme gitan, dans les urnes, les bulletins n’ayant pas de couleurs, dans la vie sociale quotidienne, la tension les uns contre les autres permettant de tenir en équilibre une ville qui s’oppose sur tout (David Giband, « Les événements de Perpignan ou la fin d’un système géopolitique local », Hérodote, 2006/1 n° 120, p. 177-189 ; Caroline Maury, « Des chaussettes et des urnes : chronique des élections municipales à Perpignan », Pôle Sud, 2008/2 n° 29, p. 75-94).

Le vote gitan était inexistant jusqu’aux années 1960, le vote pied-noir apparaît en 1962, après leur rapatriement et le choix municipal délibéré de les accueillir, en un temps, rappelons-le, où ils n’étaient pas bienvenus en métropole (Philippe Bouba, L’arrivée des Pieds-Noirs en Roussillon en 1962, Historia, Perpignan, Trabucaire, 2009). Le clientélisme instauré par Paul Alduy, au centre paupérisé pour ce qui est de la population gitane, et au Sud-Est, dans la ville nouvelle du Moulin-à-vent, historicisé, pour ce qui est de la population pied-noire, devient une manne électorale que sera réutilisé Jean-Paul Alduy, le fils du maire, venu aux affaires au début des années 1990. L’« alduyisme » n’est pas exclusivement le système de succession d’une famille, ou un phénomène idéologique, en l’état conservateur. C’est le système de reproduction d’un négoce électoral et économique qui institue une grande partie de ces activités, pour en faire disparaître le restant, en impliquant une majorité des protagonistes concourant à l’accessit de tous les pouvoirs locaux, politique, social et culturel (à ce titre, il n’y a pas réellement d’opposition, au sens traditionnel des oppositions partisanes et/ou idéologiques. À l’exception du FN, tous les acteurs concourent selon le même modèle de filiation et de production clientélaire à l’exercice du politique). L’« Alduyisme » signifie un au-delà de la filiation naturelle, une construction sociale de la politique, qui permet d’utiliser les mécanismes subtilisés de la parenté pour « familiariser » la politique en la dépolitisant (Claude Patriat, Jean-Luc Parodi (dir.), L’hérédité en politique, Economica, « Collectivités territoriales », 1992).

Le système « alduyste » se délite pourtant à cette période. La communauté gitane est décimée par l’héroïne et le Sida (Alain Tarrius, Fin de siècle incertaine à Perpignan. Drogues, pauvreté, communautés d’étrangers, jeunes sans emplois, et renouveau des civilités dans une ville moyenne Française, Trabucaire, 1999). La communauté pied-noire se diffuse en vieillissant, et perd progressivement de son unité sociale et culturelle, beaucoup refluant vers l’espace périurbain. Les émeutes de 2005, dont l’origine n’était que des différents communs (un vol et une rupture amoureuse), ont mis à jours les oppositions communautaires que l’on avait tôt fait de présenter comme telles, entre populations maghrébines et gitanes, le reste des Perpignanais se trouvant spectateur de ce que les représentations ethnicisées avaient déjà échafaudé en silence. Le vote FN se construit ainsi contre ce rejet des communautés que l’on favorise et qui ne respecteraient pas le pacte citadin. À ce mauvais citoyen, s’adjoint la vision historicisée des pieds-noirs qui assimilent l’immigré aux fellagas (Éric Savarese, « Un regard compréhensif sur le “traumatisme historique”. À propos du vote Front national chez les pieds-noirs », Pôle Sud, 2011/1 n° 34, p. 91-104). Les pieds-noirs étant confortés dans cette vision transposée de leurs histoires, par la reconnaissance victimaire de leurs destins collectifs, la municipalité ayant construit au cœur de la ville un « Centre de documentation des Français d’Algérie » (une stèle avait été inaugurée, dans le cimetière du Haut-Vernet, en 2003, en hommage aux « Fusillés de l’Algérie française », en présence notamment du Colonel Château-Jobert, de la famille Bastien-Thiry et de Pierre Sidos). Les communautés autrefois ordonnées et territorialisées sont désormais en phase de dissolution, dans des registres de tensions sociales et politiques qui rebattent le jeu partisan, et surtout, qui opposent les uns contre les autres, identité contre identité.

