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L’Eternel retour réactionnaire : la République mariniste

Par Dominique Sistach

La réaction contemporaine n’est pas une révolution conservatrice, au sens historique, dont nous connûmes le pire durant l’entre-deux-guerres en Allemagne (si des points communs sociologiques sont troublants – fragmentation culturelle et frustration de la classe moyenne, notamment – la révolution conservatrice s’établît dans un rapport essentiel à la guerre comme levier social de lutte contre la déliquescence morale du pacifisme, du féminisme et du socialisme)1. C’est plutôt le contrecoup de la libération des années 1960 (Nicolas Sarkozy ne s’y trompe quand en 2007, il choisit de dénoncer la déroute morale imposée par la génération de 1968 :

« Le mot « morale » ne me fait pas peur. La morale, après 1968, on ne pouvait plus en parler. C’était un mot qui avait disparu du vocabulaire politique. Pour la première fois, depuis des décennies, la morale a été au cœur d’une campagne présidentielle. Mai 68 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral. Les héritiers de mai 68 avaient imposé l’idée que tout se valait, qu’il n’y avait donc désormais aucune différence entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. Ils avaient cherché à faire croire que l’élève valait le maître, qu’il ne fallait pas mettre de note pour ne pas traumatiser les mauvais élèves, qu’il ne fallait surtout pas de classement. La victime comptait moins que le délinquant. Ils avaient cherché à faire croire qu’il ne pouvait exister aucune hiérarchie des valeurs. Il n’y avait d’ailleurs plus de valeurs, plus de hiérarchie, ils avaient réussi, il n’y avait plus rien du tout, et eux-mêmes, ce n’était pas grand-chose… Ils avaient proclamé que tout était permis, que l’autorité c’était fini, que la politesse c’était fini, que le respect c’était fini, qu’il n’y avait plus rien de grand, plus rien de sacré, plus rien d’admirable, plus de règle, plus de norme, plus d’interdit. Beau résultat en vérité »2.

La période d’émancipation post-1970, en l’occurrence époque d’affranchissement des peuples colonisés, mais aussi, époque d’émancipation des femmes, mais encore, époque d’émancipation des subcultures sociales de genre et des pratiques homosexuelles, implique un retour de flamme contre chacune de ses identités sociales revendiquées. Les conservateurs exigent que l’on se préoccupe d’eux, sous-entendue la majorité silencieuse, pour obtenir la reconnaissance et les avantages dont les minorités bénéficient. La société intégrée devient une société fragmentée, ou en d’autres termes, la répartition de la visibilité sociale et la relativité des totems normatifs transforment les dominants en catégorie consciemment contingente. De ce contexte nouveau, toutes les formes de réaction, légitimes ou pas, convergent vers le même horizon de renouvellement par le retour sociopolitique en arrière.

On pourrait ainsi établir une filiation qui irait de Marine Le Pen à Christine Boutin, des parlementaires de la droite populaire de l’UMP à l’« ordre juste » de Ségolène Royal, de François Hollande et de sa « crise morale » à la réalisation d’une éthique sociale et politique des partis de la gauche radicale. Il ne s’agit donc pas d’un courant politique exprimé dans un parti ou une quelconque institution sociopolitique, mais plutôt, un fil de tensions des discours traversant toutes les formations. Plus qu’une nouvelle révolution conservatrice, c’est un inconscient conservateur qui fait jour, comme s’enchainant par opposition à la conscience libertaire des années 1960/1970. C’est cela que cristallise Marine Le Pen, non seulement parce qu’elle appartient à une formation politique « pure », pour reprendre ses propres termes, c’est-à-dire vierge de la saleté du gouvernement d’affaires, mais aussi, parce qu’elle veut incarner l’esprit du peuple, cette âme de la nation française. Elle affirme sa posture, car elle représente une des formations qui a répondu directement à la question qui sommeille dans cet inconscient conservateur : qui est l’ennemi ? En articulant sa doctrine virile contre le libéralisme et la figure de l’étranger, du dedans et du dehors, elle retrouve précisément les mécanismes idéologiques de la révolution conservatrice allemande de l’avant-guerre : la présence étrangère résulte de la mondialisation libérale, elle ne produit rien, elle amène le danger, elle est un corps étranger dans la culture nationale.

