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Les Effets d’une guerre lointaine dans une région périphérique : la guerre d’Algérie et l’extrême droite en Normandie

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Photographie de Christopher Smail

Par Cyril Crespin

L’insurrection algérienne débute le 1er novembre 1954. Ce jour-là « y éclatent environ 70 attentats disséminés en une trentaine de points et visiblement coordonnés, en particulier en Kabylie et dans les Aurès, faisant 8 morts »1. Le gouvernement répond par la fermeté. Le ministre de l’Intérieur déclare : « l’Algérie c’est la France. Des Flandres au Congo, il y a la loi, une seule nation, un seul parlement »2. Au fil des années la situation se dégrade, devenant ingérable, et constitue l’une des causes de la chute de la IVe République. Ce conflit a également de nombreuses répercussions pour l’extrême droite.

Ainsi, « l’héritage de l’Algérie française occupe une place centrale dans la mémoire collective d’une bonne partie de l’extrême droite actuelle en France, et poussera de nombreux militants à s’engager dans l’action politique au cours des années 1960 »3. De plus, « l’Algérie (…) apparaît comme une opportunité pour l’extrême droite, pour ceux qui avaient entamé après-guerre la traversée du désert »4.

En Normandie, après l’échec de l’Union Des Commerçants et Artisans (UDCA) de Pierre Poujade, la guerre d’Algérie permet à l’extrême droite de sortir de sa torpeur. Néanmoins, elle révèle aussi l’éclatement de cette tendance politique en de multiples groupuscules. Durant ces années, ces mouvements tentent, en Normandie comme dans le reste de la France, de peser sur les événements et d’éviter l’inéluctable c’est-à-dire l’indépendance de l’Algérie. Ils multiplient alors les actions et frôlent souvent avec l’illégalité, ou y pénètrent au sein de l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS).

La renaissance des extrêmes droites en Normandie durant la guerre d’Algérie

La lutte pour l’Algérie française est l’occasion pour certains mouvements d’extrême droite de renaître, mais constitue la genèse pour d’autres.

Le Mouvement Populaire du 13 mai, dit MP 13, naît sur les bords sud de la Méditerranée en juin 1958. Il est fondé par le général Chassin, et emprunte sa rhétorique à la Vendée contre-révolutionnaire des années 1793-1794. Ainsi, « son emblème est le cœur surmonté de la croix, insigne emprunté au chef chouan Cathelineau »5. Ce mouvement a très peu d’influence en France. Dès les premiers temps de son existence, il est en proie à des tensions internes. Par ailleurs, il est dépourvu d’une connaissance élémentaire des milieux nationaux »6. Pourtant, en Normandie, des sections  MP 13 ont été créés et permettent à l’extrême droite de sortir de l’ombre. Cependant la situation est complexe et dépend du cadre départemental retenu. Ainsi, en Basse-Normandie, ce mouvement a été présent seulement dans le département de l’Orne. Le 8 août 1958, Demarquay organise à Argentan une réunion afin de fédérer, autour de lui, les poujadistes et les dorgèristes (partisan de Henri Dorgères fondateur des chemises vertes groupuscule d’extrême-droite durant l’entre-deux-guerres). Néanmoins « c’est un échec total »7. Le président départemental de l’UDCA, M. Champagne, précise que Pierre Poujade est contre une telle initiative. Le rapport de préfet stipule, dans les événements marquants du 3e trimestre de 1958, que cela « a consacré la division et la décadence de ces deux formations (UDCA et mouvement Dorgères) »8.

Les luttes internes dans ces deux mouvements ont annihilé toutes les tentatives de rapprochement dans l’Orne. En Seine-Maritime, la situation est différente. Au cours de l’été de 1958, sous l’impulsion de Jean Trevilly, ancien responsable du mouvement poujadiste, un MP 13 voit le jour. Une note des RG, datée de novembre 1959, précise que ce mouvement est actif, et que « des instances existent dans les arrondissements de Dieppe, du Havre et de Rouen »9. Selon les divers rapports des préfets et des notes des RG, il a vécu 18 mois avant de péricliter au cours de l’année 1960. Ce conflit permet au mouvement Poujade de sortir de sa torpeur et de changer son paradigme.

Pierre Poujade souhaite enraciner l’UDCA sur les rives de la Méditerranée. L’Union du 7 novembre 1954 affirme que « l’Algérie est terre française par excellence envers et contre tous, prolongation d’une métropole mère-patrie »10. De plus, « jusqu’en 1962 le mouvement s’attache résolument au maintien de la France au sud de la Méditerranée »11. Toutefois, ce combat est complexe pour l’UDCA qui est en grande difficulté. En Normandie, il est en léthargie. Mais les répercussions de la guerre d’Algérie lui permettent une renaissance. Pour cela, les fédérations de l’UDCA se rapprochent des dorgèristes. Parallèlement, les anciens militants de l’UDCA intègrent le MP 13 et le Parti Patriote Révolutionnaire (PPR). Ce nouveau combat change la nature du mouvement poujadiste. Alors que, depuis 1954, il dénonçait les excès de la fiscalité, et avait orienté son discours vers les commerçants et les artisans, à partir de 1957-1958, les poujadistes axent leur combat politique sur la défense de l’Algérie française. Cette mutation est particulièrement visible en Normandie.

