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Dominique Venner et le renouvellement du racisme

europe actionPar Stéphane François et Nicolas Lebourg

En France, la principale structure qui fit la jonction entre les militants de la Seconde guerre mondiale et les jeunes générations de l’après-guerre fut Europe-Action. Son fondateur, Dominique Venner, est un militant d’extrême droite de longue date1. En 1956, il devint membre de Jeune Nation, un groupuscule néofasciste fondé par les frères Sidos. Engagé volontaire à dix-huit ans dans les chasseurs parachutistes, il combattit en Algérie entre 1954 et 1956. Il fut incarcéré à la prison de la Santé de 1961 à 1962. A sa sortie de prison, il entreprit la prise de contrôle de la Fédération des Étudiants Nationalistes qui servait de cache-sexe à Jeune Nation après que le mouvement ait été deux fois dissout. Il est vrai que Venner a recruté dans le milieu estudiantin dès 1957 un groupe d’une quinzaine de militants et d’une soixantaine de sympathisants actifs.

En 1963, Venner fonda une revue qui fut aussi un mouvement, Europe-Action, aux aspirations déjà métapolitiques, auxquels participèrent d’anciens SS français, dont Jean Castrillo, Pierre Bousquet et Saint-Loup (pseudonyme de Marc Augier), des rescapés de la Collaboration comme Henry Coston, Jacques Ploncard (dit d’Assac) ou Saint-Paulien (pseudonyme de Maurice-Yvan Sicard), des écrivains militants comme l’ethnorégionaliste nordiciste Jean Mabire (qui devint son rédacteur en chef), qui se réclamait dans les années soixante de la SA2, et une jeune garde composée notamment d’Alain de Benoist – secrétaire de rédaction sous le pseudonyme de Fabrice Laroche –, de Jean-Claude Valla et de Pierre Vial

En effet, il s’agrégea autour d’Europe-Action plusieurs animateurs de la FEN, dont ceux qui ont participé à la rédaction du Manifeste de la classe 60, rédigé en juin 1960. Ce manifeste contient divers points qui figureront parmi les thématiques importantes d’Europe-Action : le nationalisme européen, le racialisme et le racisme, l’impérialisme… Finalement, l’équipe de la FEN qui animait la revue Les Cahiers universitaires fonda le GRECE en 1968. Dominique Venner fut l’un des membres fondateurs du GRECE sous le pseudonyme de Julien Lebel.

Europe-Action, nettement fascisant, se démarquait des nationalistes classiques par son européisme. De fait, son importance théorique est fondamentale pour établir la généalogie de l’extrême droite nationale-européenne, néopaganisante et racialiste3. En effet, « Dans l’esprit de Venner et de ses amis, il s’agit de débarrasser le nationalisme et le fascisme de ce qu’ils ont d’un peu vieillot et de dépassé (l’antiparlementarisme, l’anti-intellectualisme, le patriotisme réduit à l’espace hexagonal), tout en se démarquant du nazisme, soit en admettant comme Bardèche qu’Hitler a “fait des erreurs”, soit en niant purement et simplement les crimes du iiie Reich. C’est ainsi qu’Europe-Action accueillera très favorablement la publication en 1964 du Drame des juifs européens de Paul Rassinier, l’un des principaux représentants de l’“école révisionniste”.4 »

Dominique Venner et Europe Action contribuent à extraire l’extrême droite de l’obsession anticommuniste au profit d’un repositionnement racial. Le manifeste fondateur d’Europe-Action estime que tous les nationalistes d’Occident, tous les partisans de « la jeune Europe » doivent s’entraider « autour d’un thème central très simple : lutte contre le communisme et tous ceux qui le favorisent » grâce à un « organisme coordinateur laissant à chacun sa liberté d’action [et qui] devra recueillir les informations et les diffuser aux fins d’exploitation5 ». « Jeune Europe » et « poumon extérieur » sont deux formules typiques du vocabulaire et de la pensée de Jean Thiriart : il s’agit donc bien de son influence mais avec une reprise a minima du fond idéologique que recouvre cette forme. Très vite, l’évolution d’Europe-Action l’entraîne vers sa position raciale et sa brochure Qu’est ce que le nationalisme ?, lorsqu’elle reprend le paragraphe ci-dessus cité, y apporte de considérables modifications : non seulement ces expressions ne sont plus de mise mais, dorénavant, les nationalistes d’Occident sont les « militants d’une nation blanche » dont le combat ne relève plus du domaine de l’anti-communisme mais de la lutte des races6.

