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La Pensée géopolitique au cœur de la vision du monde de l’extrême droite

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Source inconnue

Par Stéphane François et Olivier Schmitt

Car leur anti-impérialisme se conjugue à une vision spécifique des enjeux mondiaux, les membres de l’extrême droite se piquent d’une analyse des relations internationales se réclamant souvent de l’analyse « géopolitique ». Par exemple, l’ancien conseiller aux affaires internationales et député européen Aymeric Chauprade a enseigné cette « discipline » à l’École de Guerre, a publié un volumineux ouvrage sur le sujet1 qui a connu trois rééditions et anime un site internet dont le sous-titre est « la géopolitique sur le net ». Il convient de préciser que le terme « géopolitique » est difficile à manier dans le contexte français. En fonction des situations et des interlocuteurs, il peut désigner une tentative d’une partie de la géographie universitaire (regroupée à l’Université Paris VIII autour d’Yves Lacoste et de ses successeurs) de créer un courant spécifique qui a donné lieu à de nombreuses controverses entre tenants de la « géographie politique » et tenants de la « géopolitique »2. Plus fréquemment, le nom ou l’adjectif « géopolitique » se réfère en fait à tout savoir qui relève de l’international et des enjeux de puissance : on entendra ainsi des journalistes parler de la « situation géopolitique » d’une région du monde. De même, on pourra trouver dans le commerce des ouvrages de culture générale, généralement destinés aux étudiants des concours des IEPs ou d’écoles de commerce, sur la politique intérieure et extérieure d’un État ou d’une région du monde en particulier, qui sera souvent intitulé « géopolitique de … ». Là encore, l’emploi du terme ne recouvre aucune prétention théorique ou épistémologique spécifique.

Mais c’est d’une autre tradition que se réclament les auteurs d’extrême droite, celle d’une « géopolitique » en tant que discipline produisant un savoir spécifique sur les relations internationales, qui a pourtant de longue date été discréditée par les spécialistes universitaires, qui ont largement listé ses erreurs et impasses conceptuelles. De fait, la géopolitique classique des fondateurs (Haushofer, Spykman, etc.) souhaite étudier l’influence de la géographie (physique et humaine) sur le comportement des États. Or, cette approche est prise dans une double impasse. Si son seul apport est de dire que la géographie est importante pour comprendre le comportement des acteurs sur la scène internationale, elle n’a aucun intérêt puisque personne ne nie ce fait. Mais si elle veut se constituer en tant que production d’un savoir spécifique, elle en vient immanquablement (et malgré les dénégations de ses partisans), à verser dans le déterminisme géographique (qui est scientifiquement absurde puisqu’il exclut tout autre facteur matériel ou idéel de l’analyse), niant de fait toute contingence aux événements et considérant la politique mondiale comme un immense échiquier où tout événement serait réductible à un affrontement des puissances, lui-même expliqué par leur position géographique3.

Fondamentalement, la vision du monde « géopolitique » est que « tout est lié », et que la contingence n’existe pas dans les relations internationales : un coup d’État en Afrique est ainsi dans cette optique forcément à mettre en lien avec la compétition planétaire des grandes puissances, qui ont choisi un nouveau champ de bataille pour leur affrontement. On comprend bien que dans cette vision, une révolution telle que celle d’Euro-Maïdan est forcément interprétée comme faisant partie d’une compétition plus large entre les États-Unis et la Russie, déniant ainsi aux manifestants toute autonomie et niant la dynamique sociale propre d’une crise politique.

De plus, la géopolitique a une fâcheuse tendance à passer d’une position qui se veut descriptive et « objective » à des recommandations pratiques, c’est-à-dire passer d’une théorie du fonctionnement du système international à des conseils de politique étrangère. Cette position est contradictoire, puisque si l’analyse géopolitique explique le comportement des États (en fonction de leur géographie), il ne devrait pas y avoir la nécessité de conseiller aux dirigeants la meilleure marche à suivre, celle-ci s’imposant d’elle-même. Or la tentation des auteurs à fournir des conseils de politique étrangère révèle à la fois la faillite de la prétention explicative de la géopolitique, mais aussi la mise en avant d’un projet politique (puisque toute politique étrangère est fondée sur la représentation qu’a une communauté politique de son rôle et de ses relations avec les autres communautés politiques) qui avance sous le faux-nez d’une prétendue « objectivité » analytique.

Plusieurs « géopoliticiens » d’extrême droite tentent ainsi de faire passer pour des nécessités objectives4 des préférences de politique étrangère inspirées par leur idéologie, la faiblesse épistémologique de la « géopolitique » permettant facilement ce transfert de la dimension analytique à la dimension prescriptive, tout en permettant de se draper dans la posture flatteuse du rebelle intellectuel qui refuse les oukases imposés par l’Université à une discipline qui dérangerait les conformismes bien-pensants. Il faut d’ailleurs noter que l’intérêt de ces mouvements d’extrême droite pour la géopolitique rencontre opportunément la passion russe actuelle pour le sujet, la vision « géopolitique » du monde étant actuellement très prégnante à Moscou et de nombreux ouvrages étant publiés sur le sujet5. Plus généralement, cet état d’esprit conduisant à toujours vouloir identifier les causes « cachées » des événements internationaux selon la grille d’analyse de la géopolitique et du supposé projet impérialiste américain conduit naturellement à une vision complotiste des relations internationales qui trouve une large résonance dans le contexte politique actuel6.

