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La Reductio ad Hitlerum à Taïwan

Par Michel Deniau

Photomontage

Au cours des deux dernières décennies de la période démocratique taïwanaise, des membres de partis politiques ont utilisé la figure d’Hitler. C’est notamment le cas des deux mastodontes locaux, KMT et PDP. LeParti Démocrate Progressiste, parti de l’actuelle présidente Tsai Ying-wen. Ce parti est l’émanation du mouvement 黨外(dangwai, hors parti) des années 1970-1980, luttant, entre autres, pour la démocratisation de Taïwan. Son identité est directement taïwanaise et non proprement chinoise ou liée à la république de Chine, comme c’est le cas du KMT, parti nationaliste chinois, importé à Taïwan par Chiang Kai-Shek à la fin des années 1940. Ce n’est pas une antienne lancinante, comme peuvent l’être les références à Vichy et au nazisme en France. Néanmoins, des références à la personne d’Hitler ont refait et refont parfois surface dans le débat public, essentiellement lors des présidences de membres du PDP, mais pas uniquement.

En juillet 2001, le PDP a diffusé un spot publicitaire souhaitant inciter les jeunes à l’action civique : y figuraient des grandes figures, telles que John Kennedy ou Lee Teng-Hui, mais aussi Adolf Hitler. Après les protestations des représentations diplomatiques israéliennes et allemandes, le PDP s’est défendu, a consenti à faire figurer un bandeau explicatif, puis, finalement, a retiré ladite campagne[1]. Environ trois ans plus tard, en mars 2004, le KMT a fait paraître une autre publicité, appelant celle-ci à « mettre un terme au pouvoir dictatorial de ABian »[2], et ce dans le contexte de la campagne présidentielle de novembre 2004. Figurait dans ladite réclame une photo d’Hitler. En corollaire de cette campagne, la commentatrice politique Huang Zhixian (黃智賢), pro-unification avec la Chine et hostile au président Chen, a publié un livre, 戰慄的未來. 解構台灣的新獨裁 (zhanli de weilai. jiegou taiwan de xin ducai), « Un futur faisant frissonner. Critique de la nouvelle dictature de Taïwan »)[3]. L’autrice entendait démontrer l’existence d’une certaine nazification rampante de Taïwan sous la présidence de Chen et le supposé « fascisme » du PDP[4]. La couverture de l’ouvrage (voir ci-contre) laisse peu de place au doute quant à la teneur générale du propos.

La mise en analogie Chen/Hitler a perduré lors du second mandat du président PDP, notamment à travers une grande manifestation organisée par le KMT, le 12 mars 2006. Durant celle-ci, une effigie de Chen habillée d’un costume nazifiant a été transportée par les manifestants[5] (voir ci-contre). Lors des célébrations de la fête « nationale » (10 octobre) en 2007, étaient aussi présents des photomontages réalisés par des manifestants opposés au président Chen (voir ci-dessous)[6].

En se déplaçant dans le champ journalistique, on retrouve aussi quelques traces d’utilisation de références hitlériennes. De fait, en 2010 (?) le journal China Post mettait en parallèle la stratégie de communication politique de Tsai Ying-Wen – alors à la tête de l’opposition PDP au président KMT Ma Ying-Jeou – et celle d’Hitler[7]. Plus récemment, en octobre 2016, certains membres du KMT ont publiquement déclaré que la présidente Tsai était « l’Hitler de Taïwan »[8]. Quelques mois plus tard, en mars 2017, Huang Zhixian a réitéré ses accusations sur la tendance despotique du PDP, cette fois-ci dans une publication sur ses réseaux sociaux[9].

