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La Prise de Perpignan par le Rassemblement national : mécanique d’une victoire majoritaire

Première publication : David Giband, Nicolas Lebourg et Dominique Sistach, « La prise de Perpignan par le Rassemblement National.  Chronique d’une conquête annoncée », Pôle Sud, n°54, 2021, pp. 91-110.

Pour le Rassemblement National (RN), les élections municipales de 2020 ont produit un résultat national somme toute mitigé si ce n’est décevant, le parti frontiste réussissant à ne prendre que trois villes[1]. Parmi celles-ci, Perpignan fait figure d’exception notable tant par sa taille (première ville de plus de 120 000 habitants à passer dans l’escarcelle du RN), par la personnalité du candidat élu (Louis Aliot, ex-numéro 2 du parti) et en raison des singularités politiques, sociales et identitaires de la ville. Disjointe d’une « vague populiste », l’élection de Louis Aliot à Perpignan résulte davantage d’une combinaison de facteurs ancrés dans la trajectoire économique et sociale de la ville, dans ses singularités politiques et partisanes, tout autant que dans l’enracinement du parti frontiste, la stratégie ancienne de notabilisation de Louis Aliot, le dépassement de la base électorale lepéniste ou encore le délitement des systèmes clientélistes et politiques locaux. Sur la base d’un marché politique local très spécifique (1), Louis Aliot a su non pas représenter la « France périphérique » – celle plus ou moins réelle décrite au travers des classes populaires exclues de la mondialisation et vivant dans les petites villes et les territoires non métropolitains (Guilly, 2015) -, mais à agglomérer des segments sociaux très divers (2), permettant ainsi à un parti périphérique aux responsabilités locales de se saisir d’une préfecture.

Spécificités du marché politique local

Figure 1 : L’implantation locale du lepénisme

Le FN a présenté sa première liste aux élections municipales à Perpignan en 1989. Dès l’origine, son niveau électoral est loin de s’expliquer par un effet charismatique de son président de l’époque, Jean-Marie Le Pen : la ville vote certes nettement plus FN que la moyenne nationale, mais ses candidats locaux implantés y bénéficient d’une réelle plus-value. Le premier article de la presse nationale envisageant que la municipalité puisse basculer entre les mains du FN remonte à 1993[2]. Cet ancrage local s’est encore amélioré une fois que Louis Aliot en a pris le leadership (2008). Cet enracinement local a été l’objet d’un profond déni de l’essentiel des têtes de liste des formations concurrentes en 2020, s’obstinant à considérer le candidat comme un parachuté et le vote FN tel un vote de protestation. Les protagonistes ont récusé l’analyse au long terme pour se persuader que le scrutin serait une redite de celui de 2014, où le désistement de la gauche avait permis au maire sortant Jean-Marc Pujol (Les Républicains, LR) de vaincre avec 55,11% des suffrages. Le contexte de 2020 est, en effet, en partie similaire à celui de 2014 : le duel en présence, la candidature contestée du maire sortant LR, une fragmentation des listes à droite comme à gauche, la dénonciation du clientélisme municipal, le constat du déclin économique et social de la ville et des sondages plaçant le RN en tête du scrutin du premier tour. Toutefois, les ressorts de l’élection de Louis Aliot tiennent aussi à une stratégie électorale payante et à une géographie électorale en partie renouvelée. Si le candidat RN a fait campagne d’un train de sénateur, l’élection s’est aussi tenue dans un contexte d’érosion régulière depuis 2014 de l’électorat de Jean-Marc Pujol et de perte constante d’assise sociale. En fait, les ressorts de l’élection d’Aliot en 2020 sont d’abord à chercher dans la conjonction de trois facteurs : une stratégie électorale payante de notabilisation d’un candidat « sans étiquette », investissant autant le centre droit que la droite de l’ordre ; l’indifférenciation du paysage politique local miné par un mercato politique permanent ; le poids du clientélisme. La comparaison avec les élections précédentes (municipales, présidentielle et législatives) confirme non seulement l’hypothèse du dépassement de la base lepéniste significatif d’une fusion des droites mais interroge aussi une réalité électorale et politique longtemps construite sur des bases ethnocentrées.

Figure 2 : Les résultats aux premier et second tours des municipales (2020)

Contrairement à ce qui a pu être affirmé parfois, l’abstention exceptionnelle provoquée par la pandémie de Covid-19 lors du premier tour ne peut être tenue pour responsable d’une surreprésentation du vote Aliot :