Cette transformation, outre, fait fondamental, qu’elle souligne que dès ses plus lointaines origines la Nouvelle droite connaît des influences de Thiriart, démontre que le refus d’Europe-Action de souscrire au projet de Thiriart et Mosley de créer un parti nationaliste européen intégré, au nom du refus d’une tutelle étrangère, n’est pas d’ordre conjoncturel. Tandis que Thiriart évolue vers un pseudo national-communisme frénétiquement anti-américain, Europe-Action de juin 1964 considère que les Etats-Unis sont au même titre que la France ou l’Afrique du Sud de simples « provinces de cette grande patrie qu’est la race blanche7 ».

Sublimant la nation par l’apologie de la culture et de la race, Europe-Action a connu bien des soupçons de néo-nazisme, repoussés d’une main ferme. Car si Europe-Action se présente sans cesse sous l’angle européiste, son discours accumule néanmoins les ambiguïtés en amalgamant la question de la civilisation continentale à celles de l’Occident et de la lutte des races, le mouvement arguant que l’Europe est « un cœur dont le sang bat à Johannesbourg et à Québec, à Sidney et à Budapest8 ». Le fait que les jeunes gens qui l’animaient aient attiré à eux les anciens Waffen S.S. Jean Castrillo et Pierre Bousquet ne relève pas de l’anecdote sans valeur, pas plus que sa mention du procès d’intention. Nous pouvons lire dans Europe-Action, dans un numéro concocté par Dominique Venner, cette représentation du nazisme :

« Mouvement populaire allemand qui fut appelé au pouvoir en 1933 sous la direction de son chef Adolf Hitler. En cinq années de paix, déploya une formidable énergie et transforma l’Allemagne, innovant en matière sociale, juridique et économique […] Il réalisa l’unité allemande et mobilisa le peuple dans une puissante exaltation lyrique. On a pu dire du national-socialisme qu’il fut une dictature de la jeunesse. À côté d’intuitions géniales, ses erreurs ont entraîné sa perte : hypertrophie de la notion du chef ; racisme romantique (non scientifique) uniquement destiné à renforcer un nationalisme étroit, revanchard, agressif ; politique européenne réactionnaire qui non seulement entraîna sa défaite, mais l’hostilité généralisée des peuples européens. Ces erreurs sont dues en grande partie à une absence de fondements doctrinaux suffisamment établis, aggravée par un puissant dynamisme propre à faire passer l’action avant la pensée… »9

La critique de Hitler est une constante chez Dominique Venner depuis cette époque jusqu’à nos jours. Il se présentait alors comme un révolutionnaire et surtout comme un défenseur du réalisme biologique, c’est-à-dire à la fois du darwinisme-social et du racialisme, amalgamant la question de la civilisation continentale à celle de la suprématie de la race blanche. De ce fait, une partie de son discours était l’héritière d’autres discours, antérieurs à la Seconde guerre mondiale : à l’instar des européistes ayant collaboré, tel Joseph Pironne11, un militant actif de l’association Pan-Europe, l’européisme d’Europe-Action se structurait sur un triple refus : l’Amérique matérialiste, la Russie communiste et le réveil des peuples colonisés, en particulier musulmans…