Catalanisation de l’identité politique

Après la tentative d’installation de Pierre Sergent dans la commune, le relais contemporain de Louis Aliot dans la cité poursuit et s’adapte aux réalités locales. Proche de la communauté pied-noire, il veut voir Perpignan comme un « laboratoire social » ethnique : « La politique communautaire de Perpignan, c’est exactement ce que veut faire Sarkozy. C’est la politique du parcage. Selon Alduy, Saint-Jacques, c’est le quartier à vie des Gitans » (L’Indépendant, 14 novembre 2008). La logique frontiste n’est plus de s’appuyer exclusivement sur la communauté pied-noire, pour repousser les logiques de l’histoire coloniale aux réalités de l’immigration économique. Désormais, Louis Aliot articule son action sur des repères culturels « catalanisés » pour ouvrir sa capacité électorale (il aime à poser devant un drapeau sang et or et a d’exclamé « Catalan d’accord. Mais Français d’abord ! »). Le vote FN n’étant ni un vote totalement populaire, ni totalement gentrifié, il n’a pour dénominateur commun qu’un être-là qui se trouve être autant catalanisé que francisé. La constitution de groupuscule identitaire réactionnaire catalan, essentiellement par un activisme sur la toile, est une démonstration marginale de ce phénomène (cf. les Jeunesses identitaires Catalogne Nord Perpignan).

La fragmentation communautaire est accompagnée d’une massification de l’identité catalane, comme un fragment dominant qui s’impose, tant par la volonté des collectivités territoriales à mâtiner leurs actions d’un vernis identitaire de surface (à la politique identitaire/communautaire s’adjoint des politiques de la culture servant de double écran, à l’absence de politique économique et contre la segmentation idéologique identitaire), et de récolter aux passages quelques bulletins de vote supplémentaires (« Bien que les régionalistes de l’Unitat Catalana soient très minoritaires électoralement – moins de 5 % aux municipales –, Jean-Paul Alduy leur fait une place dans son exécutif municipal et accède à leur revendication en faisant inscrire en catalan le nom de toutes les rues du centre-ville et en prenant soin de toujours nommer la ville « Perpignan la Catalane » ». cf. Retour sur les événements de Perpignan, 3 juillet 2005), que par l’effet résiduel de qualifier la population non communautarisée de « Catalane ». Les jeux et les stratégies du langage du « nous » et du « eux », des « blancs » et des autres, sont désormais recouverts de nouvelles formules légitimes des communautés ethnoculturelles et de cette société « catalanisée ».

Les années de fraternité alduyste s’étant effondrées après les émeutes (La vision de Jean-Paul Alduy se fondait alors sur « l’extrême nécessité de rapprocher des communautés certes structurellement différenciées mais qui pouvaient être unifiées autour du principe d’amour du prochain qui constituait leur dénominateur commun : un lien d’échange entre toutes les religions, seul capable de faire passer les hommes du stade de l’animal rassemblé en troupeau à celui d’une société soucieuse de respect et d’écoute de l’autre ». Jean-Paul Alduy et Javier Otaola, Laïcité, spiritualités dans la cité, Ville de Perpignan, 2004), désormais le paradoxe clientéliste communautaire n’est tenable, qu’à condition que l’on le radicalise. Paul Goze, le président de l’USAP, synthétise ceci, sous forme de provocation, en affirmant que le « drapeau catalan, c’est comme la burqa », et donne une nouvelle dimension symbolique à la « fonction-miroir »(30.4.2010, voir ici ; ce n’est pas un hasard si le club de rugby à XV a changé ses couleurs en 1997, remisant ces couleurs bleues ciel traditionnelles depuis le début du siècle – en hommage aux couleurs des poilus de 1914-1918, et des joueurs perpignanais champions de France en 1914 morts au combat –, au profit de couleurs sang et or, reprises du drapeau catalan).

Le vote FN : une crise d’identité ?

Ce n’est pas tant l’inquiétude de la mondialisation qui pousse au vote frontiste que l’adhésion à l’opposition picrocholine des civilisations que génère la classe politique : confrontées aux incertitudes d’identification et de reconnaissance statutaire de tout un chacun, sans culture de référence identitaire donc, il ne reste souvent qu’un Clochemerle des identités : ce ne sont pas les pissotières qui font dilemmes, ici, c’est le plus souvent les ordures éparses, les voitures brûlées abandonnées, les « incivilités qui pourrissent le quotidien », autrement dit, les traces d’une coexistence conflictuelle, les marques des tabous que l’on viole, de part et d’autres.

