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Dupont Lajoie et le débat sur sa « prolophobie »

Par Marc Gauchée

C’est l’histoire d’un exemple de film que les uns et les autres se refilent parce qu’il serait censé illustrer à la perfection la « prolophobie ». La prolophobie est ce sentiment qui aurait saisi les élites depuis les années 1970 et, plus particulièrement, les élites de gauche lorsqu’elles ont préféré se consacrer aux luttes « secondaires », plus sociétales que sociales,  abandonné le terrain économique et donc la défense des prolétaires. Pire, les élites auraient alors développé une haine des classes populaires, moquant leurs mœurs, leurs styles de vie et leurs loisirs. Et Dupont Lajoie (1975) serait l’œuvre à la fois originelle et emblématique de ce mouvement.

La prolophobie mériterait un travail de recherche pour retracer sa filiation historique. D’abord il faudrait regarder en direction de cette vieille tendance française qui est la méfiance des élites à l’égard du « peuple » en général. Elle en serait ainsi une sous-catégorie. Après tout, la République française a écarté bien vite toute tentative de démocratie directe préférant une démocratie représentative, c’est-à-dire une démocratie avec des médiateurs entre les citoyens et le gouvernement. Car, au-delà de l’aspect pratique et organisationnel du débat quand le nombre de citoyennes et citoyens est important, les élites se méfiaient du « peuple ». Mécontent, ce peuple avait été capable de couper la tête au roi en 1793, puis de voter en 1848 grâce au tout récent suffrage « universel » masculin, pour un président, Louis-Napoléon Bonaparte, qui allait mettre un terme à la IIe République par un coup d’État et instaurer le Second empire. Quand Condorcet, dès le XVIIIe siècle, célébrait la puissance libératrice de l’éducation et son impérieuse nécessité pour constituer le citoyen, les parlementaires de la IIIe République échaudés par l’expérience malheureuse du suffrage de 1848, ont multiplié les obstacles à l’universalité démocratique. Le cens monarchique étant remplacé par la « capacité » démocratique, ils ont ainsi à plusieurs reprises refusé d’accorder le droit de vote aux femmes parce qu’elles ne feraient que reproduire le « vote clérical » ayant été élevées « sur les genoux de l’Église » (1).

Ensuite, il faudrait regarder en direction de cette autre vieille tendance tendant à soupçonner le peuple de ne jamais être « au niveau », pire même, d’être sans arrêt conditionné et manipulé par des forces qui le dépassent ou auxquelles il ne comprendrait rien. L’image du peuple sous influence traverse particulièrement tous les débats culturels depuis le XIXe siècle et l’apparition des médias de masse. En 1845, le député Alceste de Chapuys-Montlaville mène une offensive contre les romans-feuilletons en déplorant « les désastreux effets de ces lectures sur les esprits timides et inexpérimentés » (2). En 1930, Georges Duhamel qualifiait le cinéma de « divertissement d’ilotes, un passe-temps d’illettrés, de créatures misérables, ahuries par leur besogne et leurs soucis » (3). Enfin en 2008, Éric Zemmour déclarait : « Le rap est une sous-culture d’analphabète » (4).

Méfiance envers le peuple dans le domaine politique, dénigrement du peuple dans le domaine culturel, il ne reste plus qu’à trouver une œuvre emblématique qui conjuguerait ces deux tendances pour avoir, en quelque sorte, la preuve parfaite de la prolophobie des élites. Dupont Lajoie va faire un peu vite l’affaire.

Archéologie d’une accusation

Pour comprendre comment Dupont Lajoie s’est retrouvé accusé de prolophobie, il faut remonter le jeu des citations successives jusqu’à la citation originelle.