Le discours d’Europe-Action était sous-tendu par deux thèmes principaux. Le premier portait sur le « réalisme biologique », qui prétendait fonder les inégalités individuelles et raciales sur l’observation scientifique. Ce concept a été fondé par René Binet (1913-1957). Militant stalinien, puis doriotiste, puis cadre dirigeant trotskyste, enfin engagé dans la Waffen SS, il se fait le chantre de la rénovation du corpus doctrinal national-socialiste et est l’un des premiers à créer des organisations et des périodiques néofascistes après le semestre de prison que lui a valu son engagement sous l’uniforme allemand12. Binet cherche à affiner ses idées et, à partir de 1950, qualifie sa doctrine non de nazisme, non plus de « socialisme européen » (formule du dernier Marcel Déat),  mais de « réalisme biologique ». Il s’agit de présenter le projet comme étant la transcription dans le champ politique des « vérités » des sciences expérimentales, et le racisme comme étant ce qu’eût raté le marxisme : un socialisme scientifique. Binet argue que le capitalisme métisseur vise à « une barbarie uniforme », que « la lutte pour le véritable socialisme est un moyen d’atteindre à la libération de la race » afin d’instaurer « une ségrégation absolue à l’échelon mondial comme à l’échelon de la Nation »13. Le Nouvel Ordre Européen fondé par rené Binet préfigure à la fois le racialisme d’Europe Action et l’ethno-différencialisme du GRECE de par sa façon de défendre un deal planétaire biologico-culturel où chaque groupe demeurerait souverainement à sa place.

Ainsi « Gilles Fournier » et Alain de Benoist (sous le pseudonyme de « Fabrice Laroche ») se firent les propagateurs, à leur retour d’un voyage en République Sud Africaine, de la politique ségrégationniste et de la supériorité de la « race blanche » dans un ouvrage intitulé Vérité pour l’Afrique du Sud14, paru aux Éditions Saint-Just, la maison d’éditions d’Europe-Action. Allant dans le même sens, « Fabrice Laroche » publia, lors d’un retour d’un voyage aux États-Unis, un article qui fit la promotion du ségrégationisme américain15.

Le second thème structurant Europe Action était un racialisme européen, promouvant la supériorité de la « race blanche ».. Ainsi, le « Dictionnaire du militant », paru dans le numéro 5 d’Europe-Action de mai 1963, définissait l’Occident comme une « communauté des peuples blancs » et une « communauté de culture » tandis que le peuple est vu comme « une unité biologique confirmée par l’histoire »16… Cette idée de communauté du peuple relève avant tout de l’organicisme völkisch en regroupant dans une même catégorie ceux du même sang, d’une même culture et du même destin. Dans cette optique, « le nationalisme » devient une « doctrine qui exprime en termes politiques la philosophie et les nécessités vitales des peuples blancs »17.

Cette supériorité de la race blanche aurait été, selon les animateurs de cette revue, inscrite dans l’hérédité. Une hérédité qui déboucherait sur des inégalités naturelles d’aptitudes intellectuelles, ces dernières se manifestant par l’incapacité à maîtriser la technique. Ce racisme biologique est parfaitement illustré par le slogan « sous-développés, sous-capables » mis en avant.

De ce fait, la revue Europe Action était l’une des premières à critiquer l’immigration (l’« invasion ») algérienne en France après l’accession à l’indépendance de ce pays et à inciter au rapatriement massif des étrangers, par hantise du métissage. En effet, elle n’hésitait pas à affirmer que « le métissage systématique n’est rien d’autre qu’un génocide lent »18, l’auteur de ces lignes, « Gilles Fournier », développant d’ailleurs une raciologie proche de celle théorisée par le national-socialisme19. Quant à Dominique Venner, il affirme:

« En France, l’immigration importante d’éléments de couleur pose un grave problème […]. Nous savons également l’importance de la population nord-africaine […]. Ce qui est grave pour l’avenir : nous savons que la base du peuplement de l’Europe, qui a permis une expansion civilisatrice, était celle d’une ethnie blanche. La destruction de cet équilibre, qui peut être rapide, entraînera notre disparition et celle de notre civilisation »20.