Les transformations progressives sous le vocable mystérieux et consensuel de crises ne laissaient que tardivement apparaître la « grande transformation » de la mondialisation. Ainsi, au même moment où les idées allaient vers plus de libertés individuelles, les conditions générales de la production se rabougrissaient dans le contexte concurrentiel mondialisé. Ce chassé-croisé entre des idées socialement libératoires et des faits économiques contraignants aboutissait à ce sentiment partagé par tous : la liberté fournit les armes de notre insécurité. Aussi, entre l’aspiration libertaire des grandes révoltes étudiantes de la fin des années 1960, le choc pétrolier et la durabilité du chômage structurel des années 1970, l’inversion des valeurs socio-économiques sécuritaires sur les valeurs générales de liberté a probablement vu le jour en 1983, lors du tournant de la rigueur de la gauche mitterrandienne, le rêve d’un changement possible s’effondrant avec le gouvernement Fabius et le virage de la rigueur à gauche.

De cette impasse idéologique et économique, la recherche électorale d’une rupture morale vint de l’extrême droite française. Le jeune Front National construit sur les cendres des factions les plus extrêmes des groupuscules radicaux français produit un discours du « tous pourris » contre la classe politique de gouvernement de droite comme de gauche. Le slogan favori du parti frontiste est durant les années 1980 « Mains propres et tête haute ». La doxa n’est pas encore totalement antimondialiste, Jean-Marie Le Pen n’hésitant pas à se laisser séduire par les principes des montages économiques et sociaux de Ronald Reagan et de Margareth Thatcher, entre liberté et répression3.

L’action du FN demeure au cœur de l’univers national un discours antirépublicain parce qu’antiparlementaire, contre les partis politiques jouissant de la gouvernementabilité et ainsi des réseaux de corruption. L’« UMPS », pour reprendre la formule du parti frontiste, devient l’acronyme de la collaboration et de la corruption des partis de gouvernement. Marine Le Pen, en prenant la succession de son père, et en réorientant le vieux parti d’extrême droite, en jeune formation populaire, républicaine et nationaliste, utilise le même argumentaire pour le redéployer dans son discours droitier et réactionnaire. « On se demande si on est encore dans la République tout court ! (…) Je ne peux manquer de rappeler l’impératif de service pour l’imposer à l’impératif de jouissance ». « C’est à une double crise que nous devons immédiatement apporter des solutions. Une crise économique, financière et sociale et une crise de la morale publique et donc de la politique. La deuxième ayant à l’évidence précipité la première »4. Ainsi, quand elle affirme que « la préférence nationale est une discrimination légale et morale »5, elle utilise le registre juridique et éthique républicain antidiscriminatoire pour justifier son altérophobie et l’intégrer ainsi à un corpus idéologique préexistant. De même, quand Jeannette Bougrahb est nommée Présidente de la Halde et augmente substantiellement son traitement, Marine Le Pen s’écrie alors : « Ces responsables politiques sont les symptômes d’un système en faillite morale. (…) (je) considère enfin que cette affaire confirme la nécessité de supprimer la Halde, une officine antirépublicaine qui promeut partout, grâce à un budget public effarant, le communautarisme contre l’égalité et la méritocratie. »6