Parmi les auteurs régulièrement invoqués par la littérature « géopolitique » d’extrême droite, quatre figures reviennent souvent. La première est celle de Carl Schmitt, à travers son concept de nomos de la Terre, c’est-à-dire des « dispositifs indissolublement spatiaux et juridiques ayant permis d’organiser le monde »7, et son opposition entre les puissances telluriques et les puissances maritimes. La référence philosophico-politique croise l’anti-américanisme, puisque les États-Unis (et leurs partenaires britanniques), puissance maritime par excellence, sont accusés d’être en conflit avec les puissances telluriques, dont l’incarnation est la Russie, et par extension l’Europe centrale et occidentale. Ces auteurs rattachent naturellement la France au camp des puissances telluriques, ce qui justifie l’alliance avec la Russie (quel que soit la nature du régime politique de ce pays) pour faire face aux États-Unis. La référence à Schmitt est courante dans le milieu, et est même mise en avant dans la charte du mouvement néo-fasciste « La dissidence française », qui précise en son point VI : « contre les forces thalassocratiques d’assombrissement du monde, contre l’Internationale des Marchands qui entendent substituer l’Avoir à l’Être, fidèle à l’idée de l’Imperium, la Dissidence Française promeut l’idée d’une résistance continentale, à la fois géopolitique et civilisationnelle, et s’associe à la démarche eurasiste »8.

Cette référence à la démarche eurasiste renvoie au deuxième auteur régulièrement mobilisé par les géopoliticiens d’extrême droite, Alexandre Douguine, dont les ouvrages ne sont publiés en France que par des éditeurs d’extrême droite, tous issus du courant nationaliste-révolutionnaire, et tous proches de Christian Bouchet : La Quatrième théorie politique : La Russie et les idées politiques au XXIème siècle‎9 et Pour une Théorie du Monde Multipolaire10 chez Ars Magna ; les autres, Le Prophète de l’eurasisme 11, La Grande guerre des continents 12, l’Appel de l’Eurasie. Conversation avec Alain de Benoist 13, l’étant chez Avatar Éditions. Douguine est le principal théoricien du néo-eurasisme, un concept en vogue à Moscou14. Comme l’ont montré Marlène Laruelle15 d’un côté et Andreas Umland et Anton Shekhovtsov16 de l’autre, Alexandre Douguine a synthétisé au sein d’une pensée complexe, parfois déroutante, des éléments hétérodoxes allant de l’ésotérisme à la philosophie politique. Des proportions diverses de principes géopolitiques, de références à la notion d’« Empire » et des éléments de métaphysique, en particulier d’ésotérisme, y sont visibles, ainsi que des références plus précises à Karl Haushofer, Ernst Niekisch, Carl Schmitt, Jean Thiriart, Julius Evola, René Guénon ou Jean Parvulesco. Cette synthèse, pour le moins originale, a intéressé dès le début des années quatre-vingt-dix diverses tendances de la droite radicale française.

La troisième référence est l’ouvrage de Samuel Huntington, Le Choc des Civilisations, traduit en Français en 199717, qui a immédiatement suscité un intérêt dans les cercles différentialistes du fait de son essentialisation des facteurs culturels comme causes des conflits internationaux. De fait, Huntington relève directement de la tradition géopolitique, puisqu’il représente une carte du monde visuellement découpée en « aires civilisationnelles » potentiellement conflictuelles. Cette conception des relations internationales intéresse directement des auteurs d’extrême droite qui souscrivent à une thèse pourtant elle aussi empiriquement et théoriquement disqualifiée un nombre incalculable de fois, comme Aymeric Chauprade dans son Chronique du Choc des Civilisations18, ou plus récemment des prises de position de responsables du Bloc Identitaire19.