Ce refus de l’immigration reste une constante de la pensée de Dominique Venner :

« Adoptant le métissage comme horizon,  la plupart des pays d’Europe occidentale ont favorisé les flots migratoires en provenance de l’Orient ou de l’Afrique. Au regard de nouvelles lois, par un complet renversement de la morale vitale, le coupable cessa d’être celui qui détruisait son peuple, pour devenir celui qui, au contraire, œuvrait pour sa préservation. » Il appuie son différentialisme sur l’attitude des pays décolonisés visant à exclure les minorités blanches au nom de leur « principe de l’homogénéité ethnique »21.

Ce ségrégationnisme était déjà présent dès le Manifeste des 60. Si la doctrine élaborée dans les années soixante par Dominique Venner et ses amis avait abandonné certains thèmes trop connotés par le nazisme, elle n’en défendait pas moins une conception raciale de l’histoire européenne. Cependant, il ne faut pas oublier les origines nazies de ce nationalisme européen, qui furent reformulées à la suite à la conférence d’Uppsala et à la parution de ses « Protocoles », qui influencèrent directement les thèses racistes d’Europe-Action. Ils étaient présentés comme le résultat de « recherches » de « scientifiques » quant à la question de la race et des inégalités raciales. Elles mettaient en avant l’hérédité, issue elle-même de l’évolution et promeuvent la ségrégation et l’eugénisme. Ainsi, selon ses auteurs,

« Le cerveau blanc, le cerveau jaune et le cerveau noir sont trois ordinateurs électroniques de conception différente. S’ils sont à peu près équivalents en ce qui concerne leur capacité d’absorption d’informations (mémoire), ils sont par contre prodigieusement inégaux en ce qui concerne leur puissance de détection et de résolution des problèmes posés par ces informations (esprit d’invention et de synthèse). D’où la duperie de la comparaison entre Blancs, Jaunes et Noirs. […] Dès lors, il faut dénoncer la fausse doctrine de l’égalité des races […] De même, il faut dénoncer la violation des lois de la vie qu’est le métissage […] »22.

Évidemment, dans l’esprit des auteurs anonymes, la race blanche est au-dessus des autres, et pour ne pas qu’elle dégénère, celle-ci doit protéger sa pureté en éliminant son « écume » et éviter le métissage. Sa conclusion est limpide :

« Nous refusons la guerre civile au sein de la patrie blanche. Les forces du monde blanc doivent être réservées à la race blanche. Nous ne demandons l’extermination de personne, mais qu’on nous entende bien : né dans un pays blanc, nous voulons vivre et mourir dans un pays blanc, et ainsi pour nos enfants et toute notre postérité jusqu’à la fin des siècles. Nous ne demandons l’extermination de personne, mais là où nos ancêtres ont vécu, nous sommes chez nous […] »23.

Selon Pierre-André Taguieff, « L’idée directrice de la stratégie culturelle ne date donc pas de 1968 : elle a surgi dans l’orbite du “réalisme biologique” et de la défense du “monde blanc” prôné par Europe-Action »24. Ses prémisses sont mêmes à chercher dans le Manifeste de la classe 60, dans lequel sont énoncés un antidémocratisme et un racisme virulent. Toutefois, le caractère agressif d’Europe-Action disparaîtra dans les discours du GRECE, bien que le personnel fondateur de Nouvelle École fût en majorité le même que celui d’Europe-Action.

Au-delà de cela, les thématiques d’Europe-Action se retrouvèrent par la suite dans les différentes revues de Dominique Venner, Enquête sur l’histoire et La Nouvelle Revue d’Histoire, auxquels participèrent un grand nombre de collaborateurs issus de la Nouvelle Droite (Jean-Joël Brégeon, Philippe Conrad, Jean Mabire, Jean-Claude Valla, Christopher Gérard, etc.) ou des différentes familles politiques de l’extrême droite (Anne Bernet, Bernard Lugan, François-Georges Dreyfus, etc.) dont certains furent proches des milieux négationnistes, tel Jean-Claude Valla, qui prit la défense de Robert Faurisson25 dans un numéro du Figaro-Magazine26. Dominique Venner diffuse encore largement l’idée d’une continuité de la filiation indo-européenne dans sa dernière revue, plutôt de bonne facture, La Nouvelle Revue d’Histoire27. Il y diffuse aussi l’idée de l’irréductibilité des civilisations les unes par rapports aux autres. En effet, Dominique Venner a su adapter sa thématique ethno-culturelle à celle du « Choc des civilisations ». Ainsi, il écrit en 2003 que