Enfin, j’ai pu repérer deux autres occurrences pour l’année 2020. Tout d’abord, fin novembre, à l’occasion des débats autour de l’importation de viande de porc américaine et de la fermeture annoncée de la chaîne ouvertement pro-Pékin CTiTV, le conseiller municipal KMT de Taïpei Luo Zhiqiang (羅智強) a renommé le Parti Démocrate Progressiste (民主進步黨, usuellement raccourci en 民進黨) de la présidente Tsai en Parti nazi démocrate (民主納粹黨)[10]. Le second exemple prend pour point de départ une publication du magazine taïwanais 亞洲週刊 (yazhou zhoukan, the International Chinese newsweekly). La couverture de son numéro de décembre 2020-janvier 2021 fait figurer la présidente Tsai grimée en habits impériaux chinois (voir ci-contre). Le numéro titrait 台灣民選獨裁, « La dictatrice démocratiquement élue de Taïwan ». La réaction du PDP ne s’est pas faite attendre, par l’intermédiaire du premier ministre Su Zheng-Chang. Pour lui « le choix démocratique ne peut pas mener à la dictature ». Ce à quoi un membre KMT de l’assemblée municipale de New Taipei a retorqué « Laissez-moi prendre un seul exemple. Vous vous souvenez du nazi allemand Hitler ? Au départ il a été démocratiquement élu hein. »[11]. On peut y voir en filigrane la mise en parallèle de la « dérive autoritaire » (selon le KMT) du pouvoir de la présidente Tsai Ying Wen avec le régime nazi. Certains internautes du forum PTT – équivalent taïwanais du Reddit américain – vont même jusqu’à parler en termes plus crus (pour ne pas dire orduriers) d’une « fascisation » ou d’une « nazification » du PDP[12]. Cela ne saurait représenter l’ensemble des opposants au pouvoir PDP, mais cela montre aussi que la stratégie de l’anathème nazifiant n’est pas le seul fait d’une stratégie politique décidée par en haut, mais d’un bouillonnement aussi au sein des espaces militants.

Si cette offensive rhétorique a été relancée ces derniers mois, les différentes caricatures et attaques du KMT contre Chen Shui-Bian mettent en évidence que cela n’est pas une nouveauté. On pourrait même retracer la genèse de l’axiome « PDP = NSDAP » jusque dans la première moitié des années 1990. En effet, dans un débat télévisé réunissant les candidats à la mairie de Taïpei pour les élections municipales de décembre 1994, Zhao Shao-Kang – ancien ministre et à l’époque député élu par le KMT, mais l’ayant quitté en 1993 pour fonder le Nouveau Parti[13] – a d’abord identifié le PDP comme un parti « nazi fasciste »[14] puis s’est lancé dans un bref rappel historique sur l’Allemagne nazie et la Chine de l’époque des Boxers afin de conclure que le PDP allait apporter la destruction à la république de Chine[15]. On note que cela advient quelques années seulement après la fondation du PDP, en 1986.

Si récemment l’anathème nazifiant semble surtout utilisé par le KMT contre le PDP, et ce même par des élus, quid du PDP, ses militants et plus généralement l’attitude de tous les opposants au KMT ?

Il ne semble pas y avoir de stratégie ou de contre-stratégie associant le KMT et l’Allemagne nazie de la part de la direction du PDP. Néanmoins, certains faisceaux d’indices tendent à accréditer l’hypothèse de l’utilisation d’une rhétorique ad hitlerum parmi certains membres et/ou sympathisants du PDP ou d’autres adversaires du KMT à des échelles plus individuelles. Tout d’abord, selon Zhao Shao Kang – désormais présentateur d’un talk show politique – certains militants du KMT feraient des analogies avec le parti nazi[16]. Idem, toujours selon Zhao, la Commission pour la Justice Transitionnelle voudrait prendre pour modèle l’Allemagne et donc comparerait, à son grand désarroi, l’époque de la dictature du KMT avec la période nazie[17]. La presse se fait quelque peu l’écho de quelques publications associant pouvoir KMT et régime nazi. Le plus souvent cela tourne autour des relations diplomatiques et militaires entre les deux entités politiques pendant les années 1930[18]. Quelques productions culturelles font également usage de la référence nazie pour cibler le KMT, tel le clip musical de la chanson Supreme Pain for the Tyrant du groupe de metal Chthonic[19]. Si les affiliations politiques sont parfois difficiles à déterminer, le ton employé tend à laisser penser que ces rappels historiques servent, en filigrane, de reproches politiques.