Figure 3 : Résultats croisés de la participation et des votes

En 2020, Louis Aliot reprend et affine la stratégie de campagne de 2014 misant sur la notabilisation d’un candidat sans étiquette à la tête d’une liste d’ouverture. Non seulement, il se dégage du RN mais il se refuse à une « union des droites » consistant à contourner le parti lepéniste en additionnent des sigles de soutiens de petites formations, comme avait pu le faire Robert Ménard en 2014 à Béziers. Se positionnant pendant toute la campagne sous l’image d’un notable de centre-droit, il joue la carte de la personnalisation de sa candidature ; sa figure de notable s’impose plus personnellement que sa liste ne comporte de notables reconnus. On ne vote pas RN mais « on vote pour Louis ». Sa liste fait d’ailleurs la part belle à l’ouverture aux personnalités du monde socio-économique local dont le numéro 3, André Bonet, est une des prises les plus importantes[3]. Certains membres de sa liste viennent de vieilles familles de notables, constituant des ponts de pénétration des classes aisées traditionnelles. Le tout se fait au travers d’une campagne à bas bruit : pour la première fois, une campagne des municipales ne voit pas le président du parti venir dans la capitale du Roussillon, où Marine Le Pen avait tenu son dernier meeting d’avant le premier tour de la présidentielle de 2017. Enfin, les thématiques ostensiblement FN sont écartées (pas de propos sur l’immigration, sur l’islam ou sur la « kebabisation » de rues commerçantes[4]). Les affiches de campagne (sans l’étiquette RN) présentent un candidat détendu posant sans cravate devant le Castillet, emblème de la ville. Les entretiens avec la presse vont jusqu’à mettre discrètement en scène sa séparation d’avec Marine Le Pen (son ex-compagne) et la présentation d’une nouvelle compagne, artiste locale. Cette image de notable est renforcée par l’usage de thématiques du centre-droit : développement économique par le soutien aux énergies entrepreneuriales, attractivité de la ville, endettement municipal sans oublier les questions de la sécurité et la dénonciation du clientélisme local. Finalement, cette campagne correspond à la sociologie des segments sociaux trop faiblement mobilisés lors du vote de 2014 (Fourquet et alii, 2014). Deux secteurs minoritaires ont joué un rôle essentiel : les classes aisées blanches et les classes populaires issues de l’immigration.

Figure 4: Scores de Louis Aliot aux élections municipales de 2014 et nombre d’adhérents du FN dans des bureaux de vote classés par le prix du foncier relevé sur les sites internet de transaction immobilière

En 2014, les classes moyennes déclassées fournissent le gros des militants qui ont bien un effet de normalisation de la présence du parti, dont le score s’avère corrélé à leur taux de présence par bureau de vote (figure 4). Mais dans la catégorie la plus aisée les choses divergent : si le bureau 52 ne compte aucun militant, l’aliotisme y a bien une solide base, quoiqu’avec une moindre marge de progression que dans la classe moyenne. Le coût personnel d’un investissement pour le FN était encore trop élevé pour les membres de la bourgeoisie, qui néanmoins pouvaient exprimer leur accord dans le secret des urnes. En 2020, la liste et la campagne libérale-conservatrice de fusion des droites de Louis Aliot ont joué chez les CSP+ le rôle détenu par les militants dans les milieux moins fortunés. En outre, en 2014, ce sont les électeurs liés aux mondes arabo-musulmans, particulièrement ceux du Nord de la ville, qui avaient sauvé le maire sortant (figure5). Résultat, pour la campagne 2020, les équipes de Jean-Marc Pujol ont tout fait pour mobiliser les quartiers Nord, tandis que Louis Aliot a tout fait pour ne pas leur faire peur, évitant soigneusement les thèmes identitaristes. Il a pu ainsi mobiliser les quartiers blancs aisés et démobiliser l’opposition de l’électorat lié aux mondes arabo-musulmans.

Figure 5 : Les élections de 2014 selon le pourcentage de prénoms arabo-musulmans dans la liste électorale des bureaux de vote

Durant sa campagne, Louis Aliot déploie un argumentaire en trois points. Premièrement, il affirme la nécessité de changer l’image de la ville et de redynamiser une économie locale atone, dans un style dégageant un horizon positif (le slogan est « l’Avenir en grand »). Il s’agit de s’approprier la thématique du décrochage perpignanais et du déclin socio-économique local tout en se posant comme victime du centralisme et de l’establishment parisiens faisant de Perpignan « la grande oubliée » (suppressions de dessertes aériennes, chainon manquant pour la LGV vers Montpellier). C’est aussi une façon d’établir le parallèle avec Béziers dont la rénovation et la gestion sont données comme modèle, malgré les relations tumultueuses entre Robert Ménard et Louis Aliot. Ce dernier se pose en défenseur du petit commerce du centre-ville qui eût été abandonné par la mairie au bénéfice de la grande distribution en périphérie. Le centre-ville est aussi l’objet de mesures sociales : gratuité ciblée du stationnement automobile (les samedis et semaines commerciales, pour les étudiants et les foyers modestes), traitements de l’espace public et de l’habitat insalubre. Ce positionnement (permettant de faire l’arc du centre libéral-social au poujadisme) correspond à une maturation idéologique dans son équipe. Gabriel Robin, un de ses attachés parlementaires, préconisait, dans un ouvrage postérieur au mouvement des Gilets jaunes (Demeslay, Robin, 2019), d’ouvrir le populisme à la modernité et au centre, soit une stratégie inverse de celle de Marine Le Pen adressant une vidéo aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon dans l’entre-deux-tours pour rallier les exclus de la globalisation. Au plan symbolique, « l’Avenir en grand » permet de se différencier de l’impression de routine dégagée par l’équipe sortante (dont l’affiche du second tour offre pour promesse et horizon la construction d’un parking de mille places). Deuxièmement, l’argumentaire électoral de Louis Aliot repose largement sur la dénonciation du clientélisme local (de gauche comme de droite) qualifié de « système de connivence ». Ce « rejet des clans » répond à une aspiration d’une partie de l’électorat et reprend la rhétorique frontiste de la collusion droite/gauche. Mezza voce, le clientélisme ethnicisé est ainsi présenté comme la cause de la faiblesse économique locale et de l’insécurité. Troisièmement, la question sécuritaire est un des points saillants du programme. Louis Aliot n’a de cesse de dénoncer, au rythme de l’actualité locale, les règlements de comptes entre dealers dans les cités d’habitat social, d’évoquer la sécurisation des abords des écoles gangrénés par les trafiquants, et d’affirmer qu’il faut renforcer et réorganiser la police municipale.

