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La Guerre culturelle du Front national

Gramsci en flammesPremière parution : Jean-Yves Camus, "La Guerre culturelle du Front National", Le Monde, 28 mars 2014, p. 24.

La fin de la bipolarisation du système politique français, annoncée par Marine Le Pen, n'est que partiellement réalisée à l'issue de ce premier tour des élections municipales. Mais minorer la progression du vote frontiste en réduisant celle-ci à une simple expression de colère face à la politique gouvernementale tient du déni de réalité.

Si la bipolarisation n'est pas morte, c'est parce qu'elle n'existe pas au sens propre du terme, selon le modèle anglosaxon d'avant la percée des libéraux-démocrates, par exemple : tous les partis dominants qui ont exercé le pouvoir sous la Ve République ont en effet gouverné avec des alliés, au point que les ministres MRP quittèrent le premier cabinet Pompidou au motif d'un désaccord de fond sur l'«Europe intégrée ». C'est aussi parce qu'au moins une composante des gauches ne se reconnaît pas dans la logique binaire du jeu politique : le Parti de gauche. Enfin, la domination des deux blocs composés du Parti socialiste et de ses alliés, d'une part, et de l'UMP et des siens, d'autre part, restera très large le 30 mars au soir. Est-ce à dire que les fondations du paysage politique n'ont pas bougé ? Certainement pas.

Car le Front national, outre qu’il progresse dans nombre de villes où il était présent, a mis, selon l’expression de Marine Le Pen, « le pied dans la porte » en remportant des scores en progression dans ses anciennes « terres de mission », ainsi que, à l’exception notable de Paris, dans de grandes métropoles traditionnellement plus défavorables que les périphéries urbaines. Il donne des coups de boutoir dans le système à coups répétés, portant à chaque fois de manière plus précise.

Il semble que cette manière de gagner du terrain soit peu compréhensible aux logiques militantes qui continuent à envisager l’avenir du FN selon le paradigme de l’effondrement de la démocratie, sur les ruines de laquelle, selon un schéma des années 1930, l’extrême droite prendrait le pouvoir. Or l’avancée du FN se produit selon des modalités bien différentes. Il ne cherche pas à abattre le consensus républicain mais à s’y insérer, jouant en cela sur la pluralité des réalités que le label « République » peut recouvrir.

Il a montré, avec ces élections municipales en vue desquelles il a fourni un gros effort de formation de ses militants et de ses cadres, qu’il n’escomptait pas arriverau pouvoir uniquement par le haut, c’est-à-dire par l’élection présidentielle, mais simultanément par le sommet et par la base, ce que d’aucuns ont nommé dès les années 1990 le frontisme municipal, c’est-à-dire par la gestion communale. Il sait au fond qu’il ne peut sans aucun doute pas exercer le pouvoir seul et qu’il lui faudra des alliés. C’est tout le sens de la charte municipale dont Marine Le Pen répète qu’elle devra être signée par quiconque souhaite l’appui de son parti, par accord ou par désistement. Rien d’absolument nouveau ici : en 1998, les alliances régionales conclues entre les dissidents de la droite et le FN étaient fondées sur des engagements concrets de mandature, que d’aucuns avaient imprudemment signés en pensant ne faire qu’une bouchée de ces « novices » en politique, de ces « populistes » semblant incapables d’incarner autre chose qu’une protestation sans contenu précis.

C’est au final le contraire qui s’est produit, et le FN qui s’est renforcé. Il l’a fait de manière peu spectaculaire, par grignotage et en tirant parti de l’éloignement de l’isoloir qui affaiblit tous ses concurrents mais pas lui : tous les indicateurs montrent au contraire qu’il possède les ressources électorales pour faire mieux au second tour qu’au premier, où ses partisans se mobilisent davantage qu’avant. Une raison à cela : le FN est le tiers-exclu de la vie politique depuis sa création et il a bien l’intention que cela cesse au plus vite.

C’est la raison pour laquelle la tactique du front républicain est aléatoire : elle renforce artificiellement une autre forme de bipolarisation, celle qui oppose le Front national à la globalité de ses adversaires, réunis dans le seul refus de la droite radicale. Or réduire le vote FN, ce n’est pas en premier lieu affaire de positionnement électoral. C’est réaliser que le parti de Marine Le Pen est davantage entendu parce qu’il a pris la main sur la définition des thématiques qui font le vote, en premier lieu sur la question de l’identité, pierre angulaire de la guerre culturelle qu’il mène depuis plus de quarante ans. Avec un succès qui tient à la désertion du terrain des idées par des partis qui pensent que c’est la gestion et non les idées qui mènent le monde.

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