La dernière et l’une des plus récentes occurrences figure dans l’essai de Danièle Sallenave, Jojo, le gilet jaune (Gallimard, Paris, 2019). L’académicienne explique que le mouvement a révélé « la profondeur de la faille ouverte, en France, entre les ʺélitesʺ et le ʺpeupleʺ ». « Les gilets jaunes sont le grand révélateur de la collusion des mondes d’ʺen hautʺ », de ces mondes qui pensent que leur rôle est de donner des leçons au peuple. Et, en illustration, elle cite la recension de l’ouvrage de Christophe Guilluy, Fractures françaises (François Bourin éditeur, 2010) faite par Joseph Martinetti de l’université de Nice dans la revue Hérodote (5) : « Les classes populaires ʺautochtonesʺ sont depuis les années 1970 la cible d’un discours condescendant raillant leur identité franchouillarde, à l’image de Jean Carmet aliasDupont-Lajoie, archétype du ʺpetit Blancʺ raciste et assassin du célèbre film d’Yves Boisset. »

Dans cet ouvrage de 2010, le géographe Christophe Guilluy s’intéresse au sort réservé aux classes populaires dont il constate « la disparition culturelle et politique ». Les classes populaires expulsées des grands centres urbains ou réorientées vers le parc social sont devenues invisibles, leur quartier sont accaparés par les classes supérieures alors qu’un nouveau prolétariat immigré de services arrive dans les villes. La question sociale est délocalisée dans les espaces périurbains ou ruraux et les métropoles gèrent les rapports entre dominants et dominés sur le plan ethnique et non plus social. Or cette « invisibilité culturelle des catégories populaires met ainsi à l’abri la politique de la violence sociale et culturelle qu’elles subissent de plus en plus dans la réalité ». D’autant plus que, « paradoxalement, le ʺstatut majoritaireʺ peut s’avérer pénalisant, surtout pour les milieux populaires, qui sont majoritaires sans faire pour autant partie de la classe dominante. »

La référence à Dupont Lajoie surgit lorsque l’auteur décrit le jugement des classes dominantes sur les classes populaires. Pour les classes dominantes, c’est le peuple qui est « intrinsèquement raciste », alors que les classes supérieures privilégient la ville-mixte tout en s’en protégeant. « Cette représentation d’un peuple a priori xénophobe est au cœur d’un malentendu croissant. Contrairement à l’image du ʺDupont Lajoieʺ, les couches populaires ont montré un calme remarquable face à l’immigration et un attachement sans faille aux valeurs républicaines. »

Mais cette référence au film d’Yves Boisset n’est pas la première chez Christophe Guilluy. Dans un entretien de 2008, il mentionnait déjà Dupont Lajoie comme preuve du mépris des élites pour le peuple :

« L’immigration est un rouage de ce qu’est le libéralisme aujourd’hui. Les économies modernes se servent de cette main d’œuvre, qui permet de maintenir les salaires au plus bas. Le grand patronat souhaite évidemment que les frontières restent ouvertes. Ce que Sarkozy a bien compris. Le patronat joue ça depuis longtemps, et le PCF l’avait d’ailleurs un moment compris (se souvenir par exemple des appels de Marchais à produire français). Mais toute une intelligentsia de gauche a caricaturé le prolo en Dupont-Lajoie raciste, sans comprendre les ressorts d’une mise en concurrence réelle. Les catégories populaires demandent depuis vingt ans de la protection, et la gauche de gouvernement est soutenue par les gens qui veulent l’ouverture, la mondialisation, l’immigration » (6).

Contemporains des travaux de Christophe Guilluy, Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin complètent, vu de la gauche, la mise en évidence de la déconnexion entre le peuple et les élites dans leur essai Recherche peuple désespérément (Bourin éditeur, 2009). Les auteurs démontrent comment la gauche a perdu le contact avec le peuple, et en particulier avec les ouvriers et les employés qui constituent pourtant toujours la grande majorité de la population :