Le nouveau vernis du Front national « mariniste » prend forme : en s’appuyant sur l’ordre moral, le discours s’appuie sur le vieux Front national, moraliste et conservateur de la société passée, et également sur les bases réactionnaires qui prétendent à un retour de l’ordre antérieur à toutes les formes historiques révolutionnaires (avant 1789, avant 1848, avant 1875, avant 1945, avant 1968) ; par ailleurs, en s’appuyant sur le nouvel ordre moral que le courant mariniste tente de construire, il s’agit de déployer un discours conforme à la réalité républicaine, autoritaire et méritocratique, qui instille une superposition des valeurs nationales de la République que le parti frontiste tente désormais de relancer pour son compte, et ainsi, de l’opposer à la droite et à la gauche de gouvernement qui représente la déliquescence libérale et mondialiste de la démocratie. Quelque part s’érige une nouvelle opposition entre une République nationale et une démocratie cosmopolite : l’articulation de cette opposition réside dans les positions altérophobes que le nouveau Front national hérite autant du Lepénisme d’extrême droite que d’une tradition française du nationalisme républicain. La morale républicaine est digérée et se tourne contre la classe politique corrompue et contre les autres, étrangers musulmans, selon les propriétés intégrées des éléments de langage déplaçant les qualifications du discours, mais pas réellement le sens du discours du Front national. La seule véritable nouveauté est que désormais la position mariniste met en porte à faux les postures et les discours républicains égalitaires, soit essentiellement une grande part des montages politiques de la gauche française7.

Le Front National s’est transformé en organisation équivoque. Il s’agit d’une officine dont la devanture est clairement celle d’un parti républicain, et dont le fonds de commerce est celui de la droite extrême et de l’extrême droite traditionnelle. Il n’y a pas plus de contradiction à ce phénomène qu’il n’y en a dans la présence de la Droite populaire au sein de l’UMP. Le point de jointure est d’ailleurs le même entre les protagonistes d’un côté des nationalistes de la droite extrême et de l’autre versant de la droite nationale et populaire. Ce point est celui qui permet aux républicains de droite de déterminer la nature historique de la société nationale, et qui s’oppose fondamentalement à la conception républicaine de la gauche. Chez les premiers, la nation est fermée, par opposition aux seconds, qui pétrit de l’universalisme révolutionnaire, la pense comme ouverte. Marine Le Pen ne déroge pas à cette typologie. Elle l’exprime clairement : « Lorsqu’il n’y a ni communauté d’histoire, ni destin partagé, mais simplement le désir de piller l’oasis, d’abaisser la population autochtone en niant son identité, on prend le risque de dépasser la guerre civile froide et de mettre en jeu la paix civile », déclarait-elle le 4 novembre 20098.

La communauté historique est ainsi menacée par les barbares (dont on aura compris, qu’en tant que « peuples du désert », qu’ils sont arabo-africains), non parce qu’ils sont des barbares, mais parce que leur barbarie n’est pas nôtre. Cette position est d’autant plus frappante, qu’en l’occurrence le discours dont il est question présente les conditions marinistes de la nation sous le couvert linguistique de l’inversion. Nous serions ces barbares vivant dans notre oasis menacée par l’invasion d’autres barbares. Subtiles arguties que de déployer l’excuse dans une affirmation dont on sait qu’elle sera contestée, mais surtout subtile inversion de la valeur qui neutralise la possibilité d’une condamnation éthique du jugement racial ou ethnoracial. Si le parti frontiste semble se républicaniser, il procède toujours du même intérêt politique de jouer sur les ressentiments des exclus menacés dans leur identité communautaire. Cette politique n’est pas celle de la raison. C’est celle qui joue de l’affect des volontés des vaincus de l’économie politique. En ce sens, la République mariniste apparaît non seulement comme protectrice, mais surtout comme l’instance de la vengeance face à l’injustice du monde. Sa morale est bien celle des faibles comme seul cœur axiologique de sa politique d’enfermement.

Notes

2Discours de Bercy, 29 avril 2007.

4 « Marine Le Pen se pose en avocate de la « morale publique », Le Monde, 17 septembre 2011,

5Invitée de l’émission « Sans Transition » sur Radio Orient en 2011.

6Communiqué de Presse de Marine Le Pen, Vice-présidente exécutive du FN.

7Cf. Nicolas Lebourg, « La Diffusion des péjorations communautaires après 1945. Les Nouvelles altérophobies », Revue d’Éthique et de théologie morale, n°267, décembre 2011, pp, 35-58 ; idem, « Front National : le parti de la révolution française ? », NouvelObs;com, 12 décembre 2011.

8Pour une République vraiment française, allocution du 4 novembre 2009.

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