Enfin, la dernière référence classique, qui permet de mélanger anti-américanisme et « géopolitique », est l’ouvrage Le Grand Echiquier de Zbigniew Brzezinski20, l’ancien conseiller à la sécurité nationale du Président américain Carter. L’auteur, qui se présente de lui-même comme un « géopoliticien », décrit un programme idéal dans lequel les États-Unis parviendraient à neutraliser la Russie en encourageant la création de régimes pro-occidentaux autour de l’étranger proche russe. Ayant les mêmes défauts que tous les géopoliticiens, Brzeszinski a une approche déconnectée de toute considération pour les souhaits des populations locales, et s’exprime en termes généralistes sur une situation stratégique qui serait idéale pour les États-Unis. Prenant les écrits d’un retraité de l’administration américaine pour l’exposition de la grande stratégie de Washington, et évacuant de fait toutes les études21 sur la complexité du processus de prise de décision en politique étrangère aux États-Unis (et leur démonstration de l’absence de plan unifié et cohérent), les auteurs d’extrême droite pensent ainsi avoir trouvé la preuve de la rapacité américaine et l’explication unique de tous les événements survenus depuis la chute du mur de Berlin en Europe de l’Est et aux marges de la Russie, et forcément lié au plan de Washington de déstabiliser Moscou. Le dernier exemple récent de cette paranoïa a été une longue exégèse de l’ouvrage de Breszinski par un proche d’Aymeric Chauprade sur le site les crises.fr, blog extrêmement populaire (classé comme le deuxième blog le plus influent de l’internet français en mars 2015 par le site spécialisé teads.tv.labs), et qui reprend les arguments russes sur la crise ukrainienne22.

Ces différentes références sont parfois contradictoires, et les divers mouvements d’extrême droite vont privilégier l’une ou l’autre en fonction de leur propre corpus intellectuel. Mais cette vision « géopolitique » d’un monde dont les événements, tous liés entre eux, sont toujours explicables par les affrontements entre grandes puissances structure la manière dont les différents courants d’extrême droite abordent par exemple les liens avec la Russie, et la question ukrainienne. On comprend mieux ainsi pourquoi le programme du Front national propose une « alliance stratégique poussée avec Moscou fondée sur un partenariat militaire et énergétique approfondi», une « union paneuropéenne (…) incluant la Russie » de « s’extirper de la logique euro-atlantique »23.

Notes

1# Chauprade Aymeric (2007), Géopolitique. Constantes et changements dans l’histoire 2002, Paris, Ellipses.
2# Rosière Stéphane (2003), Géographie politique et géopolitique : une grammaire de l’espace politique, Paris, Ellipses.
3# Guzzini Stefano (dir.) (2013), The Return of Geopolitics in Europe ? Social Mechanisms and Foreign Policy Identity Crises, Cambridge, Cambridge University Press.
4# Le site internet animé par Aymeric Chauprade s’intitule par exemple « realpolitik », ce qui suggère une analyse prétendument dépassionnée et objective des intérêts « réels » de la France.

5# Wilson Andrew (2104), Ukraine Crisis. What it Means for the West, New Haven, Yale University Press; Schmitt Olivier (2015), « La Guerre de l’information dans la grande stratégie russe », Chaire Grands Enjeux Stratégiques Contemporains, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en ligne.

6# Bronner Gérald (2013), La Démocratie des crédules, Paris, PUF.
7# Motte Martin (2011), « A propos du Nomos de la Terre », Res Militaris, Vol. 1, n°2, hiver-printemps 2011, p. 3.
9# Douguine Alexandre (2012), La Quatrième théorie politique : La Russie et les idées politiques au XXIème siècle, Nantes, Ars Magna Éditions.
10# Douguine Alexandre (2013), Pour une théorie du monde multipolaire, Nantes, Ars Magna Éditions.
11# Douguine Alexandre (2006), Le Prophète de l’eurasisme, Paris, Avatar Éditions.
12# Douguine Alexandre (2006), La Grande guerre des continents, Paris, Avatar Éditions.
13# Douguine Alexandre (2013), l’Appel de l’Eurasie. Conversation avec Alain de Benoist, Paris, Avatar Éditions.
14# Chaudet Didier, Parmentier Florent et Pélopidas Benoît (2007), L’Empire au miroir. Stratégies de puissance aux États-Unis et en Russie, Genève, Droz.
15# Laruelle Marlène (2007), La Quête d’une identité impériale. Le néo-eurasisme dans la Russie contemporaine, Paris, Pétra.
16# Umland Andreas et Shekhovtsov Anton (2012), « Is Aleksandr Dugin a Traditionalist ? Russian “Neo-Eurasianism” and Perennial philosophy », dans Versluis Arthur, Irwin Lee et Phillips Melinda (ed.), Esotericism, Religion, and Politics, Minneapolis, North American Academic Press, 2012, pp. 129-154.
17# Huntington Samuel (1997), Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob.
18# Chauprade Aymeric (2011), Chronique du choc des civilisations, Paris, Editions Chronique.
19# Cattin Jean-David (2015), « De quoi le ‘choc des civilisations’ est-il le nom ? », Boulevard Voltaire, 23 janvier 2015.
20# Brzezinski Zbigniew (1997), Le Grand Echiquier, Paris, Hachette.
21# David, Charles-Philippe (2015), Au sein de la Maison-Blanche. De Truman à Obama, la forumlation (imprévisible) de la politique étrangère des Etats-Unis, Paris, Presses de Sciences de Po.
22# Raggi Philippe (2014), « ‘Le Grand Echiquier’ de Zbigniew Brzezinski », Les-Crises.fr, 9 Juin 2014.
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