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Le Front National, le pouvoir et les notables

Notable faisant son coming out politiqueDe l’élection de conseilleurs municipaux frontistes aux propos de Marine Le Pen s’affirmant prête à diriger le gouvernement, la question de la notabilisation du FN est revenue à diverses reprises ces dernières semaines. Sylvain Crépon et Nicolas Lebourg ont eu l’occasion d’en traiter ensemble et séparément. Vous trouverez ci-dessous plusieurs ressources écrites et audios quant à ces questions :

Φ Sylvain Crépon et Nicolas Lebourg, « La stratégie de « dédiabolisation » du FN oppose les technocrates à la base militante », Le Monde, 19 septembre 2014, p. 19.

Marine Le Pen se targue d’être à la tête du parti des « oubliés ». Il est vrai que 72 % des sondés frontistes estiment que la lutte des classes est une réalité concrète. En revanche, 8 % seulement des « professions intellectuelles » (salariés très qualifiés de l’éducation, l’information, la santé, etc.) ont voté Marine Le Pen en 2012. Pour autant, si le FN connaît un réel impact en milieu ouvrier, il existe une bourgeoisie frontiste. Comme son programme, l’électorat FN est interclassiste : Marine Le Pen rassemblait le tiers des ouvriers et 20 % des patrons en 2012. Si la progression du FN dans les classes populaires a souvent été commentée, cela sert aussi à légitimer un vote en hausse dans les quartiers huppés. A Neuilly-sur-Seine, le vote FN a progressé de 31 % de 2012 à 2014.

Pour les « catégories socioprofessionnelles supérieures », le poids pris par l’argumentaire laïque et islamophobe est important, car il permet de concilierl’attraction lepéniste et les valeurs de leur milieu. En 2012, 35 % des CSP+ désignent l’islam comme une « menace », et plus que les employés et ouvriers ils associent l’islam au « rejet des valeurs occidentales » (25 contre 23 %) et à la « soumission » (21 contre 18 %).

Il existe une division autour de Marine Le Pen entre le monde de la boutique, et les cadres et professions libérales. Entre ces derniers et les commerçants et artisans, l’écart d’intention de vote lepéniste en 2017 va de 9 points (hypothèse où François Fillon est le candidat de droite) à 19 points (hypothèse Alain Juppé). Plusieurs raisons l’expliquent. Les travailleurs non salariés sont plus sensibles à la question de la pression fiscale et à la dénonciation d’une « caste » de hauts fonctionnaires. Alors qu’ils ont soutenu le « travailler plus pourgagner plus » sarkozyste en 2007 (ne votant Le Pen qu’à 7 %), c’est désormais largement le FN qui leur paraît représenter la hiérarchie méritocratique libérale à laquelle ils souscrivent (ils ont voté FN à 28 % aux européennes). Les cadres sont, quant à eux, des salariés connectés à l’économie globalisée, nettement plus enclins à douter du programme économique frontiste et à faire partie des 81 % de sondés qui estiment « non crédible » le projet de sortie de l’euro.

Le FN attire certes aujourd’hui quelques membres des classes supérieures. Mais, comme dans les villes où il a connu de très bons scores, la bourgeoisie ne se rallie qu’à la condition que ce soit sans risque. Ceux qui viennent tendent soit à être retraités ou en fin de carrière, soit à en être au seuil. Le FN devient dès lors un potentiel instrument de promotion et un accélérateur de carrière. Florian Philippot (vice-président du FN), n’est pas sorti de l’ENA avec un bon classement, mais, à peine au FN, il a été nommé numéro deux. Non élu sur son nom aux législatives et aux municipales, il a été fait député européen. Aucun autre parti ne lui eût offert une telle ascension, ni une omniprésence médiatique lui assurant capital social et possibilité de viser le fauteuil de numéro un en cas d’échec de Marine Le Pen en 2017 et 2022.

Pour autant, le nombre de technocrates au FN demeure encore inférieur à celui connu avant la scission mégretiste (d’ailleurs organisée par Jean-Yves Le Gallou, également collègue et proche de Florian Philippot à l’Inspection générale de l’administration). Paradoxalement, ces « technos » recrutés pournormaliser et dédiaboliser le parti sont ceux qui semblent avoir le plus de problèmes avec la gestion du pluralisme, par exemple à l’égard des enquêteurs extérieurs (journalistes, chercheurs), alors que ce problème ne se posait plus depuis longtemps avec les cadres historiques.

