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Michel Onfray, la haine des universitaires

Jacob Jordaens, Diogène cherchant un honnête homme, 1642.

Cette tribune collective est parue dans L’Humanité, 12 juin 2015.

Un ouvrage sur Diogène le Cynique est paru chez Autrement à la fin de l’année 2014, intitulé Fragments inédits. Publié par Adeline Baldacchino, il a été préfacé par Michel Onfray.

Ces Fragments inédits occupent 48 pages très aérées sur 170. Dès la première page de la préface de notre philosophe, on peut lire une attaque haineuse contre les « universitaires » :

Sur l’homme (Diogène), le personnage, la vie et l’œuvre, tout aurait été trouvé, consigné, annoté, discuté, commenté. Les fonctionnaires de la recherche (dite scientifique) appointés par l’État ont abondamment recherché et ils ont été grassement payés pour conclure qu’il n’y a plus rien à trouver.

Ils passent leur vie le regard perdu dans une poubelle, les yeux fixés dans son trou noir, puis ils affirment que tout a été dit. Dès lors, ils peuvent courir la planète de colloque en colloque, noircir des pages de revues confidentielles pendant la durée d’une longue carrière de général de corps d’armée, soutenir une thèse soporifique et la délayer dans un ou deux livres tout aussi dormitifs et lus par personne, ils seront les VRP d’une vulgate qui leur vaudra salaire et retraite – avec brimborions institutionnels, statut hors classe, Légion d’honneur, doctorat honoris causa, médaille du CNRS et autres sex toys pour abstinents sexuels.

Or, voici que, sortie de nulle part, une jeune fille à cheval sur plusieurs civilisations et plusieurs langues, curieuse, subtile, très érudite, qui n’a pas fait profession de chercher pour ne jamais rien trouver et se faire payer pour pareille imposture, mais qui a choisi de trouver sans se faire payer afin d’offrir son or à tout le monde, met une gifle à tous ces chercheurs en découvrant un authentique trésor philosophique : une centaine de fragments inédits de Diogène de Sinope (…)

D’abord, ces « fragments » (qui sont en fait des « dits », des « témoignages », et non des écrits de Diogène lui-même) ne sont pas du tout inédits. Ils ont été traduits en anglais et édités en France, il y a vingt-deux ans, par l’Américain Dimitri Gutas dans l’article « Sayings by Diogenes Preserved in Arabic », sous la direction de Marie-Odile Goulet-Cazé et Richard Goulet (éd.), le Cynisme ancien (Actes du colloque international du CNRS), Paris, PUF, 1993. Ce colloque a eu lieu en 1991.

Ces « fragments » provoquent une nouvelle bouffée de haine contre les « chercheurs » parce qu’ils ont été publiés en France, mais… en anglais :

Jamais traduit en français ! C’est dire combien ces chercheurs n’ont guère le souci de mettre à la portée du plus grand nombre leurs découvertes payées avec les deniers publics ! Le statut de fonctionnaire assuré de son salaire, de ses vacances, de sa Sécurité sociale et de sa retraite, gardant par-devers lui les pépites trouvées grâce à l’argent du contribuable, aurait probablement décidé Diogène à leur pisser dessus comme un chien qui lève la patte sur une amphore de mauvais vin…

On voit à quel niveau de bassesse, d’injures et d’ignorance notre philosophe « hédoniste » est capable de descendre. N’en déplaise à M. Onfray, le découvreur de ces « fragments », ce n’est pas Adeline Baldacchino (qui d’ailleurs avoue ne pas lire l’arabe), mais Dimitri Gutas, qui est professeur de langue et littérature arabe à l’université de Yale. Sans ce « fonctionnaire de la recherche », cet « abstinent sexuel », ce fouilleur de « poubelles », mais pas encore en retraite (système américain oblige), M. Onfray n’aurait jamais eu connaissance de ces « fragments ».

Sachant que Diogène fait partie du panthéon philosophique de M. Onfray, qui cherche justement à porter la philosophie au niveau du peuple, pourquoi celui-ci n’a-t-il donc pas traduit lui-même ou fait traduire ces textes arabes ? Ses bouffées de haine s’expliquent par le fait que, depuis presque un quart de siècle, notre philosophe est passé à côté de cet ouvrage, alors qu’il se veut un spécialiste de Diogène et du cynisme. C’est très vexant. Au lieu de s’en prendre à lui-même, il préfère attaquer ceux qui ne sont pourtant pour rien dans son manque de méthode, infligeant ainsi une gifle, non pas aux universitaires, mais à lui-même.

Quoi qu’il en soit, l’ouvrage de Marie-Odile Goulet-Cazé et de Richard Goulet se trouve depuis 1993 à la bibliothèque universitaire de Caen, section droit-lettres, à la cote 189812. S’il ne peut être emprunté que par les titulaires d’une carte, il est librement consultable par quiconque, car cette bibliothèque est ouverte à tous, y compris en soirée : les lecteurs de tous âges peuvent venir lire et mener leurs recherches après leur travail, jusqu’à 23 heures !

À défaut, cet ouvrage est présent dans quarante-deux autres bibliothèques universitaires, dont seize à Paris et en banlieue parisienne.

Signataires :

Jean-Paul Bourdon, docteur en géographie (université de Caen), haridelle hédoniste ;

Patrice Caro, professeur de géographie (université de Caen), fonctionnaire de la recherche ;

Jean Desloges, conservateur du patrimoine honoraire (Drac de Basse-Normandie), écumeur des trous noirs institutionnels ;

Stéphane François, maître de conférences (université de Valenciennes), petit homme gris ;

Patrice Lajoye, docteur en histoire des religions comparées, clochard de bibliothèque publique ;

Jean-Loïc Le Quellec, directeur de recherche au CNRS, sans recherche fixe ;

Christophe Maneuvrier, maître de conférences en histoire (université de Caen), abstinent sexuel ;

Catherine Robert, professeur de philosophie, castratrice mentale ;

Frédéric Yvan, professeur de philosophie, errant consensuel.

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