Certes, ce thème a toujours été au centre des campagnes municipales FN : en 1989, le parti affirmait déjà qu’en un an il ferait de Perpignan « la ville la plus sûre de France », promesse rabattue à « six mois » en 1995. Mais en 2020, c’est un tract de quinze mesures pratiques qui est édité, décrivant pour la première fois une méthode précise et un horizon raisonnable. Elle peut s’appuyer sur une plus grande demande sociale qui avait déjà pu bénéficier à la liste Aliot en 2014. Les données statistiques sur les actes délictueux et criminels peuvent permettre de cerner une partie de la demande locale en matière sécuritaire. Si on les observe depuis 2012 comparativement avec celles de Béziers, on obtient le tableau suivant[5] :

Figure 6 : indicateurs des crimes et délits à Perpignan et Béziers de 2012 à 2019

En 2014, la liste Aliot avait probablement déjà bénéficié de la forte progression des coups et blessures ainsi que des vols violents. Depuis, la baisse du total des faits est certes nettement plus prononcée à Perpignan qu’à Béziers, mais la hausse des atteintes aux personnes est patente, et a pu constituer un moteur essentiel du vote de 2020 (tandis que le volontarisme sécuritaire de Robert Ménard à Béziers n’oblitère pas que c’est dans le domaine des vols que se concentre l’essentiel de la progression de l’ordre public). Dans les quartiers populaires de Perpignan, la demande sécuritaire et le profil bas sur les questions identitaires ont pu conjointement nourrir la dynamique électorale. En janvier 2020, un sondage[6] montrait que la « sécurité des biens et des personnes » était un déterminant du vote pour 48% des habitants sondés, avec un summum atteint dans le secteur de la cité des Oiseaux (61%), connaissant d’importants problèmes de sécurité en milieu pauvre (dans le quartier prioritaire de la ville qui la contient, la médiane du revenu disponible par unité de consommation est de 13 595 euros en 2018 selon l’INSEE), et, effectivement, le bureau de vote a donné 61,65% de ses suffrages à Louis Aliot au second tour. Durant la campagne, le candidat divers-droite Olivier Amiel comme la candidate écologiste Agnès Langevine nous confiaient que la sécurité était le sujet omniprésent. Il était spontanément évoqué par les Perpignanais lors des tournées de terrain, y compris dans les quartiers cosmopolites, et également lorsque la tournée avait un thème tout autre.

L’élection de Louis Aliot doit ensuite beaucoup à la dévitalisation du front républicain au second tour. L’opposition au RN est morcelée et travaillée par d’incessantes et anciennes querelles souvent interpersonnelles à la base de ce qui apparaît aux yeux de l’électorat comme une indifférenciation du paysage politique perpignanais. Depuis longtemps, le clivage gauche / droite a cédé la place à une sorte de mercato politique permanent, les individus changeant d’étiquettes au gré des circonstances, dans un marché électoral marqué par une anomie idéologique. Paul Alduy (maire de 1959 à1993) est le premier à ouvrir la voie : exclu de la SFIO en 1959 pour son engagement en faveur de l’Algérie française, il se rapproche des gaullistes de gauche, avant de rejoindre dans un premier temps, la Convention des institutions républicaines, puis le Parti socialiste après le congrès d’Epinay. Exclu du PS en 1976, il rejoint l’UDF après avoir soutenu Valéry Giscard d’Estaing. Suite à l’émergence électorale du FN, il affiche sa complicité avec Jean-Marie Le Pen, qu’il accueille en mairie en 1985 – nombre d’élus perpignanais de droite ne se font pas prier pour dire qu’ils sont d’accord avec le FN sur l’immigration, provoquant ainsi un brouillage politique. Le parcours politique de Jean-Paul Alduy (maire de 1993-2009), passé par l’Organisation communiste internationale, l’UDI, l’UMP et soutien de LREM, tout comme celui de Romain Grau (passé du PS à l’UMP puis LREM) ont été largement utilisés par les frontistes comme la preuve d’une volatilité politicienne qui signifierait un désintérêt des préoccupations pratiques des habitants – à contre-courant des clichés, le parcours uniquement FN de Louis Aliot devenait dès lors un gage d’honorabilité du candidat. Le dernier mandat de Jean-Marc Pujol a été l’occasion d’une succession de conflits entre le maire et certains de ses adjoints débouchant sur des départs (Romain Grau) et des retraits de mandat (Olivier Amiel et Isabelle De Noëll-Marchesan) qui ont donné lieu à la constitution de deux listes en rivalité frontale avec celle du maire fractionnant l’électorat de droite et du centre, déjà occupé par la liste rivale de Clotilde Rippoul (ex-Modem, ex-catalaniste). En somme, l’offre unifiée du centre et la droite menée par Jean-Paul Alduy de 1995 à 2009 s’est retrouvée fragmenté en cinq listes en 2020, dont trois étaient menées par d’anciens membres de l’UMP. À ce titre, la liste « Pour Perpignan »[7] est symptomatique d’une coalition agrégeant des colistiers d’origine politique diverses dont certains en rupture avec le maire sortant, d’autres transfuges du PS (dont l’époux de la présidente PS du conseil départemental), une ex-socialiste et ex-Debout La France et un élu catalaniste. Après le premier tour, Romain Grau appelle à faire barrage au RN, mais des membres de sa liste soutiennent Louis Aliot, au motif qu’une perpétuation du pujolisme achèverait économiquement la ville. La normalisation de l’ancien parti frontiste réside aussi dans cette acceptation et dans cette volonté de « dégagisme » du dernier représentant de l’alduyisme (Jean-Marc Pujol étant conseiller municipal depuis 1989).