 « Nous avons acquis la conviction que notre pays a perdu de vue le peuple (…) Le trait commun d’une certaine élite de gauche reste la ʺprolophobieʺ : raciste, homophobe, inculte, le ʺbeaufʺ sert de justification inconsciente à la désertion des combats sociaux par certaines élites des partis de gauche, au grand désespoir de leur base souvent confrontée localement à l’urgence sociale. Le tournant des rapports culturels entre la gauche intellectuelle et le peuple se situe au cours des années 1970, au moment où Dupont Lajoie supplante l’ouvrier dans l’imaginaire d’une certaine gauche. »

La citation du titre du film d’Yves Boisset renvoie à une note qui entretient une joyeuse confusion entre les différentes notions de « peuple » ; « Français moyens » ; « prolétariat » et « classes populaires » :

« Dupont Lajoie est un film d’Yves Boisset (1975) qui met en scène l’expédition punitive de ʺFrançais moyensʺ contre des ouvriers maghrébins accusés à tort d’être responsables du viol et du meurtre d’une jeune résidente du camping voisin du chantier où ils travaillent. Les magistrales interprétations de Jean Carmet (ʺLajoieʺ, véritable auteur du viol et du meurtre) ou de Victor Lanoux (ʺle costaudʺ dans le film) laissent libre court au mépris de classe qui tend à associer peuple et racisme, prolétariat, violence et alcoolisme. Dénonçant le racisme, le film d’Yves Boisset devient vite une satire pour le moins haineuse des milieux populaires français. »

En 2009, Gaël Brustier, lors d’un séminaire organisé par le mouvement de Jean-Pierre Chevènement, détaille sa démonstration :

« La ville est valorisante, et les campagnes répétitives contre le racisme, l’homophobie ou toute autre suspicion de comportement discriminatoire à l’égard de ʺminoritésʺ ont fabriqué et légitimé la seule forme de racisme encore acceptable en France, le racisme social, la ʺprolophobieʺ. La figure du beauf orne régulièrement la ʺuneʺ de Charlie Hebdo. La sortie du film ʺDupont-Lajoieʺ avait déjà mis en lumière ce racisme social français. Jean Carmet et Victor Lanoux y incarnaient la figure du Français moyen : beauf, violeur et veule. L’ouvrier, dans l’imaginaire élitaire, est raciste, homophobe, grossier » (7).

Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin tirent les leçons politiques que devrait suivre la gauche dans Voyage au bout de la droite, des paniques morales à la contestation droitière (Mille et Une Nuits, 2011) : elle doit s’intéresser aux classes populaires périurbaines et aux ouvriers de l’Est de la France, prendre en compte le besoin de sécurisation morale et rompre avec la prolophobie. L’analyse qui ne cite pas Dupont Lajoie n’en est que plus pertinente.

Au tournant des années 2010, le lien entre la prolophobie et le film de 1975 est maintenant installé dans les esprits, c’est même devenu un cliché culturel que plus personne n’interroge. Ainsi, en 2011, Laurent Bouvet analyse le rejet des aspirations populaires considérées comme dangereuses :

« Des aspirations populaires qui ont été délaissées par la gauche : le travail bien sûr mais aussi l’identité nationale, le modèle d’autorité social-familial, le sens de l’appartenance et de la protection collective, etc. Des aspirations, et donc des valeurs, que la gauche, voyant dériver par pans entiers les couches populaires qui la soutenaient traditionnellement, s’est peu à peu habituée à dénoncer comme populistes, oubliant ce qu’elles avaient de populaires. C’est de là que l’on peut dater, et déplorer, l’absence de tout sens dialectique quant au populisme de la part d’une gauche sinon aveugle du moins borgne. Précisément du rejet d’aspirations populaires désormais considérées comme a priori dangereuses. Ce rejet s’est opéré dans un double mouvement : d’une part la stigmatisation de la figure populaire nationale comme d’un ʺDupont Lajoieʺ raciste, xénophobe, sexiste et homophobe ; et, d’autre part, l’exaltation de la différence identitaire culturelle comme d’un bienfait en soi pour la société. Les ʺpetits Blancsʺ repérés depuis longtemps aux États-Unis ont en quelque sorte subi un double abandon de la part de la gauche au moment même où la crise économique les frappait de plein fouet (chômage de masse, précarité…) alors qu’ils étaient en contact de plus en plus étroit avec un processus de ʺmulticulturalisationʺ de fait de la société (compétition pour le travail non qualifié, délimitation de zones d’habitation non choisies, concurrence dans l’accès aux biens sociaux fondamentaux, etc.) » (8).