Quel que soit le bord politique envisagé, il est donc clair que la figure d’Adolf Hitler a peu à peu muté d’une figure pouvant encore être potentiellement associée par certains à des valeurs positives[20] – le leader fort et charismatique – à celle de symbole d’un pouvoir dictatorial et totalitaire. Il est désormais utilisé comme repoussoir, comme anathème absolu, notamment par le KMT mais aussi par certains de ses adversaires, et ce même dans un contexte culturel et politique non-occidental.


Notes

[1] BBC 中文 (18 juillet 2001). Des extraits de la publicité sont visibles ici (à 1’20’’).

[2] « 結束阿扁的獨裁統治 ». ABian est un surnom de Chen Shui Bian, alors président de Taïwan, en lice pour un second mandat. Cf BBC 中文 (12 mars 2004) ; Taipei Times (13 mars 2004) ; BBC News (12 mars 2004)

[3] Une traduction anglaise – réalisée par l’auteur sino-américain résolument KMT, Bevin Chu – est disponible. Ces deux versions n’ont pas été consultées lors de la rédaction de cet article.

[4] People’s Daily Online (10 août 2004)

[5] Deutsche Welle 中文 (12 mars 2006)

[6] CCTV news (10 octobre 2007). Il est toujours nécessaire de prendre les informations issues des médias officiels chinois avec une certaine dose de circonspection. Cela est encore plus nécessaire pour l’époque de Chen Shui-Bian, du fait de la profonde détestation de Pékin à son égard. Néanmoins, l’article en question cite la chaîne d’information taïwanaise EBC comme source principale, ce qui tend à donner du crédit. Idem, certaines photos portent la mention « http://www.ettoday.com », autre média taïwanais.

[7] The view from Taiwan (16 avril 2010). Depuis 2017 le China Post a fusionné avec l’agence NOW news. Néanmoins, il a été impossible d’accéder à l’article original. On peut accorder au blogueur Michael Turton, résident de longue date dans l’île, le bénéfice du doute concernant l’authenticité de la citation. Néanmoins, on ne saurait être certain de la date de l’information.

[8] 自由時報 (25 octobre 2016) ; Taipei Times (27 octobre 2016). Tsai a succédé à Ma suite aux élections de janvier 2016.

[9] 中時新聞 (6 mars 2017)

[10] Publication Facebook (21 novembre 2020) et 匯流新聞 (21 novembre 2020)

[11] Toutes les citations proviennent de TVBS (27 décembre 2020). Citations originales : Su Zheng Chang : « 民選不可能獨裁  » ; élu KMT : « 我隨便舉一個例子,你記得德國納粹希特勒嗎?希特勒一開始也是民選的喔 »

[12] Publication de Ohtani le 17 juillet 2021 et publication de nick89115 le 31 mai 2021. Le texte de l’image peut se traduire par « Le PDP et Tsai Ying-Wen = le nazi Hitler et Mussolini. Après la perte du pouvoir, ils recevront la punition de la Justice !!! La peine de mort !!! »

[13] Scission du KMT, le 新黨 (Nouveau Parti, NP) est un parti ouvertement pro-unification. S’il a pu avoir de la traction au milieu des années 1990 grâce à des figures charismatiques comme Zhao, il s’est depuis écroulé pour devenir groupusculaire. Zhao a réintégré le KMT en 2021 avec l’objectif d’être élu au poste de secrétaire général, mais il a depuis abandonné sa candidature.