A l’occasion de la guerre d’Algérie, les monarchistes sont plus visibles, dans les sources notamment. De nombreux mouvements prennent fait et cause en faveur de l’Algérie française. C’est le cas, par exemple, de la Restauration nationale dont l’aura est très limité en Basse-Normandie. Mais, dans la région limitrophe, un rapport des RG nous apprend que « le 6 juillet 1958, 500 personnes venues de la Seine-Maritime, de la Seine, de la Seine-et-Oise et de la Somme se réunissent pour discuter des événements récents »12. A partir de 1958, d’autres cercles monarchistes voient le jour. Dans le département de la Manche, les rapports du préfet, mentionnent le cercle Jacques Bainville. A son apogée, il compte « une cinquantaine de membres »13 dont l’activité est notable « à partir de septembre 1958 »14. Enfin, dans le département du Calvados, le cercle royaliste Henri d’Aigneaux organise une réunion à Caen le 21 janvier 1959 en présence de Jean-Pierre Fontaine15. Deux autres réunions sont organisées au cours de l’année 1959 dont les thèmes sont « l’Algérie française » et « Halte au communisme »16.

La guerre d’Algérie est un catalyseur pour les différents mouvements de l’extrême droite. Elle permet à certains groupes de retrouver de la vitalité ; pour d’autres elle constitue le point de départ de leur action. Néanmoins, ils ne parviennent pas à s’unir. La guerre d’Algérie est le miroir des divisions profondes de cette tendance politique. Quant à l’OAS en Normandie, nos informations sont parcellaires. Les différents rapports des autorités mentionnent son existence. Mais elle est éphémère et circonscrite aux principales agglomérations à l’image de Caen, du Havre ou de Rouen.

Des extrêmes droites en action

La lutte en faveur de l’Algérie française conduit les diverses mouvances de l’extrême droite à entreprendre de multiples actions. Il faut tout d’abord convaincre de la légitimité de cette démarche et faire œuvre de propagande. Mais, au fur et à mesure du conflit, lorsque l’inéluctable se dessine, ils glissent doucement vers l’activisme et l’illégalité. Malgré l’éloignement des théâtres d’opération, la Normandie n’échappe pas à cette marche en avant vers la violence.

Au cours du conflit, les journaux deviennent un outil efficace de propagande. L’aisance avec laquelle il est possible de les distribuer, et de faire passer des messages, explique leur utilisation. Dans le département de l’Orne, c’est à partir de 1958 que l’on trouve, dans nos archives, des journaux de propagande en faveur de l’Algérie française. Ainsi, une note des RG, datée du 14 mars 1958, révèle la distribution du journal Rivarol ; cependant « il est peu vendu »17. L’organe de presse Fraternité Française est le plus diffusé dans ce département. Mais cela est réalisé deux années (1958-1959), et concerne un espace allant d’Argentan à Alençon. Par ailleurs, il est également distribué en Seine-Maritime, durant quelques mois, dans les principales agglomérations. Enfin, Le Salut Public semble avoir un écho dans quelques espaces normands. Il est d’ailleurs « imprimé à Yvetot-Bocage »18. L’ensemble de ces journaux sont diffusés dans des cercles très restreints. C’est notamment le cas lors des réunions publiques.

Au fil de la guerre, les relations entre les tenants de l’Algérie française, notamment l’OAS, et les partisans de la décolonisation, et plus particulièrement les partis de gauche, se tendent. François Duprat évoque par exemple « l’amorce de guerre civile »19. En Normandie, plusieurs cas de violence sont à signaler. C’est le cas dans le département de l’Orne où les RG mentionnent des escarmouches. Ainsi, en mai 1958, une bagarre éclate entre deux colleurs d’affiches appartenant « au Comité Départemental de Vigilance Antifasciste et de Défense Républicaine »20, et 5 ou 6 militaires partisans de l’Algérie française. Ces affrontements ne sont ni récurrents, ni exceptionnels. Ils sont concentrés dans les principales agglomérations normandes. Cette caractéristique urbaine est perceptible également dans le Pas-de-Calais selon Marc Coppin21.

Ces premiers débordements sont le signe d’une radicalisation des mouvements d’extrême droite à partir des années 1959-1960. L’échec de la semaine des barricades et la réaction du président de la République provoque un changement d’attitude. Cette radicalisation peut conduire à l’activisme. Plusieurs actions interviennent en amont et en aval des accords d’Evian. Mais la non-communicabilité des archives nous empêche de mener une étude complète. En Normandie, on assiste à quelques dégradations voire à des attentats locaux. Mais, compte tenu, de la faiblesse structurelle de l’extrême droite dans cette région, ces actes ne dépassent pas la dizaine. Ils ont lieu principalement en Haute-Normandie, et se déroulent entre janvier 1961 et mai 1962.