À gauche, le paysage politique pâtit encore des résultats des municipales de 2014 et du faible score du candidat PS au premier tour (11%). La gauche arrive affaiblie et en ordre dispersé avec trois listes, elles aussi marquées par les tensions. Ces dernières opposent la liste « Enfin l’écologie » (EELV et PS) à la liste « L’alternative ! Perpignan écologique et solidaire » (La France insoumise, le Parti communiste français, Génération·s, le Nouveau Parti Anticapitaliste, la gauche républicaine indépendantiste catalane) qui se partagent le même créneau du développement social et environnemental. La campagne est ainsi l’occasion d’une guerre des tranchées entre ces deux listes. « L’alternative ! » attaque régulièrement Agnès Langevine (tête de liste d’« Enfin l’écologie ») sur le bilan social et environnemental de la région Occitanie dont elle est vice-présidente. Quant aux tensions internes à ces deux listes elles sont légion entre d’une part, le PS et EELV pour l’une, et le PCF et la FI pour l’autre. L’histoire de la liste « L’alternative ! » fait se succéder une série d’alliances, de départs, d’échanges inamicaux, dont le point d’orgue est la déclaration de dissolution de la liste entre les deux tours par les seules têtes de liste de la FI. Les résultats du premier tour ne dessinaient néanmoins que fort hypothétiquement la possibilité d’une victoire tant d’un front commun que de la gauche dans une triangulaire. En effet, le vote Grau était morcelé géographiquement et faible , hormis l’exception notable de Saint Jacques (47,39% des suffrages). Le vote pour les listes de gauche se concentrait dans certains quartiers populaires du centre-ville et de la gare, qui accueillent une nouvelle et petite population de jeunes foyers issus des classes moyennes. Le vote pour la liste EELV-PS se signalait aussi à La Lunette, un quartier marqué par un renouvellement générationnel. Dans un contexte fragmenté et traversé par des conflictualités nombreuses, le front républicain subit de plein fouet les ralliements de plusieurs élus de liste LREM mais aussi le rejet de son principe par Olivier Amiel (dissident UMP, originellement membre de la direction du parti chevénementiste) et les membres de la France Insoumise de la liste « L’alternative ! ». La décision d’Agnès Langevine de retirer sa liste est vivement débattue par la base des gauches, rêvant qu’une triangulaire puisse leur offrir la victoire.

Quand les périphéries s’agglomèrent

Le déclassement nourrit le dégagisme. Lors du mouvement des Gilets jaunes, les Perpignanais ont allumé des incendies sur l’autoroute tant du côté de la frontière espagnole que dans le sens allant vers l’intérieur des terres. Serait-ce une façon spontanée de proclamer que l’enclosure vaudrait protection ? Classée régulièrement par l’INSEE comme troisième ou quatrième ville la plus pauvre de métropole (après Saint Denis, Roubaix et Béziers), Perpignan est la préfecture du département avec le plus fort taux de chômage en 2020 (14%). Fondée sur l’agriculture, le négoce des fruits et légumes et le tourisme, sa base économique connaît depuis le début des années 1980 une succession de difficultés et de crises. Celles-ci tiennent d’abord à l’entrée dans la communauté européenne en 1986 de l’Espagne et de l’Italie, et de la concurrence des produits agricoles de ces pays. Elles sont à chercher ensuite dans les faiblesses intrinsèques d’un modèle touristique hérité des années 1960. Ce tourisme de masse, vieillissant et daté, n’a pas su se rénover et peine à affronter la concurrence voisine des stations espagnoles qui de surcroît n’utilisent que peu la main d’œuvre transfrontalière. Enfin, l’économie des Pyrénées orientales reste encore sous le sceau de ce que Henri Solans qualifia d’économie de la rente (Solans, 1993) : les investissements se reportent non pas sur les activités productives mais sur une logique de rente (immobilière et foncière principalement) pénalisant le déploiement d’activités économiques productives et favorisant le maintien d’une main d’œuvre précaire et sous qualifiée (dans le tourisme et les services à la personne). Si Louis Aliot a dénoncé l’abandon du territoire par l’État et la Région, cette situation est aussi le résultat d’une sociologie interne. Investisseurs privés et représentants publics ont historiquement convergé dans un projet de restriction du développement local. Il s’agit d’un contrôle et d’une limitation politiques voulus par Paul Alduy pour restreindre autant le vote ouvrier que le parachutage de notables qui le concurrencent, et ainsi, dépolitiser la vie locale (Sistach, 2013-b) ; il s’agit surtout d’une limitation économique, voulue par les classes aisées locales pour limiter la concurrence dans les différents domaines de production – fréquemment d’ailleurs, la richesse produite ici est réinvestie ailleurs en France ou à l’étranger, comme le montre l’économie sylvestre ou agricole – (Solans, 1993 ; Marty, 2004a, 2013b). La photographie économique de la ville est toujours significative de son enclavement marchand : 75,1% des établissements actifs se concentrent dans le secteur du commerce, des transports et des services. 49,2 % de l’emploi se retrouvent dans cette part du secteur tertiaire, avec pour seul complément d’importance l’emploi public (41%). Les entreprises sont à 72,5% des structures de moins de dix salariés. 68,3% des entreprises emploient des salariés de la sphère présentielle contre 31,4% de la sphère productive[8].