L’élasticité d’une référence

Au terme de cette archéologie d’une accusation, la référence à Dupont Lajoie a acquis une certaine élasticité dans trois directions.

D’abord elle se caractérise par une définition flottante et plurielle du « peuple ». Si prolophobie il y a, de quel peuple parle-t-on ? L’expression même de prolophobie renvoie aux prolétaires, aux classes populaires ou aux catégories statistiques des ouvriers et des employés. Or les auteurs mentionnent une prolophobie qui s’exprimerait beaucoup plus largement contre les « Français moyens » ou les « petits blancs ». Le peuple peut ainsi être tantôt appréhendé comme une entité ethnologique, géographique et culturelle, tantôt comme une entité politique puisqu’il se compose de la communauté des citoyens, tantôt comme une entité sociologique quand il est compris comme l’ensemble de celles et ceux qui sont gouvernés (9). C’est cette dernière définition que nos auteurs semblent retenir plus volontiers, mais, en ce cas, l’usage du terme de prolophobie est impropre.

Ensuite cette prolophobie viendrait en contrepoint d’un xénophilie, les populations issues des anciennes colonies françaises ou les nouveaux immigrés ayant censément remplacé les classes populaires au centre des préoccupations de la gauche politique.

Enfin, la citation de Dupont Lajoie renvoie de moins en moins au film d’Yves Boisset, et de plus en plus au personnage interprété par Jean Carmet, voire ne sert qu’à mobiliser un archétype de Français raciste sans plus aucun lien avec le film de 1975. Dupont Lajoie serait ainsi passé dans le langage courant, il serait devenu un nom commun, autonome, sans aucune considération, ni référence précise aux images cinématographiques.

C’est sur la base de cette triple élasticité que l’accusation de prolophobie est reprise par l’extrême droite. Déjà lors de la sortie du film en 1975, Gilles Jacob avait posé la question en guise d’avertissement : « Boisset ne s’expose-t-il pas à être, à son tour, taxé de racisme ? » (10).

Près de quarante ans plus tard dans Le suicide français (Albin Michel, 2014), Éric Zemmour n’en doute plus et conclut qu’Yves Boisset a fait un « film raciste ». Car la jeunesse n’aurait pas fait le deuil de son millénarisme ni de sa religion du salut et « l’immigré sera son nouveau christ, son nouveau peuple élu. Ses souffrances seront celles du peuple Juif ; son bourreau – le peuple français forcément – sera confondu dans une même malédiction implacable ». La fin du film en serait la preuve quand le frère de Saïd vient assassiner Georges Lajoie dans son café :

« Le peuple français doit mourir [et] la jeune génération de la bourgeoisie n’a pas le courage d’accomplir elle-même la sale besogne. [Yves Boisset] a voulu dénoncer avec force le rejet de l’Arabe, de l’autre ; il a révélé la haine de la bourgeoisie pour le prolétariat ; il a accusé la haine de race et a révélé sa haine de classe. Il a voulu exhumer la xénophobie française et a mis à jour la prolophobie des élites parisiennes ».

De son côté, Patrick Buisson fait remonter la prolophobie de l’échec des tentatives de jonction entre le mouvement étudiant et les ouvriers de Renault à Flins en 1968 : « La ʺprolophobieʺ, que développera par la suite toute une partie de la gauche, est probablement née là. » Désormais, les classes populaires ne seront plus décrites que sous les traits de « Français moyens » et « franchouillards » : « De ʺDupont Lajoieʺ à Canal+, des Deschiens à la Présipauté de Groland, en passant par le ʺbeaufʺ selon Cabu, c’est un même mépris d’une France présumée moisie et poujadiste sommée de se convertir à la diversité » (11).

