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Le Front national dans le marché des droites

Camilo Rueda López

Photographie de Camilo Rueda López (www.flickr.com/photos/kozumel)

Propos de Nicolas Lebourg recueillis par Bruno Tranchant, Regards sur les droites, n°82, 19 septembre 2016, pp. 9-12, à propos des Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout.

Regards sur les droites : Le Front national refuse de se positionner sur l’axe droite-gauche et entend ramasser toutes les catégories dans un ensemble qu’il oppose à des élites nécessairement dévoyées. Fort de ce constat, existe-t-il un profil-type de l’électeur FN ?
Nicolas Lebourg : Le vote est plus national et interclassiste que dans les années 1990. Reprenons. L’électeur FN des élections européennes de 1984 était d’une classe moyenne conservatrice et le FN se disait « la vraie droite ». Mais entre 1984 et 1988, la part des ouvriers votant FN est passée de 8 à 19%, Puis, à la présidentielle de 1995, 30% des ouvriers, 25% des chômeurs et 18% des employés ont voté pour Jean-Marie Le Pen. Alors que le parti n’a pas d’alliances avec ceux de droites il se désenclave donc par le slogan « ni droite, ni gauche » qui lui permet du même coup de correspondre à son évolution électorale. Mais aujourd’hui il n’y plus une seule figure-type car le vote est devenu plus massif et donc hétérogène. Pour toutes les catégories socio-professionnelles, l’accroissement de l’inégalité sociale sur une aire urbaine produit une plus forte abstention, une progression du vote FN et une baisse du vote social-démocrate. Ce n’est ni en étant « ferme sur l’islam » ni en « condamnant le racisme » que l’on s’oppose structurellement au FN : ce serait d’abord par une politique d’égalité des territoires.

 

Des catégories socio-professionnelles qui lui semblaient jusqu’à présent inatteignables, comme les agriculteurs ou les femmes, ne le sont plus. Le FN est-il en capacité d’élargir son socle électoral ?
Oui. Je crois que là-dessus la plus réaliste c’est Marion Maréchal Le Pen : le FN a des possibilités de progression sur la façade atlantique. Le Nord-Est, le bassin méditerranéen c’est fait, mais cette zone atlantique est sous-travaillée. Non seulement le vote lepéniste des femmes s’est aligné sur celui des hommes en 2012 mais c’est un vote plus conscientisé : le jour du scrutin, à la question « Quel est le candidat ou la candidate qu’au fond de vous-même, vous souhaitez voir élu(e) ? », 56 % des électeurs lepénistes répondaient Marine Le Pen, contre 74 % des électrices. Dans les médias, on ne parle de la cause des femmes qu’à propos des polémiques sur le voile, le burkini. Mais ça, ça ne vous explique pas pourquoi 16 % des employés ont voté pour Marine Le Pen, contre 25 % des employées, un score qui monte jusqu’à 40 % chez les employées de commerce. Ce qui vous l’explique nettement mieux c’est la situation socio-économique des femmes. Mon chapitre sur une caissière à temps partiel qui vit dans un quartier très multi-ethnique de Perpignan passe ainsi de sa représentation ethnicisée de son quotidien à ces enjeux structurels : il faut bien comprendre, ce que j’essaye de faire saisir, que pour elle cela forme un tout. Dans d’autres parties de la population l’entretien des tensions identitaires incombe encore : la progression du vote FN chez les Français juifs est quasiment le triple de celle de l’électorat dans son ensemble. Mais, ici aussi, les électeurs ne sont pas réductibles à un seul segment, c’est pourquoi ma lettre à un plombier juif de Vénissieux bascule ensuite sur la question de la condition des artisans.

 

 
D’aucuns voient dans le FN un parti « social », réceptacle supposé d’anciens électeurs de gauche ou d’extrême gauche. Cette vision vous paraît-elle justifiée ?
Le politiste Florent Gougou a montré que l’idée répandue des ouvriers PCF passés au FN était avant tout un mythe : ce sont des jeunes ouvriers issus de la droite qui se sont déplacés. Maintenant on a vu une chose neuve dans le dernier quinquennat : des seconds tours UMP-FN où une part non-négligeable de l’électorat PS allait voter pour le FN. Il me semble que là ce dernier leur paraissait un aiguillon anti-libéral. Il n’y a plus que 15% des fonctionnaires qui estiment que les politiques publiques à l’œuvre sont au service de l’intérêt général. La déconstruction et la dévalorisation constantes de l’Etat-providence ont fait pénétrer l’idée du déclin dans l’imaginaire politique des gauches. Demeure un point : Marine Le Pen est moins performante que le fut son père chez les plus diplômés. Il est possible que le soutien à toutes les revendications catégorielles, même les plus contradictoires entre elles, tel que le pratique Florian Philippot, nuise à sa crédibilité – amusant paradoxe quand on pense à la façon dont a été vanté la façon dont celui-ci devait crédibiliser économiquement le parti par rapport à Jean-Marie Le Pen.