Figure 7 : Les minimas sociaux (2017)

Par ailleurs, une des questions politiques centrales tient au rejet des pauvres par une partie dominante de l’électorat. Perpignan n’est pas seulement une ville avec des taux élevés de pauvreté (32%), elle cumule les records en la matière. Comme le souligne la figure 5, 43,6% de la population est à bas revenus, soit le double de la moyenne régionale (22%). Le taux de foyers bénéficiant des minimas sociaux (18,7%) est trois fois plus élevé que la moyenne régionale (6,8%). On pourrait multiplier les données de ce type ; toutes révèlent l’hyper-pauvreté de la ville : chômage (en 2020 : 12,7% pour la ville, 25,5% pour l’hyper centre), foyers couverts par la CMU (23,05%), foyers monoparentaux (28,2% en 2017), etc. Les quartiers populaires dégradés du centre-ville et les cités d’habitat social cumulent des records (jusqu’à plus de 95% de chômeurs à la Cité Nouveau Logis Les Pins, zone d’habitation gitane constituant le bureau de vote 605), la ville concentre d’ailleurs 67% des logements sociaux du département. Perpignan est fragilisée au point de voir des pans entiers de ses activités laissés à l’économie souterraine : démultiplication des épiceries vendant pour l’essentiel du tabac de contrebande ; trafic de stupéfiants, etc.

Cette hyper pauvreté est associée à une dimension ethnique concentrée dans des quartiers du centre et du Nord. Celle-ci concerne surtout les populations gitanes (près de 10 000 habitants à Perpignan) et d’origine maghrébine, autant de groupes stigmatisés dans l’imaginaire local comme les bénéficiaires de l’assistanat et du clientélisme politique. Le vote des quartiers populaires s’est déplacé vers la périphérie politique selon une logique ethnique. Quand on met en regard les cartes des votes FN et LFI à l’élection présidentielle de 2017, on observe que ces deux forces se sont partagées le leadership sur les quartiers populaires selon un critère ethnoculturel : à Jean-Luc Mélenchon les cités ou quartiers comptant une population maghrébine significative, à Marine Le Pen ceux (souvent situés à proximité des premiers) où la population est modeste mais peu issue de l’immigration la plus récente (Fourquet et alii, 2020). À cela s’ajoute le poids des apports migratoires internes à l’hexagone. Chaque année, l’agglomération de Perpignan accueille environ 3500 nouveaux entrants, principalement originaires de la partie nord du pays (Haut de France et Île-De-France). Les données statistiques révèlent qu’un tiers de ces arrivants sont des bénéficiaires du RSA, un tiers des retraités aux revenus modestes et un tiers d’actifs. Ce flux de pauvreté renvoie l’image d’une ville et d’un département s’apparentant à une « côte d’azur du pauvre ». Le flux accentue le dualisme inégalitaire de la cité, une nette partie des actifs arrivants relevant des classes aisées : le Mas Llaro, bureau de vote des grandes villas sécurisées sur la route de la mer, comporte ainsi plus de 60% d’électeurs nés à l’extérieur du département. Nonobstant, dans le débat public, la critique des pauvres s’est focalisée sur le thème de l’entretien électoraliste de clientèles maghrébines et gitanes – selon un schéma que l’on retrouve également à Marseille (Crépon et Lebourg, 2015). La dynamique Aliot s’est nourrie du rejet d’un paysage politique local vu par beaucoup de Perpignanais comme la lutte permanente entre deux systèmes clientélistes (celui de la gauche départementale et celui de la droite municipale). Vision en partie fausse, puisque l’effondrement des systèmes clientélistes s’est faite au tournant des années 2000 (Giband, 2006), mais la volonté affichée d’une partie de l’électorat de balayer ce tropisme perdure. Ce sentiment de dégagisme est lié à deux dates : les émeutes de 2005 (qui ont vu en mai 2005 s’affronter violemment populations gitane et maghrébine dans le centre-ville) et 2008 (l’épisode de la fraude à la chaussette ; Maury, 2008). Or ces deux évènements (marquant pour la société locale) constituent un impensé politique local dont la portée n’a jamais fait l’objet à droite comme à gauche d’une analyse politique rigoureuse. Ainsi, l’offre Aliot a répondu à une triple attente électorale : le rejet d’un système clientéliste à bout de course, les attentes sécuritaires d’une ville où la petite délinquance progresse, et une demande d’horizon social et économique (rejet de l’assistanat, déclin du centre-ville, attractivité économique). Elle a ainsi pu réussir là où échoue traditionnellement le RN : faire coïncider une idéologie interclassiste avec une sociologie électorale du même type.

Si le constat d’un vote Aliot fédérant un électorat allant des populations gitanes aux populations bourgeoises valait déjà pour les municipales de 2014 (Giband, Lefebvre, 2016), l’analyse des résultats du second tour de 2020 par bureaux de vote confirme ce constat et permet d’avancer d’autres éléments d’explication. Lorsque l’on classe les bureaux de vote qui ont accordé plus de 50% de leur suffrage à Louis Aliot en fonction d’une typologie de l’habitat, plusieurs points ressortent.

