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La Violence des marges politiques

Oeuvre de Blek ke rat.

Le programme « Violences et radicalités militantes en France » (VIORAMIL) de l’Agence nationale de la recherche, dirigé par François Audigier, vient de publier le troisième volume de ses travaux : Nicolas Lebourg et Isabelle Sommier dir., La Violence des marges politiques des années 1980 à nos jours. Editions Reveneuve. 207 pages, 24 euros. Il fait suite à Fanny Bugnon et d’Isabelle Lacroix dir., Les territoires de la violence politique en France (1962-2012), et à François Audigier dir., Histoire des services d’ordre en France du XIXe siècle à nos jours . En décembre dernier a également eu lieu à l’Université de Lorraine, sous la direction de Pascal Raggi, un nouveau colloque qui donnera jour au prochain volume : Syndicats et coordinations face à la violence militante.

Présentation de l’éditeur : Explorer le cœur des radicalités, des néo-nazis aux ultras gauches, ce n’est pas les amalgamer. C’est vouloir comprendre le basculement d’une société qui, à partir des années 1980, récuse toute valeur à la violence politique. Alors que les partis extrémistes se normalisent et s’installent dans le paysage électoral, la radicalité se réfugie dans les marges. La pluralité de celles-ci ne dissimule pas des dynamiques générales : dans la France récente, si la violence des militants politiques est moins importante qu’avant, elle est aussi plus structurée selon un mode horizontal. Elle est faite par réseaux et bandes. Elle surgit plus en réaction à une action des ennemis désignés qu’en fonction d’un agenda propre. Elle est plus souvent une question de style ou d’esthétique mobilisant le noyau militant qu’une stratégie de déstabilisation politique. Cette fluidité et cette basse intensité sont en résonance avec l’évolution internationale, comme en témoignent des phénomènes tels que les Black blocs ou les Nationalistes Autonomes. Cet ouvrage constitue une approche pluridisciplinaire de cette nouvelle époque, où la violence est avant tout affaire de groupes très idéologisés mais réduits.

Φ Libération  propose des bonnes feuilles de l’introduction de l’ouvrage, écrite par Isabelle Sommier :

Ainsi que le souligne le rapport du Centre national pour la prévention de la criminalité, «l’utilisation du terme « radicalisation violente » a débuté au sein de l’Union européenne à la suite des attentats dans le métro de Madrid en 2004», notamment à partir de l’émergence de ce que l’on appelle le homegrown terrorism ou terrorisme domestique.

Comme hier avec le «terrorisme», beaucoup a été dit depuis pour dénoncer un buzzword et en critiquer les sous-entendus ou conséquences : le terme «radicalisation» serait lourd de stigmatisation à l’encontre de la communauté musulmane dans la mesure où il est appliqué essentiellement à la violence jihadiste, surtout depuis 2015. Il est imprégné par la question du risque et la prétention prédictive d’autant qu’une grande partie des définitions ne distinguent pas radicalisation cognitive et radicalisation comportementale, de sorte que partager des idées «radicales» serait ipso facto l’antichambre du passage à la violence. Pourquoi dans ces conditions continuer à l’utiliser ? D’abord parce que, sauf à verser dans des arguties, un retour élémentaire aux origines des termes «radical», «extrême», «ultra», par le recours au Dictionnaire historique de la langue française montre leur porosité.

Emprunté du bas latin radicalis («de la racine, premier, fondamental»), «radical» est attesté depuis le XVe siècle pour qualifier «ce qui tient à la racine, au principe d’un être, d’une chose, donc ce qui est profond» et son emploi en politique pour «qui remonte à la source, aux principes fondamentaux, qui va jusqu’au bout de ses conséquences» (1651). Le verbe «radicaliser» est repris à la charnière du XXe siècle de l’anglais au sens de «rendre plus extrême», à la forme pronominale «devenir plus intransigeant»,et le terme de radicalisation dérivé lui aussi de l’anglais apparaît en 1929. Celui d’«extrême» date du XIVe siècle, venu de l’adjectif latin extremus désignant «le plus à l’extérieur», «le dernier», «le pire» ; le suffixe –isme pour «extrémisme» est employé la première fois en 1918. Enfin, «ultra» du latin ultra «au-delà de», «outre», devient en 1794 ellipse de ultrarévolutionnaire (et en 1820 de partisans de l’Ancien régime). Par extension vers 1860, il se dit en général d’une «personne exaltée dans ses goûts […] adjectif qualifiant plus largement toute attitude extrémiste».Mais si «radical», «extrême», «ultra» sont équivalents en langue française, les deux derniers s’avéraient caducs pour la période choisie.