Dans la définition du peuple, l’extrême droite cultive le même flou que les auteurs progressistes, elle ne s’en sert pourtant pas pour susciter un sursaut d’intérêt politique pour des classes populaires oubliés, mais pour réhabiliter le racisme de son camp et accabler les figures du camp adverse.

On peut s’accorder avec les auteurs de gauche comme de droite cités pour reconnaître qu’il existe des gens de tous bords politiques balayant les problèmes posés par les couches populaires en pensant qu’elles sont idiotes, racistes ou xénophobes. On l’a vue, la proposition a été faite par Christophe Guilluy, Gaël Brustier, Jean-Philippe Huelin ou encore Laurent Bouvet au tournant des années 2010. Elle peut être complétée récemment par Barbara Stiegler qui, dans son essai Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique (Gallimard, 2019) fait la démonstration en analysant la prolophobie des élites néolibérales : pour elles, le peuple est une plèbe ignorante, inadaptée à l’environnement mondialisé et une majorité potentiellement tyrannique qu’il faut donc rééduquer.

On peut également s’accorder sur le fait que « Dupont Lajoie » est devenu la figure archétypale du Français raciste. Mais est-il pour autant prolétaire au point de voir le film d’Yves Boisset comme le point de départ de la « prolophobie » ?

Y-a-t-il un « prolo » dans la salle ?

Le recours récurrent à la prolophobie de Dupont Lajoie laisse à penser que Georges Lajoie est un prolétaire, en tout cas, un gars issu des classes populaires. Or dans le film qu’Yves Boisset réalise en 1975 qui est vraiment Georges Lajoie surnommé Dupont Lajoie ?

Les Lajoie, Monsieur, Madame et le fiston, passent, comme chaque année, leurs vacances au camping. Ils y retrouvent les autres habitués. « Dupont Lajoie » est un surnom, celui de Georges Lajoie interprété par Jean Carmet.  Ce surnom lui est donné par Monsieur Colin (Pierre Tornade) venu avec sa femme (Pascale Roberts) et sa fille Brigitte (Isabelle Huppert), lorsqu’il présente Georges Lajoie à Vigorelli, le contremaître italien (Pino Caruso) du chantier voisin.

Georges Lajoie est-il un prolo ? Non ! Il tient un café du côté du marché d’Aligre dans le XIIe arrondissement de Paris. Il est marié à Ginette (Ginette Garcin) avec qui il a eu un fils, Léon (Jacques Chailleux). Tout ce petit monde -à part Léon- est bien franchouillard, n’aime ni les jeunes qui utilisent les toilettes du café sans consommer, ni les arabes, ni les autres immigrés d’ailleurs. Georges Lajoie va commettre une ratonnade mortelle avec plusieurs de ses amis de camping, tous persuadés que l’un des ouvriers arabes a tenté de violer puis a tué Brigitte Colin.

Les autres ratonneurs sont-ils des prolos ? Pas plus que Georges Lajoie ! Monsieur Colin est représentant en dessous féminins et Maître Schumacher (Michel Peyrelon) est « huissier à Strasbourg » ! Et il peut seulement planer une incertitude de classe sur le costaud et grande gueule (Victor Lanoux) qui les incite à rejouer la guerre d’Algérie et qui se plaît à passer pour un ancien parachutiste.