Tout d’abord, la comparaison par nombre et type de quartiers des votes Aliot et Pujol fait apparaitre une plus grande diversité sociologique et géographique du vote Aliot. Ce dernier fédère, en effet, un électorat large pour une gamme diversifiée de quartiers (54 bureaux de vote sur 76, soit du centre-ville aux quartiers pavillonnaires). Ensuite, deux grandes catégories de quartier ont joué un rôle moteur au second tour. D’une part, les quartiers pavillonnaires des classes moyennes et de la bourgeoisie se sont nettement mobilisés pour Aliot. Déjà marquée en 2014, la mobilisation des quartiers résidentiels de la bourgeoisie (situés à l’Est de Perpignan) prend valeur de plébiscite. Avec 59,6% des voix, les trois bureaux de vote des quartiers aisés se sont sur-mobilisés dans l’entre-deux tours, et ce bien plus qu’en 2014. Ainsi, le bureau de vote 711, Mas Llaro (principale concentration de CSP+), s’est davantage mobilisé en 2020 (60,12%) qu’en 2014 (50,12%) et au second tour qu’au premier (40,57%). Sachant que ce bureau avait déjà donné sa faveur au candidat FN en 2014, mais qu’il avait choisi François Fillon au premier tour de 2017, puis Emmanuel Macron contre Marine Le Pen (qui n’avait surpassé son concurrent que dans un seul bureau sur toute la ville), et aux élections européennes, avait opté pour la liste Renaissance de LREM, on a clairement ici une droite bourgeoise, hostile à une société multi-ethnique absente de ce bureau mais qu’elle perçoit dans l’agglomération, et qui récuse Marine Le Pen au nom d’une compétence mesurée entre autres par sa compatibilité avec l’euro-libéralisme. C’est cette bourgeoisie hostile au FN pour des motifs économiques et non pour des mobiles égalitaires que le positionnement de fusion des droites est parvenu à intégrer à l’assiette du vote Aliot.

De même, les quartiers pavillonnaires des classes moyennes situés en périphérie Sud (Catalyuna, Porte d’Espagne), Sud-Est (Las Cobas, Sant Vicens) et Nord de la ville ont largement voté Aliot (58,63%) avec des taux élevés dans certains secteur résidentiels (Catalaluya : 66,21%). Par ailleurs, les quartiers résidentiels mixtes (logements pavillonnaires et collectifs) situés à proximité des grandes cités d’habitat social (Haut Vernet, Saint Assiscle, Champ de Mars) et des copropriétés dégradées (Baléares rois de Majorque) constituent un bloc décisif du vote Aliot (11 bureaux de vote et 57,74% pour Aliot). Ce vote, loin d’être surprenant, confirme ce qui a été constaté dans d’autres villes.

Toutefois, il prend ici une dimension singulière eu égard à la surreprésentation des logements sociaux à Perpignan et à leur concentration dans quelques quartiers (environ 80% du parc perpignanais se situe au Nord de la ville). Enfin, le vote du Moulin à Vent, quartier constitué de copropriétés, est notable (60,97%). Ce vaste quartier d’habitat collectif en tours et en barres de plus de 11 000 habitants (localisé au Sud de la ville et construit dans les années 1960) est un quartier stratégique et symbolique à plus d’un titre. Ancien bastion électoral de l’Alduysme et accueillant historiquement des classes moyennes pour partie pieds-noires, il est marqué depuis près de 10 ans par un important renouvellement social et résidentiel. L’arrivée de populations modestes, souvent issues de l’immigration maghrébine et des démolitions des cités d’habitat social du Vernet, donne lieu à un discours sur le décrochage de ce quartier, ancien pivot de l’électorat de droite. La dégradation d’une partie du quartier, le remplacement des copropriétaires âgés par des locataires modestes issus des logements sociaux des quartiers nord, et une insécurité en hausse participent d’un net repli sur le vote Aliot déjà à l’œuvre en 2014.

Figure 9 : Le vote Aliot au second tour (2020)

En définitive, le vote Aliot de 2020 se territorialise dans une triple périphérie résidentielle (fig.7) : celle des quartiers aisés, des classes moyennes pavillonnaires et des classes moyennes inquiètes du voisinage de cités HLM dîtes sensibles. Ce vote d’une triple périphérie résidentielle ne s’est donc pas construit dans les quartiers populaires par conséquence du rejet direct d’une société multiculturelle locale mais davantage au travers de motivations prégnantes dans la rhétorique du RN. Les habitants des quartiers pavillonnaires jugent ainsi les populations des quartiers populaires comme responsables de l’insécurité, de l’assistanat, du gaspillage financier des ressources publiques (la fiscalité locale est un leitmotiv de l’électorat de ces quartiers), du chômage, ou encore de la mauvaise qualité supposée des établissements scolaires de la ville (6 collèges sur 8 classés en REP et REP + ; 45% des élèves du secondaire sont scolarisés dans le privé). Ressort du vote de ces quartiers, la peur du déclassement et du déclin qui a trouvé un écho chez Louis Aliot évoquant « une ville en ultra périphérisation des grands axes nationaux et européens et laissée à l’abandon »[9]. Le thème participe aussi de l’engagement de la bourgeoisie de l’Est, nécessitant un candidat paraissant apte à déployer un élan capable de défendre leurs intérêts, notamment fiscaux et résidentiels. Autour de ces périphéries pavillonnaires aux profils divers, se construit un bloc électoral qui prend valeur de fusion des droites. En retour, l’épuisement du système clientéliste des quartiers populaires centraux (Saint Jacques pour le vote gitan) et du Sud de la ville (Moulin à vent pour le vote pied-noir) qui ont longtemps joué en faveur des équipes sortantes de la droite municipale, empêche la sur-mobilisation de ces quartiers d’opérer en faveur de Pujol.

