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La Théorie du complot et les pompiers pyromanes

paranoTribune parue dans Libération, 24 janvier 2016 (liste complète des signataires en pied de page)

Le gouvernement a lancé un plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme qui mobilise les fonctionnaires de l’Etat en leur recommandant d’«agir avec trois principes : fermeté, sérénité, unité». Parmi les nouveaux appelés de cette lutte contre les égarements idéologiques, figurent les enseignants.

Dans le dossier de presse de ce plan d’action, daté du 9 mai, il est indiqué que «les agents publics, notamment les enseignants, qui sont quotidiennement au contact avec les jeunes, constituent des acteurs de premier niveau essentiels pour détecter des dérives pouvant conduire à la radicalisation et pour entraver l’adhésion aux théories du complot, aux comportements de rupture et aux discours de haine qui favorisent de telles dérives». Haro sur la jeunesse et appel à la vigilance de ses professeurs !

L’intransigeance est mauvaise conseillère pédagogique. Elle peut être une vertu morale pour ceux qui ont la conviction d’avoir toujours raison ; elle est surtout la marque d’un dogmatisme qui, une fois mis en œuvre, fait échouer toute pédagogie. Il y a fort à parier que la fermeté, précipitée et irréfléchie, ruinera la sérénité et l’unité, installant la crispation, la suspicion et le conflit dans les établissements scolaires.

Nouvelle marotte du moment : la lutte contre le complotisme ! Organisée sans préparation ni sensibilisation des enseignants à une connaissance des théories du complot (infiniment plus complexes à comprendre qu’à dénoncer), elle repose sur une volonté contre-productive de normalisation des représentations. Au mieux, les élèves les plus malins ou les plus provocateurs sauront piéger les commissaires politiques de la rééducation mentale ; au pire, les contre-feux maladroitement allumés ne feront que transformer les convictions timides en brasier.

Les outils offerts par le ministère de l’Education nationale sont indigents, et ne sauraient remplacer une formation en histoire des idées et philosophie politique. Quant au «vidéo-kit pédagogique» produit par France Télévisions, il prend les élèves pour des naïfs manipulables, au vocabulaire restreint et au discernement en berne («nous tentons d’apporter des révélations sur des trucs secrets, habituellement bidouillés à plusieurs, loin des yeux du grand public et pour un profit financier ou politique. […]. L’esprit critique, c’est bien. Mais c’est inquiétant de voir qu’au nom de l’esprit critique, certains jeunes se jettent dans les bras de manipulateurs sur Internet. Ou de paranoïaques. Ou de mythos. Ou les trois à la fois.»)

Supposer que les élèves seraient largement enclins à adopter des représentations radicales et se feraient les thuriféraires du complotisme est discutable. Cette hypothèse, que l’angoisse transforme en axiome, n’est prouvée par aucune enquête de terrain (même si les théories du complot existent, même si le terrorisme existe). Les jeunes d’aujourd’hui s’instruisent à plusieurs sources : l’école n’est pas le seul endroit où l’on apprend (l’a-t-elle d’ailleurs jamais été ?). De plus, tout homme se caractérise par une multiplicité de composantes identitaires : professionnelle, familiale, religieuse, sportive, citoyenne, politique, etc. Chacun navigue entre elles et change de posture selon l’environnement : aucun enfant n’est le même devant ses parents, ses amis, ses camarades de classe ou ses professeurs. La volonté de normalisation et l’injonction d’enseigner à tous comment penser droit sont ineptes et vouées à l’échec.

Comment espérer que les élèves accepteront de conformer leurs représentations à ce qu’on leur inculque comme un catéchisme ? Comment enseigner des valeurs qui se posent comme universelles en droit, alors qu’elles ne le sont pas dans les faits, ni dans la diversité des cultures du monde ni – pire encore – dans la société française elle-même ? Ne pas prendre la mesure de cette diversité revient à opposer d’un côté ceux qui croient (et donc pensent de travers) à ceux qui savent (eux et nous, les barbares et les civilisés, les amateurs de mythes farfelus et les rationnels). Eternelle antienne de l’ethnocentrisme !

La situation sociale actuelle présente des particularités et des mutations qu’il s’agit d’explorer : l’école ne saurait les ignorer. Déconstruire les idées reçues, exposer sereinement les représentations, afin de mettre à distance l’infondé dogmatique des croyances, étudier scientifiquement la diversité des représentations, afin de relativiser la volonté dominatrice de celles qui ne supportent pas la critique : des sciences s’y emploient déjà. On les appelle sciences de l’homme et de la société (ou sciences sociales).

Il est urgent de rappeler leur efficacité et de mieux les intégrer au cursus scolaire. La France n’a pas besoin de transformer ses enseignants en agents de contre-propagande, mais ses dirigeants auraient intérêt à comprendre et à soutenir un enseignement accru des sciences humaines à l’école.

Avec de nombreux sociologues et anthropologues, l’équipe du lycée Le Corbusier d’Aubervilliers défend le projet de l’Anthropologie pour tous (1) : l’anthropologie et les sciences sociales sont le moyen d’une meilleure connaissance de soi-même et des autres, et permettent un dialogue pacifique entre ceux qui, même s’ils sont différents, vivent ensemble. Dans cette perspective, les sciences sociales peuvent fournir un outil fondamental de défense et de mise en acte des principes laïques. En exposant les multiples mythologies qui composent des univers de représentations extraordinairement divers, on renonce à la naïveté idéologique, au bénéfice de la rigueur scientifique : la fermeté, la sérénité et l’unité sont à ce prix !

Catherine Robert, Valérie Louys et Mathieu Mulcey professeurs au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers
Christian Baudelot sociologue, professeur émérite à l’ENS
Florence Dupont anthropologue des mondes antiques, professeure émérite de littérature latine à l’université Paris-Diderot
Stéphane François maître de conférences à l’Ipag de l’université de Valenciennes
Nicolas Grimal membre de l’Institut, professeur du Collège de France
Bernard Lahire professeur de sociologie à l’ENS de Lyon, membre senior de l’Institut universitaire de France
Jean-Loïc Le Quellec anthropologue, directeur de recherches au CNRS et chercheur à l’Institut des mondes africains
Bernard Sergent historien, préhistorien, mythologue
Fabien Truong sociologue, professeur agrégé à l’université de Paris-VIII Gérôme Truc sociologue, enseignant à l’ENS de Cachan.

(1) Voir le site de l’Anthropologie pour tous : http://projet-theleme.wix.com/lanthropopourtous sur lequel on trouve les actes fondateurs du colloque du 6 juin 2015. Lire aussi Comment vivre ensemble quand on ne vit pas pareil ? paru en mai 2016 aux éditions La Ville brûle.

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