[14] 1994年台北市長參選人辯論會 (2), YouTube, mis en ligne le 13 mars 2010 par ANDREHSU0728. Citation originale : « 全國的同胞們, 台灣就要毀滅了. 毀在民進黨的納粹法西斯手裡. » ; Traduction : « Chers compatriotes de tout le pays, Taïwan va être détruite. La destruction est dans la main du nazi fasciste du PDP. »

[15] 1994年台北市長參選人辯論會 (2), YouTube, mis en ligne le 13 mars 2010 par ANDREHSU0728. Citation originale : « 一九三三年希特勒獲得政權之後, 先殺共產黨再殺猶太人, 對外的用兵, 最後導致德國的毀滅. 滿清末年慈禧太后縱容義和團, 殺人放火, 抵抗八國聯軍, 最後招致大清帝國的毀滅 […] 民進黨主張台獨跟暴力就會給我們未來毀滅. » ; « En 1933 après sa prise de pouvoir, Hitler a d’abord tué les communistes puis les juifs, envoyé ses forces militaires contre l’étranger et a finalement causé la destruction de l’Allemagne. Pendant les dernières années de la dynastie Qing, l’impératrice douairière Cixi a pactisé avec les Boxers, tué des gens, créé des troubles, résisté à l’alliance des huit nations et a finalement amené la destruction de l’empire des Qing. Le soutien du PDP à l’indépendance taïwanaise et à la violence va nous amener vers la destruction. »

[16] 蘋果日報 (15 décembre 2017). Citation originale : « 不少民進黨人口口聲聲把國民黨當成納粹黨,把蔣介石比成希特勒 ». Traduction : Un certain nombre de personnes du PDP répètent à l’envie que le KMT est comme le parti nazi, que Chiang Kai-Shek était comme Hitler » 

[17] TVBS News (24 août 2018)

[18] 林芮緹 (Lin Rui-Ti) Buzzorange (17 décembre 2016) (la connaissance des crimes nazis et de la dictature KMT amènerait nécessairement des comparaisons de la part des jeunes) ; hi-on.org (26 décembre 2016) (Fondation Peng Ming-Min pour la culture et l’éducation ; PMM est un ancien opposant politique du temps de la dictature, emprisonné pour un pamphlet indépendantiste) (rappel de la rencontre entre 孔祥熙 – Kong Xiang-Xi ; beau-frère de Chiang Kai-Shek – et Hitler au Berghof le 13 juin 1937) ; 王國棟 (Wang Guo-Dong), kknews.cc (18 janvier 2019) (rappel du service du fils adoptif de Chiang Kai-Shek, Chiang Wei-Guo, dans l’armée allemande dans le cadre d’accords de coopération ; lesdits accords induisaient l’équipement de troupes chinoises par l’Allemagne et commandées par Alexander von Falkenhausen)

[19] La chanson est en l’honneur de Peter Huang (黃文雄), militant anti-KMT auteur d’une tentative d’assassinat sur Chiang Ching-Kuo en 1970. Or, l’action se déroule dans le Shanghaï des années 1930 et dépeint une fête de débauche entre des officiers du KMT et nazis. « Behind the scene of Supreme Pain for the Tyrant 破夜斬MV幕後故事 », Chaîne YouTube de Chthonic, mis en ligne le 7 juin 2013. Lim est connu pour avoir des positions plutôt indépendantistes. Ancien dirigeant d’Amnesty international Taïwan (2010-2014), il s’engage en politique suite au mouvement des tournesols de 2014. En 2015 il co-fonde le New Power Party (時代力量, NPP) et est élu député en 2016. Il quitte le NPP sur fond de désaccords stratégiques en août 2019, se rapproche du PDP et est réélu en tant que député en 2020.

[20] Les réactions diplomatiques et médiatiques démontrent que la figure d’Hitler n’est pas sans provoquer des remous au sein de la société. Cette prise de conscience ne semble pas être le seul fait d’une élite médiatique ou intellectuelle, comme le démontre le cas de 尤振卿 (You Zhen-Qing). En effet, ce dernier raconte dans son livre 老師不是希特勒 (Le professeur n’est pas Hitler, 2003) qu’au cours des années 1980, il était connu de ses élèves et collègues pour une méthode d’enseignement très stricte voire sévère. Ces derniers lui auraient alors donné le surnom d’« Hitler ». CfYahoo News Taiwan (8 mars 2021)..