Ce conglomérat a pu constituer une majorité malgré l’abstention due à la pandémie de covid-19. On peut même suggérer que la liste de Louis Aliot a souffert d’une abstention différenciée à son égard. En effet, l’électorat perpignanais se compose pour moitié de personnes nées dans le département, pour l’autre d’électeurs nés ailleurs. Or, leurs votes sont foncièrement divergents. À l’élection présidentielle de 2017, les bureaux de vote comptant plus de 60% « natifs » ont voté à 30% pour Marine Le Pen, et presque autant pour Jean-Luc Mélenchon, contre 11% pour François Fillon. À rebours, les bureaux à plus de 60% composés d’électeurs « allochtones », tel que le Mass Llaro, ont voté à 23% pour François Fillon, devançant Marine Le Pen. Aux européennes, cet électorat filloniste des quartiers bourgeois a soutenu LREM, amenant à un profond dualisme : les bureaux à plus de 60% d’électeurs « autochtones » votant à 37,3% RN et 12,3% LREM, tandis que ceux à plus de 60% « allochtones » votaient à 26,9% RN et 24,3% LREM (Fourquet et alii, 2020). Or si on classe les résultats des municipales selon le taux d’allochtones dans les bureaux de vote de nombreuses leçons apparaissent (figures 10 et 11).

Figure 10 : Participation et vote Aliot au premier tour selon le taux d’allochtones dans les bureaux de votes
Figure 11 : Participation et vote Aliot selon le taux d’allochtones dans les bureaux de vote

La liste Aliot a d’abord souffert au premier tour d’une démobilisation de l’électorat natif qui lui est favorable : la pandémie n’a pas gonflé le score comme voulaient se rassurer certains, au contraire elle l’a amenuisé. Mais si le redressement de la participation des natifs au second tour a certes permis à Louis Aliot de récupérer des stocks de voix, une partie de l’électorat libéral conservateur issu de la métropole s’est plus amplement qu’antérieurement porté sur lui. Il y a bien eu à Perpignan une fusion des droites tant idéologiquement, sociologiquement, et électoralement

A contrario, les quartiers comportant d’importantes proportions de minorités ethniques sont aussi ceux comportant le moins grand nombre d’allochtones. Le système clientéliste, mis en place par Paul Alduy dans les années 1950 et fondé sur le vote de groupes ethnique enchâssés dans des quartiers de la ville, s’est délité au tournant des années 2000 – les émeutes de 2005 marquant de façon violente son arrêt (Giband, 2006). Si l’on regarde de près le vote gitan, celui-ci se caractérise surtout par sa volatilité au gré des promesses des candidats et fait plus figure de mythe que de réalité opérationnelle et payante de la vie politique locale. Dans le quartier Saint Jacques, principale zone de population gitane, le bureau de vote 803 place certes Louis Aliot en tête au second tour (55,22%) mais avec un taux d’abstention de 71% pour un quartier qui avait au premier tour voté pour LREM à 47,39%, et alors placé Louis Aliot en troisième position (14,69%). La leçon majeure à en tirer est donc moins que « les Gitans votent RN », mais que les zones historiques de soutien de la mairie alduyste (Moulin à Vent, Saint Jacques) se sont désaffiliées. Le vote ethnique a surtout fonctionné au profit de Jean-Marc Pujol dans les quartiers d’habitat social du Vernet où la peur du candidat RN avait dressé un mur contre lui en 2014. Le phénomène est particulièrement patent dans les cités d’habitat social du Vernet comme la cité Clodion Torcatis (79,55%), celles du Champ de Mars (69,72%), les copropriétés dégradées de Baléares-Rois de Majorque (65%) mais aussi dans des quartiers péricentraux qui ont bénéficié des effets de la politique de renouvellement urbain (le quartier de la place de Belgique par exemple avec 52% alors qu’y vivent plusieurs membres de la liste Aliot et d’autres encartés). En définitive, ce sont les quartiers de la géographie prioritaire de la politique de la ville qui ont le plus bénéficié des investissements des PNRU successifs – ceux-ci marquant la réalité de l’action politique dans le cadre quotidien.

Conclusion : transformer l’essai ?

Graffiti au quartier Saint Jacques de Perpignan, (source flickr).

Si Louis Aliot a gagné, c’est qu’il a été perçu comme capable d’assurer l’équilibre entre une politique sécuritaire et une politique conservatrice sur le plan culturel mais libérale en matière économique et fiscale. Il a pu incarner une rupture rassurante. Ces élections témoignent non d’une union mais d’une fusion des droites qui est tout à la fois idéologique, politique et sociale. Si la liste « sans-étiquette » de 2014 était un peu une stratigraphie cachée des extrêmes droites (on relevait parmi les socio-professionnels non-FN un ancien d’Ordre Nouveau, un autre du Groupe Union Défense, etc.), celle de 2020 est parvenue à se constituer avec des ralliements significatifs. Louis Aliot a tourné le dos à la ligne « ni droite, ni gauche » pour agréger un électorat s’étirant du centre-droit libéral à la base lepéniste en passant par la droite bourgeoise et conservatrice ou encore les souverainistes.

La ville prise, qu’en faire ? Le premier défi était celui de la prise de contrôle de la communauté urbaine. La communauté d’agglomération de Perpignan a été créée en 2001, et intègre désormais 36 communes ; elle n’avait connu que deux présidents : Jean-Paul Alduy et Jean-Marc Pujol. Il s’agit de la troisième plus grande unité urbaine de la région Occitanie, derrière celles de Toulouse et de Montpellier, et devant celle de Nîmes. On trouve dans la couronne de petites communes nombre de membres des classes moyennes et aisées qui ont fait sécession de Perpignan. Elle totalise 268 005 habitants en 2017. Candidat à la présidence de « Perpignan Méditerranée Métropole », le nouveau maire a été battu assez nettement, n’imposant aucun ralliement à des élus majoritairement membres des Républicains. C’est l’un d’entre eux, Robert Vila, maire de Saint-Estève (11 884 habitants), qui a été élu président de la communauté urbaine début juillet 2020, en s’alliant à un de ses concurrents du premier tour, le maire du Barcarès (5 915 habitants), Alain Ferrand[10].  La victoire du RN a ainsi mené la ville-centre de la communauté, représentant 45% de sa population à elle-seule, à être rejetée à la périphérie politique, dans une paradoxale application de la démétropolisation prônée par Marine Le Pen. En l’état, la coalition réalisée semble s’orienter vers un retour en modestie d’une agglomération sans grand projet structurant, et à une gestion commune des affaires courantes. Louis Aliot peut peser, dossier après dossier, puisqu’il dispose de 31 représentants communautaires sur les 88 conseillers. Au sein du conseil, plusieurs élus de droite nous ont dit lors d’entretiens trouver dans leur adversaire politique « un homme normal, avec qui il est facile de travailler », comme un écho de Jean-Paul Alduy décrivant l’opposant au conseil municipal qu’il avait eu face à lui en 2008 : « quand Aliot prend la parole en conseil municipal, il est lisse. Il n’intervient que sur des sujets où il peut marquer sa différence de manière très positive. Il n’est pas dans une stratégie d’affrontement » (Lebourg et Beauregard, 2012).