Par exemple, en Seine-Maritime, « le 16 juin 1961, deux poteaux ont été sciés sur la ligne Rouen-Amiens à Haucourt dans le canton de Forges-les-Eaux et portant le sigle OAS »22. Deux mois plus tard, « l’explosion d’une charge plastique au café « Le Couscous » à Petit-Quevilly, restaurant tenu par un Nord-Africain, provoque des dégâts matériels mais aucune victime »23. Néanmoins, les RG précisent qu’il est « difficile de savoir qui est la cause de cet attentat l’OAS ou le FLN »24.

En Normandie, ce type d’actions est rare. Localisées dans les zones urbaines, ces attentats ne sont pas l’apanage de l’OAS normand. Dans cette région, les partisans de l’Algérie française ont surtout consacré leur temps et leur énergie à faire de la propagande. Pour l’OAS, c’est une terre de mission du fait des multiples oppositions. Sur la Côte d’Opale, Marc Coppin a mis en exergue des caractéristiques identiques, à savoir une faiblesse structurelle de l’extrême droite ainsi qu’un écho très mesuré dans la population. Ce phénomène n’est pas surprenant puisque, Olivier Dard affirme que « le nombre de clandestins véritablement (en France) est estimé à une centaine »25.

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La guerre d’Algérie est pour l’extrême droite un événement fondamental qui lui permet de sortir de sa torpeur. En Normandie, région pourtant très éloignée des théâtres d’opération, les différentes mouvances le confirment. Mais cet événement est également un miroir de l’éclatement de l’extrême droite. Malgré les nombreuses tentatives, sa faiblesse structurelle annihile souvent les bonnes volontés. La signature des accords d’Evian signifie, en Normandie et en France, sa mise en sommeil. Si, au cours des années 1960-1970, « l’extrême droite française agonise (…) elle n’est pas près de disparaître »26. Mais il s’agit dès lors d’autres combats, et la Normandie en témoigne, elle qui a été la terre électorale de cadres essentiels du Front national, tels que hier François Duprat et Carl Lang, et, aujourd’hui, Nicolas Bay.

Notes

1Jean-Pierre Rioux, La France de la IVe République, tome 2, l’expansion et l’impuissance 1952-1958, Paris, Editions du Seuil, 1983, p. 66.

2François Mitterrand citation extraite de L’ année politique, 1954, p. 277.

3Dictionnaire de l’extrême droite, sous la direction d’Erwan Lecoeur, Paris, Larousse, 2007, p. 52.

4Jean-Paul Gauthier, Les extrêmes droites en France. De la traversée du désert à l’ascension du Front national (1945-2008), Paris, Editions Syllepse, 2009, p. 50.

5Jean-Paul Gauthier, op. cit., p. 49.

6Olivier Dard, Voyage au cœur de l’OAS, Paris, Perrin, 2005, p. 40.

7Archives départementales de l’Orne, 158 W 77.

8Archives départementales de l’Orne, 158 W 77.

9Archives départementales de la Seine-Maritime 29 W Z 44 374.

10Romain Souilliac, Le mouvement Poujade. De la défense professionnelle au populisme nationaliste (1953-1962), Paris, PFNSP, 2007, p. 318.

11Romain Souilliac, op. cit., p. 340.

12Rapport des RG 3e trimestre 1958, Archives départementales de la Seine-Maritime 29 W Z 44 373.

13Rapport du préfet de la Manche au ministre de l’Intérieur, archives départementales de la Manche 1004 W 2309.

14Rapport du préfet de la Manche au ministre de l’Intérieur, archives départementales de la Manche 1004 W 2309.

15Il est secrétaire général des étudiants de la Restauration nationale.

16Dossier des renseignements généraux, archives départementales du Calvados 747 W 20 658.

17Archives départementales de l’Orne, 348 W 236.

18Archives départementales de la Seine-Maritime, 29 W Z 19752.

19Les mouvements d’extrême droite en France, Paris, Editions Albatros, 1977, p. 86.

20Note datée du 23 mai 1958, archives départementales de l’Orne, 236 W 104.

21La Côte d’Opale et la guerre d’Algérie (1954-1962), doctorat de science politique, université de Bourgogne, 2010, 2 volumes, 587 p.

22Archives départementales de la Seine-Maritime, 29 W Z 303.

23Archives départementales de la Seine-Maritime, 29 W Z 303.

24Archives départementales de la Seine-Maritime, 29 W Z 303.

25Cité par Marc Coppin, op. cit., p. 221.

26Jean-Christian Petitfils, L’extrême droite en France, Paris, PUF, collection Que sais-je ?, p. 125.

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