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Comprendre l’élection présidentielle

Propos de Joël Gombin recueillis par Hugo Soutra, « Là où les inégalités sont fortes, le Front national est fort », Le Courrier des maires, 14 mai 2017.

Comment réagissez-vous à la simplification électorale faisant du monde urbain un fief macroniste alors que les campagnes françaises seraient devenues, pour leur part, lepénistes ?

Beaucoup de cartes représentant uniquement le candidat arrivé en tête dans chaque commune, circonscription ou département ont été diffusées par les medias, mais elles sont méthodologiquement trompeuses. Elles transforment visuellement de petites différences en écarts majeurs. C’est symptomatique de la faible culture statistique des politiques et des commentateurs politiques. Cela s’est avéré particulièrement problématique sur ce scrutin, puisqu’au premier tour, le rapport de forces était très équilibré entre les quatre principaux candidats qui se tenaient dans un mouchoir de poche, entre 19 et 24%.

Alors que les écarts avec François Fillon ou Jean-Luc Mélenchon étaient relativement faibles dans les grandes villes, les cartes suggéraient la domination absolue d’Emmanuel Macron dans les métropoles. L’une des caractéristiques du vote Macron réside d’ailleurs dans sa faible variabilité spatiale : il n’est pas très marqué territorialement. Le nouveau président de la République a réalisé des scores assez proches de sa moyenne nationale partout, à Nantes ou Strasbourg comme dans le Massif central – certes un peu plus élevé dans les métropoles mais loin d’être ridicules pour autant dans les territoires ruraux.

Qu’en est-il du vote en faveur du Front national ?

Marine Le Pen réalise, pour sa part, des scores beaucoup plus contrastés, avec de vraies zones de force dans certains territoires ruraux et une faiblesse structurelle dans les grandes villes. Mais l’opposition entre centre et périphérie n’est pas toujours la plus pertinente, même pour analyser les performances du Front national : il demeure nécessaire de prendre en compte les effets régionaux et les variations internes dans le vote de la « France périphérique. » Les scores du FN dans le Nord-Pas-de-Calais sont par exemple bien plus importants qu’en Bretagne, y compris dans ses zones rurales.

Le vote FN est-il plutôt périurbain ou rural ?

Les territoires hyper-ruraux votent, en moyenne, moins pour le FN que le reste de la France. Mais il existe, encore une fois, une très forte variabilité selon les régions. Ainsi, Marine Le Pen réalise des scores très faibles dans la plupart des communes isolées du Massif central alors qu’elle bat des records dans certains bourgs des Ardennes. Idem pour le vote périurbain. En réalité, il est très difficile de généraliser. Cette vigilance est aussi de mise pour le vote FN en milieu urbain.

L’embourgeoisement de Paris, Lyon ou Nantes observé depuis la fin des années 1990 a repoussé les classes populaires et moyennes en périphérie, ce qui a automatiquement fait évoluer les zones de forces du FN dans ces métropoles-ci. Très fort en Seine-Saint-Denis dans les années 80, en première couronne, le parti de Marine Le Pen réalise aujourd’hui ses meilleurs scores franciliens en Seine-et-Marne, en deuxième voire en troisième couronne. Pour autant, cette géographie socio-politique du vote FN n’est pas valable dans l’agglomération d’Aix-Marseille, étant donné la subsistance de zones de grandes pauvretés au cœur de la cité phocéenne. La ville-centre conserve de nombreux quartiers populaires et de petites classes moyennes où le vote FN est important.

Quels risques y-a-t-il, selon vous, à homogénéiser et figer les votes – urbains comme ruraux, centristes ou d’extrême-droite ?

Le grand récit résumant la présidentielle française au duel entre le candidat des métropoles et l’égérie de la France périphérique n’est pas faux, en soi. Même s’il laisse de côté François Fillon et Jean-Luc Mélenchon, il y a un fond de vérité, qui touche d’ailleurs tous les pays développés. Rien ne sert de le nier. Mais pour améliorer notre compréhension du vote, et cela me paraît plus que jamais nécessaire, il faut bien le mettre en balance avec toute une série de facteurs socio-démographiques ainsi que géographiques, notamment la répartition spatiale des différents groupes sociaux.