« Comme les cultures, les civilisations sont irréductibles les unes aux autres. Ce sont des personnes ayant leur destin. Dans l’espace, elles étendent au-delà des limites des États et des nations. Réalités de longue durée, elles survivent aux bouleversements politiques, économiques ou religieux. Elles dépassent en longévité les autres réalités collectives. Elles ont l’éternité pour elles. Il en est ainsi de la civilisation européenne, en dépit de ce qui la défigure aujourd’hui et des menaces qui l’assaillent.28 »

À ce titre, le livre de Dominique Venner, Histoire et tradition des Européens. 30 000 ans d’identité, paru en 2002, montre une belle continuité théorique de la part de son auteur en insistant sur les supposés 30 000 ans de civilisation européenne, c’est-à-dire d’une histoire européenne commençant à partir de la période à laquelle auraient vécu les Indo-Européens. De fait, ce livre est particulièrement représentatif de ce type de discours et de la constante idéologique de ce courant de pensée.

Europe-Action développa en outre un nationalisme-révolutionnaire à l’échelle européenne, fondé, fort logiquement, sur une conception raciale de l’histoire de notre continent. Ce nationalisme européen était plus qu’une doctrine politique : il s’agit d’une vision du monde conçu pour l’homme européen, largement influencée par le racialisme, visible chez certains dissidents de la Nouvelle Droite comme Guillaume Faye ou Robert Steuckers. Écartant aussi bien la notion gaulliste d’Europe des patries ou des États, jugée désuète, que celle des États-Unis d’Europe des démocrates-chrétiens, Europe-Action promouvait une Europe des ethnies qui aurait fait disparaître les États-nations et aurait uni dans un puissant ensemble impérial les peuples de race blanche d’Europe, au-delà des clivages idéologiques. Cette union aurait été complétée par une alliance avec des États racistes comme la Rhodésie et la République Sud-Africaine. Cette idée se retrouva dans les années soixante dans un mouvement politique piloté par l’équipe d’Europe-Action et de futurs néo-droitiers, le Mouvement Nationaliste de Progrès (MNP).

Ce parti défendait l’homme blanc, le colonialisme et la culture occidentale contre le communisme et l’immigration. Il avait d’ailleurs des relations très étroites avec certains responsables politiques de la Rhodésie et de la République Sud-Africaine qui donnèrent en retour des entretiens à Europe-Action. Le MNP créa aussi un comité France-Rhodésie présidé par l’ancien Waffen SS Marc Augier, dit Saint-Loup. Enfin, le MNP noua des liens avec des périodiques néonazis comme la revue allemande Nation Europa, ainsi qu’avec des partis racistes ou néonazis comme le Nationaldemokratische Partei Deutschlands (NPD) en Allemagne, la John Birch Society, le Christian Nationalist Crusade, l’Odinist Movement, etc. aux États-Unis.

Europe-Action fut aussi le premier à développer une critique radicale du christianisme dans l’après-guerre. En effet, il fut violemment antichrétien, le christianisme étant perçu, par ces militants, comme une religion sémite et orientale venue pervertir l’esprit positif et scientifique, ainsi que l’ardeur combative de la « race occidentale », forcément païenne. En retour, Europe-Action proposa, fort logiquement là-encore, le retour aux mythes indo-européens qui constituerait le fonds commun des populations européennes. Cette caractéristique est importante pour la suite : cela préfigure la Nouvelle Droite. Il y a dix ans, Dominique Venner professait encore cet antichristianisme :

« La part romaine de la civilisation européenne avait semblé mourir quand lui fut imposé le christianisme, écrit-il en 2003. Mais un regard non convenu repérera sa survivance en Occident durant les siècles chrétiens et au-delà. Les révolutionnaires et Napoléon ne se voulaient-ils pas romains jusqu’à la caricature ?29 »

De fait, l’antichristianisme devint une caractéristique, voire l’un des marqueurs idéologiques, de toute une extrême droite racialiste.