À regarder de près, sans se cantonner dans l’interprétation statistique de sentiments donc, le vote de rejet frontiste est aussi bâti sur rien, l’insécurité publique servant beaucoup plus d’alibis discursifs que de rationalisation de faits épars en événements politiques (le « sentiment d’insécurité » apparaît dans le rapport Peyrefitte en 1977 – Réponses à la violence – pour comprendre la généralisation de la violence sociale et les risques de vengeance privée. Curieusement, on imagine plus la dissolution politique de la société par l’individuation de la violence que par sa rationalisation politique ; 1968 ne semble pas avoir eu lieu, ou tout au moins, par les désignations de la généralisation de la violence et de sa subjectivation, désormais la masse des gens normaux est susceptible d’y réagir). C’est probablement ceci qui attire le plus notre attention : le vote frontiste est marqué par une forme poussée de dérationalisation des choix partisans, élaborée dans un monde politique défait, à droite comme à gauche, sans nouveau messie ou nouvelle idéologie, mais aussi, dans des univers sociaux focalisés sur la subjectivité individuelle qui récusent la complexité des choses et substituent la perception du « je » aux constructions intellectuelles partagées. Ce vote d’impulsion ou de réaction ne déploie pas un raisonnement individuel confronté à des nécessités collectives, mais constitue un défouloir singulier à l’analyse. Est-ce le temps d’incertitude entre des formes culturelles et statutaires d’identification des individus qui ont perdu leur légitimité et les formes réflexives et narratives qui ne sont pas encore pleinement reconnues qui laissent la société des sachant réagir comme des ignorants ? La question semble plus vaste que le seul vote frontiste ne le laisse paraître.

Quoi qu’il en soit, la guerre de position du centre-ville entre des communautés « favorisées » par les politiques de la ville (la formule, « il n’y en a que pour eux » est une expression que l’on retrouve tel un « sésame » du discours commun contre les gitans) transpose et inverse les récriminations politiques contre elles plutôt que contre les responsables politiques et les titulaires des rentes ; ici comme ailleurs, ce type de vote s’articule sur une dynamique identitaire classique, le « nous » et le « je » s’opposant, en donnant force et illusion à cette société d’individus. Une particularité demeure malgré tout. L’inertie du gouvernement local et la mobilité des populations génèrent des ruptures successives d’adhésion à la chose publique. La société locale se déplace sous les pieds de chaque Perpignanais, alors même que les institutions locales semblent figées et que la catalanisation n’apparaît que comme un folklorisme. Les mobilités, migratoires ou héliotropiques, aggravent le sentiment de tous de n’être rien et de nulle part. l’impuissance des institutions à ne pouvoir contrôler les populations renforce cette désaffiliation politique dans une société définitivement perçue comme éphémère. Le vote frontiste lève le voile d’invisibilité sur la société intégrée et sur sa crise existentielle. À Perpignan, tout compte fait, pour reprendre la formule de Robert E. Park, toujours d’actualité près de cent après l’invention de la sociologie urbaine, il n’y a que des « hybrides culturels » en conflit ; l’autre, forcément différent et plus faible que soit, est pris comme victime expiatoire des turpitudes qui sont les nôtres.

La crise des identités qui fait jour à Perpignan laisse à penser que ce qui a permis le blocage d’une dynamique « sociétaire » jusque-là est elle même en crise. La légitimité du FN est souvent là. Non exclusivement dans la dynamique de civilisation hostile, mais surtout, dans le saisissement des formes de légitimité vacante des pouvoirs en place. Le vote FN est la seule offre politique qui permet de rejeter simultanément « ces » communautés et ceux qui les défendent, et de faire cette promesse de retrouver une société et ses racines. Ici, le FN est désormais dans cette posture : s’appuyer sur les divisions en jachère de l’alduysme pour produire cette tension nouvelle, et ce, avec un objectif non feint : prendre la ville.

Sources chiffrées : INSEE 2001/2011.

Carte de Laurent de Boissieu. Cliquer sur l’image pour l’agrandir.

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