La venue de technocrates au FN n’est donc pas le signe d’un changement idéologique du parti ou de ses hommes. Il s’agit du redéploiement constant de la technostructure, en recherche des capitaux disponibles sans mise en cause de son capital acquis (d’où la volonté de se démarquer du terme d’« extrême droite »). Mais les évolutions du FN sont liées au fait que cette technocratie est issue du secteur public. L’obsession monétaire et l’omission de l’impact sur la dette privée d’un changement de monnaie sont conformes au milieu dirigeant. Demeure en revanche hors programme le thème du revenu minimum universel, défendu au FN par l’ancien professeur d’HEC Bruno Lemaire.

L’ambivalence de la perception de cette technostructure au sein de l’appareil est édifiante. Si nombre de militants du FN s’enorgueillissent de l’arrivée de technocrates susceptibles de légitimer et de défendre son programme, ils peuvent aussi montrer de la défiance vis-à-vis de ces nouveaux venus qui n’ont« jamais chaussé des baskets pour coller une affiche ». Beaucoup d’anecdotes circulent sur leur difficulté à se montrer tout à fait à l’aise avec l’électorat populaire, à faire corps avec les gens du peuple lors de réunions – un problème que n’a pas Marine Le Pen, bien au contraire. Un cadre historique du parti résumait la difficulté de Florian Philippot à s’intégrer à son équipe de campagne de la cité ouvrière de Forbach par un lapidaire : « Bref, c’est un énarque. »

Cette défiance se manifeste aussi du côté des cadres. L’omnipotence du chef, définie par les statuts du parti, fait qu’il faut avoir son oreille pour peser dans l’appareil. Il n’y a pas de courants reconnus au sein du FN, où les débatscontradictoires sont quasi inexistants. Or, beaucoup se plaignent de ce que la présidente n’écoute désormais plus que ces « technos » encartés de la dernière heure, mais près de s’accaparer l’essentiel des dividendes politiques et médiatiques résultant de l’ascension du parti, pourtant entamée bien avant leur arrivée.

Il en résulte inévitablement quelques ressentiments, notamment chez ceux qui ont rêvé d’une carrière politique en dépit d’une origine sociale et d’une trajectoire scolaire modestes, et dont plusieurs relatent l’humiliation qu’a suscitée chez eux la mise en cause de leur compétence. « Cela fait mal à certains qui ont vingt ans de boutique et qui doivent se contenter des miettes », résume un cadre.

La problématique populiste qui fonde le discours antisystème structure désormais les tensions internes au FN. La grogne, pour l’instant sourde en raison de la puissante ascension électorale, mais aussi de la peur que suscite celui qui a réussi à se saisir sans ménagement de la place de numéro deux, pourrait toutefois se manifester au moindre infléchissement électoral.

Φ « Le Front national est-il aux portes du pouvoir ? », émission Le Grain à moudre, France culture, 15 septembre 2014, avec Abel Mestre, Sylvain Crépon et Valérie Igounet.

 

Φ « Le Front National peut-il devenir un parti de notables ? », propos de Nicolas Lebourg recueillis par Alexandre Devecchio, FigaroVox, 13 août 2014.

FigaroVox: Portée par des sondages qui donnent le FN en tête des prochaines présidentielles, Marine Le Pen prépare activement sa rentrée. Lors de l’université d’été des jeunes FN, elle devrait annoncer le lancement de nouveaux collectifs, sur le modèle des collectifs Racine (enseignants) et Marianne (étudiants), liés notamment au monde de l’entreprise. Le FN peut-il se notabiliser?

Nicolas LEBOURG: Le FN annonce depuis 1976 une offensive vers le monde du travail via des structures ad hoc. En 1985, avait été mise en place la structure Entreprise Moderne et Liberté en direction des «petits patrons». Même là, ce fut la politique des petits pas: l’EML n’utilise le logo frontiste qu’à partir de 1988 et, comme la majorité des structures parafrontistes, est surtout une coquille vide. La première tentative de création d’une section d’entreprise. n’aura lieu qu’en 1987. Juste ensuite il y a déjà des tentatives vers le secteur de l’éducation, avec le «Mouvement pour une éducation nationale» qui tente de pénétrer les syndicats d’enseignants et de parents d’élèves, avec le «Renouveau étudiant» , etc. La dernière proclamation en date d’une vaste offensive sociale remonte à début 2011 avec la création d’un «Cercle national de défense des travailleurs syndiqués» (en charge de combattre l’action subversive des syndicats, non de réaliser une action anti-libérale). On ne peut pas dire qu’il a fait fort parler de lui.