Cet épisode a été suivi par l’embauche comme directeur de cabinet de Stéphane Babey, jusque-là membre de celui de la présidente PS du département, mais antérieurement collaborateur de Jean-Paul Alduy. La dynamique Aliot cherche donc à encore déstabiliser le biotope politique départemental, non sans piocher des appuis dans l’alduysme tant décrié. Cette ouverture permet au nouveau maire de balayer l’ensemble du spectre politique : dans les premières mesures prises par la municipalité se trouve l’établissement d’un « permis de louer » (loi Alur), mesure qui, lors du scrutin, n’avait été défendue que par la liste de la gauche radicale. La question sécuritaire est particulièrement investie : dès les premières semaines de son mandat, deux postes de police ont été ouverts, deux brigades de nuit créées, 27 nouveaux agents ont été embauchés en 2021 et deux nouveaux postes doivent être établis[11].

Le fait que le département et la région soient tenus actuellement par la gauche est une opportunité pour le maire de Perpignan d’approfondir sa fusion des droites – malgré une vraie difficulté pratique sur l’essentiel des projets structurants tels que la ligne LGV attendue depuis des décennies. Dans la perspective des départementales, l’ancien président du tribunal de commerce de Perpignan, numéro trois de la liste LREM qui avait choisi de soutenir Louis Aliot pour le second tour, a lancé en janvier 2021 le Mouvement Démocratie Locale dans l’espoir de continuer la pénétration des secteurs fragilisés de la droite. À l’échelle macro-régionale enfin, se dessine la perspective d’un arc frontiste qui part de Perpignan et rejoint Orange et la basse vallée du Rhône reliant un chapelet de villes petites et moyennes tenues par des offres politiques qui, ailleurs, demeurent largement extérieures aux exécutifs. À l’échelle partisane, la ligne interclassiste qui a gagné à Perpignan devrait préoccuper le RN une fois qu’il fera le bilan de la campagne présidentielle de 2022.

Bibliographie

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Fourquet J., Lebourg N., Manternach S. (2020), Perpignan, une ville promise au Rassemblement national ?, chaire citoyenneté de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye en partenariat avec l’IFOP et Le Point.

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Notes

[1] Perpignan, Moissac et Bruay-La-Buissière.

[2] Le Monde, 5 juin 1993.

[3] Président du Centre méditerranéen de littérature à Perpignan, secrétaire général des Prix Méditerranée et Spiritualités d’aujourd’hui, et membre du Conseil supérieur de la langue française.

[4] « Kebabisation » évoquée dans les tracts d’Aliot en 2014 mais pas en 2020.

[5] https://www.data.gouv.fr/fr/datasets/crimes-et-delits-enregistres-par-les-services-de-gendarmerie-et-de-police-depuis-2012/ Nous avons formé nos indicateurs en regroupant pour Perpignan les chiffres du commissariat central, de l’antenne de la Police judiciaire, et de la Police de l’air et des frontières, pour estimer qu’ils constituaient ensemble un indicateur de la délinquance et de la criminalité dans la ville, pour Béziers en prenant les données du commissariat. Nous avons ensuite rassemblé plusieurs items de la nomenclature en 107 éléments pour définir les catégories. « Vols sans violence » « Homicides dont tentatives » correspond aux codes de l’index n°1 à 5 ; « coups et blessures » aux 6 et 7 ; « vols violents » aux 15 à 26 ; « vols sans violence » aux 31 à 43 ; « viols » aux 46 et 47.

[6] https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2020/01/116976_Rapport_Ifop_LSDR_2020.01.03-FK.pdf

[7] UDI, LREM, mouvement Démocrate, Mouvement radical et Agir.

[8] Insee, Flores (Fichier Localisé des Rémunérations et de l’Emploi Salarié) en géographie au premier janvier 2020.

[9] In interview France Bleue Roussillon du 6/03/20 :  https://www.francebleu.fr/infos/elections/video-moi-maire-de-perpignan-les-propositions-du-candidat-louis-aliot-1583502063  

[10] Depuis 1995 réélus dès le premier tour, Alain et Joëlle Ferrand sont alternativement maires de leur ville, lorsque l’autre est inéligible. Alain Ferrand est vice-président de la communauté urbaine de Perpignan (qui, il est vrai, a compté jusqu’à 42 vice-présidents). Aux municipales de 2020, le Barcarès a connu une situation inédite puisque les deux époux étaient éligibles et se sont affrontées devant les électeurs.

[11] Ville de Perpignan, « Rapport d’orientation budgétaire 2021 », 4 février 2021, pp. 30-33.

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