Le film ne peint donc pas une France ouvrière, mais bien la France de la petite boutique, celle qui a fait le succès de Pierre Poujade dans les années 1950 puis de Jean-Marie Le Pen. Associer Dupont Lajoie à la naissance de la « prolophobie » est donc inexact. Yves Boisset s’en explique d’ailleurs :

« Ces gens-là sont plutôt des petits-bourgeois que des gens du peuple, au sens premier du terme (…). Effectivement j’ai du mépris pour eux, mais ce n’est pas pour leur côté populaire que j’ai du mépris ! C’est pour leur absence de conscience. Il ne faut pas tout confondre. (…) Le but du film était de leur faire prendre conscience, à eux-mêmes qui n’était pas forcément des salauds, mais qui pouvaient en arriver à avoir un comportement de salauds par inconscience, par bêtise, ou en se laissant entraîner aux blagues faciles, ou à la tentation, très souvent exacerbée en politique, de faire retomber les ennuis et la misère sur une catégorie sociale ou ethnique différente » (12).

La preuve par le quartier

Georges et Ginette Lajoie sont les patrons du café « Le Bilboquet », à l’angle de la rue Beccaria et de la place d’Aligre, dans le XIIe arrondissement parisien. Ce quartier a constitué, depuis longtemps, un authentique village autour de son marché dont la partie couverte date de 1843. Jouxtant le faubourg Saint-Antoine avec ses traditions artisanales et industrielles, il fut lié à l’insurrection révolutionnaire de 1789, à la Commune de 1871, jusqu’à l’essor des radios libres dans les années 1970-1980 avec « Radio Aligre ». Au fur et à mesure des vagues migratoires, la vie du quartier s’est aussi enrichie par son cosmopolitisme. La localisation du café des Lajoie dans un tel quartier chargé d’histoire populaire peut-elle donc venir abonder la thèse selon laquelle Dupont Lajoie serait le film emblématique de la « prolophobie » d’une certaine intelligentsia de gauche ?

Le quartier du café « Le Bilboquet » a connu une gentrification qui a commencé dans les années 1970. Depuis Ruth Glass qui l’a employé pour la première fois au sujet des quartiers du centre londonien dans son ouvrage, Introduction to London. Aspects of Change (Center for Urban Studies, 1963), la « gentrification » est le mouvement de départ des habitants populaires et d’arrivée de nouveaux résidents socialement plus favorisés, mouvement que décrit Christophe Guilluy dans ses ouvrages. Pour le quartier d’Aligre, cette gentrification a été masquée par la persistance des usages populaires de l’espace public. Les rues étaient toujours « animées » avec un côté populaire pendant que de nouveaux occupants investissaient les immeubles et les appartements réhabilités (13). Depuis, le mouvement de gentrification ne s’est jamais arrêté, le café « Le Bilboquet » a cédé la place à la pâtisserie haut-de-gamme « Aux merveilleux ».

Au début du film d’Yves Boisset, une sirène de police retentit et Georges Lajoie peste alors contre une hypothétique manifestation. Il le reconnaît lui-même : « Oh putain, si j’habitais un quartier ouvrier, au moins les mecs y travaillent le jour, y dorment la nuit, y font pas chier avec leurs pancartes ». Dans Dupont Lajoie, les petits commerçants ne sont pas « prolophobes », mais il en existe un qui est violeur, raciste et ratonneur. Et il est étonnant de constater qu’avec plus de quarante années de recul, ce que raconte le film d’un aspect de l’histoire française est devenu moins important que la question de l’identité – populaire, moyenne ou franchouillarde – du protagoniste.

Ratonnades contre identité française

Yves Boisset a déjà raconté la genèse du film et les difficultés qui ont entouré son tournage. « je m’étais basé sur un fait divers réel qui s’est déroulé dans un camping sur la Côte-d’Azur » (14). Abderrahmane Benkloua, le comédien qui joue l’ouvrier victime de la ratonnade, était sorti en cachette dans Toulon après le tournage, il a été pris à partie par quatre individus qui lui ont tiré dessus le laissant pour mort. Le réalisateur raconte également que certains hôtels comme certains restaurants refusaient d’honorer les réservations parce qu’ils considéraient qu’accueillir des comédiens arabes nuiraient à leur standing.