 

En quoi l’électorat frontiste exprime-t-il la victoire culturelle de la « demande autoritaire » ? Fondamentalement, quelles sont les motivations, les évolutions et les permanences qui composent cet électorat ?
La première motivation du vote FN demeure l’immigration. Il y a en profondeur une demande sociale autoritaire et une ethnicisation du social. Cela se corrobore avec un rejet fort de « l’assistanat », et souvent une équation implicite assistés = immigrés et Français d’origine arabo-musulmane. La demande autoritaire a atteint l’hégémonie culturelle. En 2015, 88 % des sondés estiment qu’« on a besoin d’un vrai chef en France pour rétablir l’ordre », 74 %, que « la laïcité est aujourd’hui en danger » (rappelons que la laïcité c’est la séparation des cultes et de l’État), 70 % pensent que « c’était mieux avant », 69 % que l’« on évolue vers trop d’assistanat », 67 % seraient tentés par un gouvernement « de personnes non élues qui réaliseraient des réformes nécessaires mais impopulaires », 54 %, que l’islam n’est pas compatible « avec les valeurs de la société française », 52 %, qu’il faut rétablir la peine de mort, 40 % accepteraient un « pouvoir politique autoritaire, quitte à alléger les mécanismes de contrôle démocratique s’exerçant sur le gouvernement »… N’en jetons plus. Cette demande autoritaire s’explique par l’idée d’une désintégration de la société, en particulier du fait de sa dimension multiculturelle. La question terroriste ne peut que suractiver la dynamique : face à un terrorisme islamiste transnational, la réponse souverainiste autoritaire peut apparaître comme rationnelle. D’ailleurs un autre sondage de 2015 donnait le FN comme plus « crédible » que le PS pour répondre globalement aux défis du temps.

 

« En plagiant les problématiques ethno-culturelles de l’extrême droite, la droite a organisé le transfert de son électorat selon le principe suivant, toujours vérifié : « l’électeur préfère l’original à la copie” », dites-vous. En quoi cette carence prépare-t-elle le terrain au Front national, en prévision des échéances de 2017 ?
Il y a ce que je nomme la règle de l’autonomie de l’offre politique. C’est la formule de François Duprat rendue célèbre par Jean-Marie Le Pen : « l’électeur préfère toujours l’original à la copie ». Elle fonctionne dans toute l’Europe : à chaque fois que les partis tentent de s’habiller des problématiques et vocabulaires nationaux-populistes ils perdent des voix au profit de l’extrême droite, dont la position a été ainsi légitimée. Et d’ailleurs quand l’extrême droite pousse trop loin sa notabilisation pour s’insérer au système institutionnel, elle perd à son tour des voix au bénéfice de la droite – voir par exemple en Italie la disparition de l’Alliance Nationale, ex-mouvement néofasciste qui était passé au centre-droit. Si votre offre politique n’est pas discernable comme autonome vous faîtes la promotion du porteur initial des thèmes en jeu. Une très mauvaise compréhension de ce qu’est la stratégie de la triangulation fait que l’on voit force hommes politiques s’auto-détruire en ne comprenant pas cette structure de l’histoire électorale.

 

Que pensez-vous des dernières déclarations de Marine Le Pen à l’égard de Donald Trump, candidat républicain à l’élection présidentielle américaine ?
 On pourrait partir dans une digression sur la nature du populisme. On fera mieux de noter un élément factuel, et un structurel. Le premier, c’est que Marine Le Pen continue à penser la politique internationale amplement comme un marqueur à visée nationale : les médias français sont contre Trump, elle est pour. Mais, ensuite, cela correspond à ce que je considère le vrai sens du mot « droitisation », à savoir un phénomène transatlantique lié à la transformation du monde ouverte symboliquement par le premier choc pétrolier en 1973. Il s’agit d’un démantèlement de l’Etat social et de l’humanisme égalitaire, lié à une ethnicisation des questions et représentations sociales, au profit d’un accroissement de l’Etat pénal. C’est une demande sociale autoritaire qui n’est pas une réaction à Mai-68 mais à la postmodernité, c’est-à-dire à la transformation des modes de vie et de représentations dans un univers économique globalisé dont l’Occident n’est plus le centre. Et ce phénomène s’incarne bien aujourd’hui dans Trump, Le Pen ou d’autres encore, qui s’inscrivent dans cette dynamique de fond. La montée en puissance de ce que l’on a pu nommer des « démocraties illibérales » à l’Est (Russie, Pologne, Hongrie etc.) valide le processus. Par-delà l’icône Marine Le Pen, il existe une envie d’extrême droite, comme en a témoigné le fait qu’aux municipales, lorsque le FN ne parvenait pas à monter une liste, des groupuscules d’extrême droite ont pu le faire et enregistrer de bons scores.

 

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