La revue Europe-Action disparut en 1966 lors la faillite de sa maison d’édition, mais ses thèmes lui survécurent. Ainsi, un document datant de 1966 et reproduit par Joseph Algazy affirme que

« L’étude objective de l’histoire montre que seule la race européenne (race blanche, caucasoïde) a continué à progresser depuis son apparition sur la voie montante de l’évolution du vivant, au contraire des races stagnantes dans leur développement, donc en régression virtuelle. […] La race européenne n’a pas de supériorité absolue. Elle est seulement la plus apte à progresser dans le sens de l’évolution. L’originalité de sa culture traduit la complexité de son langage. La complexité de son langage traduit la spécialisation de sa technique »30.

Ce document est important pour nous car il fait le lien avec la Nouvelle Droite à naitre. En effet, les thèmes d’Europe-Action réapparurent – sous une forme édulcorée, il est vrai – dans la Nouvelle Droite, puis de manière de nouveau virulente dans des revues identitaires comme Réfléchir & agir31 ou Terre et Peuple. La première défend encore, outre l’origine circumpolaire des Européens, l’idée d’une supériorité intellectuelle de ceux-ci :

« il faut bien être conscient du fait que, comme le démontraient dès 1969 les professeurs Jansen puis Eysenck, avec l’abondance des races exotiques, nos sociétés à haut quotient intellectuel sont ramenées vers un modèle de société non qualifiée, glissant vers le Tiers-Monde. Nous sommes malades de voir mourir nos peuples qui avaient bâti ces merveilleuses sociétés dans lesquelles se mêlaient tradition et modernité. Nous devons être les dignes héritiers des guerriers, scientifiques, musiciens, architectes, écrivains qui ont couvert le monde de trésors inestimables.32 »

Les identitaires issus de la Nouvelle Droite sont à peine moins radicaux: « j’aurai, écrit Pierre Vial, toujours plus de choses en commun avec un Russe, un Irlandais, un Italien ou un Serbe qu’avec un Martiniquais ou un Guadeloupéen même si ces derniers possèdent la même carte d’identité que moi »33. En effet, en 2000, Pierre Vial, un néo-droitier de tendance völkisch, ex-membre du FN et fondateur de l’association identitaire Terre et Peuple, est toujours fidèle à la défense de la « race blanche » :

« Si on prend la question de l’immigration, il faut dire très clairement qu’il s’agit d’un phénomène d’invasion de l’Europe par des populations non-européennes. Et il faut surtout bien faire la distinction entre ces populations et d’autres, européennes, installées en France au cours de son histoire […]. Pour être tout à fait clair, il est bien évident que je me refuse à appeler “immigrés” des gens venus d’Espagne, d’Italie, du Portugal, de Pologne qui sont des Européens et, par conséquent, appartiennent à la grande fraternité des peuples d’Europe, à ma patrie, la Grande Europe.34 »

Ainsi, Dominique Venner et Europe Action ont-ils contribué au renouvellement des thématiques raciales telles qu’issues du XIXè siècle, lors de l’ère industrielle et positiviste. La démonétisation qui a frappé ces conceptions après 1945, l’écroulement des Empires européens, la liquidation de la société industrielle furent autant de défis pour continuer à faire vivre cette vision du monde. Le thème identitariste a permis aux projets politiques basés sur des conceptions d’organisation ethno-culturelles d’y survivre.

 Notes

1Cf., son autobiographie Dominique Venner, Le Cœur rebelle, Paris, Les Belles Lettres, 1994.

2Jean Mabire, « 30 janvier 1933, trente ans après », L’Esprit public, n° 37, février 1963, pp. 14-17.