Le risque, sinon, c’est de voir les Parisiens associer la notion d’urbanité à un vote vertueux et modéré, de penser la capitale et l’Ile-de-France uniquement comme un îlot progressiste. Et vice-versa, que certains commentateurs confondent la périurbanité ou la ruralité avec des comportements électoraux forcément extrémistes, populistes et contestataires.

C’est un discours que nous entendons beaucoup depuis quelques semaines…

Oui, et ce sont pourtant là des lectures un peu rapides de la carte électorale. Prenez l’exemple de Marseille : difficile de dire que l’espace aixo-marseillais ne constitue pas un territoire métropolitain, qui plus est inscrit dans la mondialisation depuis des siècles… Et pourtant, le comportement électoral des Marseillais ne correspond pas du tout au canon du comportement électoral des urbains résidant dans les autres métropoles françaises.

Il est urgent de complexifier nos grilles d’analyse. Arrêtons de faire fi de l’interdépendance économique et sociale entre les territoires : Paris irrigue le reste de la France, mais bénéficie aussi de l’importante mobilité de la population francilienne. Penchons-nous sur l’évolution de l’activité économique, pensons à la fois les hétérogénéités et les interdépendances entre les différents territoires.

Que gagnerait-on, selon vous, à privilégier une analyse électorale plus fine, à l’échelle infra-territoriale si possible ?

Une meilleure compréhension du réel, et, paradoxalement, peut-être, de l’apaisement. Lorsque vous pénétrez au cœur des métropoles, vous vous apercevez à l’échelle des bureaux de vote qu’elles ne constituent pas une entité unifiée, loin de là. Un constat qui devrait pousser des élus se retrouvant en responsabilité à ne pas souffler sur les braises et encourager l’affrontement avec ses voisins du quartier d’en face, mais à tenir un discours collectif, inclusif, insistant sur ce qui nous rassemble. A l’échelle micro comme macro.

Le discours opposant les métropoles à la France périphérique est, tout pareillement, un discours de guerre civile à bas bruit. Deux France aux intérêts diamétralement opposés coexisteraient, et seule l’une des deux gagnera, à la fin… Il est difficile pour un citoyen urbain de ne pas se soucier du sort des habitants de la France périphérique, et pourtant, comment pourrions-nous les aider ? Il y a sûrement des choses plus fines à imaginer que la marche arrière et la sortie de la mondialisation pour concilier les intérêts des différents territoires. D’ailleurs, il me semble que des choses se font déjà avec la réciprocité urbain/rural, la croissance inclusive, l’émergence de modèles de coopération territoriale, etc.

L’analyse électorale permettant de faire apparaître les fractures internes à la France mais aussi aux agglomérations ne devrait-elle pas pousser le nouveau président de la République comme les décideurs locaux à remédier aux inégalités sociales et à leurs dimensions spatiales ?

Je ne suis pas spécialiste de l’action publique territoriale, mais l’élément troublant que l’analyse socio-électorale permet de mettre en exergue, effectivement, c’est la corrélation entre le niveau d’inégalités et le vote Front national. Autrement dit : plus les écarts entre riches et pauvres sont élevés, plus le Front national est fort.

Cela devrait à mes yeux attirer l’attention de n’importe quel politique national comme local cherchant à s’attaquer aux causes du vote en faveur de l’extrême-droite. Les élus auraient dès lors tout intérêt à placer la lutte contre les inégalités au cœur de leur agenda. Reste à déterminer, cela dit, le meilleur moyen de les résorber. Le débat politique se limite à deux options, l’outil fiscal et la redistribution ou le prisme territorial avec, par exemple, la politique de la ville. C’est dommage que nous ne nous intéressions pas davantage à la production des inégalités, aux processus économiques les générant en amont.

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