Est-ce que la situation a changé? Pour partie car le FN a aujourd’hui plus de places éligibles à distribuer et que la réforme territoriale finira peut-être par rétrécir le nombre global de postes à pourvoir. Il peut donc espérer recevoir des petits notables non réinvestis dans leur parti et venant chez lui se recycler. Ce genre de création de structures a aussi l’avantage de permettre de distribuer du capital symbolique aux militants, ce qui est très important pour la cohésion du parti.

Avec un positionnement radicalement anti-libéral peut-elle séduire le patronat? Devra-t-elle revoir une partie de sa doctrine s’attache au moins une partie de ces derniers? Quelles sont les relations entre Marine Le Pen et le monde de l’entreprise?

Le FN est très plastique. Les élections professionnelles de 1998 en ont donné un exemple signifiant, les listes FN du collège des salariés s’intitulant Confédération Française Nationale des Travailleurs, celles dans le collège employeur portant le sigle Entreprise Moderne et Liberté. Les premières, au nom évoquant le syndicalisme ouvrier marxiste, se basaient sur le social, les secondes, au nom très «madeliniste», faisaient campagne sur un programme libéral.

Aujourd’hui le programme du FN repose sur ce qu’il nomme la «préférence nationale» et le «protectionnisme intelligent»: ça ne touche en rien l’électeur français, patron ou employé. Le FN leur promet d’avoir la jouissance tant des gains du capitalisme entrepreneurial que de la protection de l’Etat-providence. Le «marinisme», c’est bien plus un «ethno-libéralisme» qu’un «virage à gauche».

L’objectif affiché de Marine Le Pen est désormais d’obtenir 51% de voix au second tour de laprésidentielle. Quels sont les obstacles qui se dressent encore devant elle pour y parvenir? Comment le FN qui a longtemps été un parti de «protestation» peut-il devenir un parti qui rassure?

Le politiste Aleandre Dézé l’analyse très bien: l’alchimie du vote FN c’est de lier vote anti-système et intrusion dans le système. Le parti marche sur ces deux jambes, s’il manque un élément il tombe (voir début 2012 quand Marine le Pen abandonne le sujet migratoire et qu’elle chute dans les sondages). Son image se normalise mais 50% des sondés considèrent encore qu’il serait un danger pour la démocratie. L’avantage pour lui c’est que tous les partis sont rejetés et que son antilibéralisme tant économique que culturel lui permet de ramasser la mise chez les déçus de tous les partis. Mais cela ne fait pas 51% des suffrages. Pour cela il faudrait que le FN soit assez attractif pour qu’une masse de l’appareil politique le soutienne, entraînant ses clientèles. Or le système électoral des législatives à deux tours mais avec multiples candidats rendrait ce choix suicidaire pour ses hommes politiques. Le FN répond toujours en disant qu’il y a des épisodes dans l’histoire de France comme la venue de de Gaulle au pouvoir. Ils oublient juste que le système institutionnel où a lieu ce retour c’est justement avant les institutions de la Ve République.

Φ« Le Front National rêve d’une dissolution, mais a-t-il les ressources pour gouverner? », émission Le Téléphone sonne, France Inter, 8 septembre 2014, avec Nicolas Bay, Nicolas Lebourg et Nasser Madji.

 

Φ Nicolas Lebourg, « Les médias, l’énarchisation du FN et la diabolisation de l’adversaire », Slate, 6 juin 2014 :

Le Point du 28 mai a publié un article exposant comment le nouveau directeur de cabinet de Marine Le Pen, Philippe Martel, s’attribuait le mérite d’une nouvelle stratégie:«écraser» et «attaquer à mort» les «connards de journalistes institutionnels», grâce à un fichage de leurs opinions, études, adresses, etc. Il a, ensuite, démenti le fichage mais non les injures –et sans poursuivre le journal, alors que l’on sait le parti procédurier.

De prime abord, on pourrait voir là la nouvelle étape d’une marotte extrémiste supposée: ficher ses adversaires. C’est dans cette perspective, qui voudrait que le monde journalistique soit hostile, et donc à considérer de la même façon que les militants ennemis, que fonctionne certes cette manie.

Ce n’est pourtant pas suffisant, comme en témoigne une rapide comparaison entre jadis et aujourd’hui.

Avant-hier, il s’agissait de combat entre militants révolutionnaires de droite et de gauche. Hier, cela était une réaction à une mouvance associative anti-FN difficile à cerner pour l’extrême droite. Aujourd’hui, cela correspond à une dénonciation de médias dits «bobos» par de nouveaux frontistes, en provenance précisément des catégories supérieures.

L’évolution de la question est bien une conséquence des transformations du rôle de l’extrême droite au sein de ce «Système» qu’elle conspue, et du recrutement de son propre personnel politique. Lire la suite sur Slate

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