3Jean-Yves Camus et René Monzat, Les Droites nationales et radicales en France, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1992, p. 45.

4Pierre Milza, L’Europe en chemise noire. Les extrêmes droites européennes de 1945 à aujourd’hui, Paris, Fayard, 2002, pp. 131-132.

5 Dominique Venner, Pour une critique positive, Ars Magna, Nantes, s.p.

6 Qu’est ce que le nationalisme ?, Europe-Action, n°5, mai 1963, p.51. Dominique Venner est l’auteur principal de ce numéro.

7Cité dans P-A. Taguieff, « La Nouvelle droite à l’œil nu (1) », Droit et liberté, décembre 1979.

8 J. Mabire, « Notre nationalisme européen », Europe-Action, juillet-août 1965, cité dans A-M. Duranton-Crabol Visages de la nouvelle droite. Le G.R.E.C.E. et son histoire, 1988, p.27.

9Europe-Action, n°5, mai 1963, p. 72.

10Cf., Dominique Venner, Le Choc de l’Histoire. Religion, mémoire, identité, Versailles, Éditions Via Romana, 2011.

11Joseph Pironne, La Nouvelle Europe, Paris, J. Peyronnet, 1935, p. 136.

12Le Monde, 30-31 octobre 1949.

13René Binet, Théorie du Racisme, s.e., Paris, 1950, pp. 16-35 Le texte parodie dans le fond comme dans la forme le Manifeste du Parti communiste d’Engels et Marx.

14Gilles Fournier & Fabrice Laroche, Vérité pour l’Afrique du Sud, Paris, Saint-Just, 1965.

15« Je reviens d’Amérique », Europe-Action, octobre 1965, n°34, pp. 9-10 et 12.

16« Dictionnaire du militant », Europe-Action, n° 5, mai 1963, pp. 73-74.

17Cité in ibid., p. 26.

18« Gilles Fournier », « La guerre de demain est déjà déclenchée », Europe-Action, nº 16, avril 1964, p. 21.

19Pierre-André Taguieff, « L’héritage nazi. Des Nouvelles droites européennes à la littérature niant le génocide », Les Nouveaux Cahiers, nº 64, printemps 1981, p. 7.

20Dominique Venner, Europe-Action, nº 38, février 1966, p. 8.

21Dominique Venner, Histoire et tradition des Européens, op. cit., p. 38.

22« Le message d’Uppsala », Psyché-Sôma, novembre 1960, pp. 18-19.

23Ibid., pp. 30-31.

24Pierre-André Taguieff, « La stratégie culturelle de la “Nouvelle Droite” en France (1968-1983) », in Robert Badinter (dir.), Vous avez dit fascismes ?, Paris, Arthaud/Montalba, 1984, p. 23.

25Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Paris, Seuil, 2000, p. 315 et pp. 418-419.

26Jean-Claude Valla, « Un procès de Moscou à Paris », Figaro-Magazine, 23 mai 1980, p. 71.

27Cf., Christopher Flood, « The politics of counter-memory on the French extreme right », Journal of European Studies, n° 35 (2), 2005, pp. 221-236.

28Dominique Venner, « Éternité des civilisations », La Nouvelle Revue d’Histoire, n°7, juillet août 2003, p. 7.

29Dominique Venner, « Éternité des civilisations », art. cit., p. 7.

30Joseph Algazy, L’Extrême droite en France, Paris, L’Harmattan, 1989, p. 248.

31Voir par exemple le dossier « Nos origines raciales » in, Réfléchir & agir, n° 14, printemps 2003, en particulier, « La question raciale à l’orée du xxe siècle », pp. 30-32, qui reprend le racialisme du GRECE du début des années soixante-dix et abandonné depuis.

32Le CREA, « Éditorial », Réfléchir & Agir, n° 14, printemps 2003, p. 17.

33Pierre Vial, Une Terre, un Peuple, op. cit., p. 134.

34Ibid., p. 76.

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