Lire la suite sur le site de Libération

Φ Slate propose des bonnes feuilles de la conclusion de l’ouvrage écrite par Nicolas Lebourg :

Les vocabulaires qu’emploient les marges radicales désignent encore un horizon d’attente révolutionnaire car instituant une renaissance communautaire (extrême droite radicale) ou une transformation socio-politique (ultra-gauche); mais cela ne saurait dissimuler la faiblesse des moyens révolutionnaires. Même lorsque les radicaux de gauche s’opposent à la «loi Travail», leur focale passe vite à la question des Zones À Défendre (ZAD), et leur combat contre l’État se réduit peu ou prou à un affrontement avec les forces de l’ordre. Néanmoins, cette stratégie implique une volonté d’agréger des masses contre l’État, là où l’ethnicisation idéologique des radicaux de droite les amène d’abord à des actes de violence internes à la société mais sans aucun lien avec les masses (aucune violence raciste n’ayant, en France, pu produire des phénomènes d’adhésion sociale comme par exemple à Rostock, en Allemagne).

Pourtant, avec ses agendas festifs, ses médias, ses entreprises, la scène skinhead transatlantique s’avère l’un des rares milieux radicaux étonnamment adaptés à la société de consommation transnationale; mais c’est au prix d’un repli sur la constitution d’une contre-société sans vocation à conquérir l’hégémonie –d’où les réadaptations dans le black metal, ou l’évolution vers la mouvance identitaire. Apparaît nettement qu’il n’est plus guère question de ligues et plus du tout de parti-milices: ce qui prédomine, des Black blocs aux groupes identitaires, ce sont les réseaux affinitaires. Le regard à l’international nous informe que cette individualisation participe d’un phénomène global, la nébuleuse de la gauche radicale américaine étant un phénomène marqué par l’horizontalité –tout comme les milieux identitaires, que ce soit en France ou en Allemagne. Malgré quelques volontés éparses, le léninisme de gauche ou de droite apparaît clairement comme ayant été liquidé avec la société industrielle. Les structures les plus organisées ne sont jamais que des fragments d’un milieu, ce qui rend aisé le redéploiement de leurs membres en cas de répression.

Cela renvoie enfin à la question de l’auto-identification des mouvances. Hégémonique dans les représentations médiatiques depuis un rapport des Renseignements généraux de 2008, le terme d’ultra-gauche n’a guère été utilisé pour s’auto-désigner que par un groupe de 1947. Au sein de l’extrême droite radicale, les mots «néo-fascistes» et «extrême droite » sont d’emploi rarissime après 1980.

Lire la suite sur le site de Slate

Φ Plan de l’ouvrage :

Le « ventre mou » de la radicalité politique contemporaine
Isabelle Sommier

Entre autonomie et embrigadement militant : les skinheads néo-nazis des années 1980-1990.
Jean-Yves Camus

Les Francs-Tireurs Partisans, de la militance antifasciste à la violence politique contre le Front National
Guillaume Origoni

« Nous sommes tous des casseurs ». L’ultra-gauche et le mouvement « anti-CPE » de 2006
Paolo Stuppia

Cartographie de la gauche radicale américaine depuis 2001
Charlotte Thomas Hébert

Limites et fonctions de l’activisme des formations de l’extrême droite
radicale
Nicolas Lebourg

Mythes et niveaux pratiques de violence au sein du Bloc identitaire
Stéphane François

« Agir en primitif et prévoir en stratège » : la violence au prisme de l’idéologie politique chez Action Directe et les Cellules Communistes Combattantes
Aurélien Dubuisson

Histoire et résurgence de la culture politique révolutionnaire autonome des années 1990 à nos jours : entre pratique de la violence et violence des pratiques
Hugo Patinaux

Conclusion. La violence des radicaux : un changement de régime ?
Nicolas Lebourg

Φ >L’internaute qui voudrait d’abord remettre au clair les notions d’ « ultra-gauche » et d' »extrême droite » pourra télécharger gratuitement ici la retranscription d’un débat réunissant  Jean-Yves Camus, Romain Ducoulombier, Nicolas Lebourg, Isabelle Sommier et David Doucet

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