Yvan Gastaut explique combien l’année 1973 fut marquée par de nombreux actes racistes particulièrement violents : « Dès 1972, la crise économique qui toucha notre pays, fut à l’origine du sentiment xénophobe d’une partie de l’opinion. Les Français en plein désarroi, mirent en cause les immigrés » ; « Cette flambée raciste, outre les raisons économiques, eut une origine plus cachée : une forme de rancœur liée à la guerre d’Algérie apparut dans une partie de l’opinion. Les immigrés furent la cible principale de ce mauvais souvenir. Dans le midi, le conflit eut tendance à se rejouer en d’autres temps et d’autres lieux » (15). Les journaux de l’époque rapportent d’ailleurs les propos de certaines personnalités locales : le maire de Grasse déclara ainsi que « Les Arabes se comportent dans la vieille ville comme en terrain conquis (…), ces gens-là sont différents de nous, ils vivent la nuit (…), c’est très pénible d’être envahi par eux » (16). Des jeunes militaires du 9e Régiment de chasseurs parachutistes (RCP) de Toulouse ont été consigné suite à une « expédition punitive », « Les cinquante soldats qui ont pris part à l’expédition, et qui appartiennent tous à la même compagnie, ont été envoyés en manœuvres spéciales à titre disciplinaire » (17). Le 14 décembre, une explosion fait quatre morts et 16 blessés au consulat d’Algérie à Marseille (18). Selon Mohammed Bedjaoui, ambassadeur d’Algérie, le bilan des agressions au cours de l’année 1973 en France fut de plus de 50 assassinats et près de 300 blessés dans la communauté algérienne (19).

Conclusion

Dupont Lajoie, que ce soit le film ou le personnage, n’est pas prolophobe, sauf à considérer un patron de café comme un « prolo ». La focalisation de l’accusation de prolophobie sur Dupont Lajoie provient du cumul, sur le fond, des thèmes abordés et, sur la forme, de l’originalité.

Sur le fond, l’accusation ne sert finalement qu’à entretenir plusieurs confusions sur la définition du peuple et sur le rapport aux immigrés. Ces confusions autorisent ainsi toutes les lectures politiques et la récupération de l’accusation par l’extrême droite qui en reformule les termes. Puisque le « peuple » n’est pas défini, mélangeons les approches culturelles et les approches sociologiques pour dissoudre des petits-bourgeois racistes dans le prolétariat solidaire. Puisque les immigrés d’hier sont confondus avec ceux d’aujourd’hui, mélangeons les vagues d’immigration pour dissoudre la volonté de revanche coloniale dans la question de l’accueil des populations d’origine nouvelle. Remarquons ainsi que la « prolophobie » semble liée à la présence de la question raciale et coloniale, car, dix ans plus tôt, en 1962, Le Septième juré de Georges Lautner racontait une autre histoire de viol et de meurtre d’une jeune femme (Françoise Giret), là par un pharmacien (Bernard Blier), sans aucun soupçon de prolophobie (20).

Sans personnages de « prolos », il faudrait plutôt rattacher le film d’Yves Boisset à la veine de ces comédies qui raillaient les petits-bourgeois pour le plaisir d’un public plus populaire, comme À pied, à cheval et en voiture (de Maurice Delbez, 1957) ou Faites sauter la banque (de Jean Girault, 1964).

Sur la forme, il faut souligner le rapport original d’Yves Boisset avec le monde du cinéma français. Le réalisateur a fait le choix de partir d’une comédie et d’aboutir à un drame. Il a aussi fait le choix de comédiens populaires (Pierre Tornade, Jean-Pierre Marielle, Robert Castel…) qui ont déjà tourné dans des comédies franchouillardes. Enfin, il traite de sujets plus éloignés des thèmes classiques de ce qui caractérise la plupart des « auteurs » français. En ayant l’ambition de traiter un sujet contemporain qui fâche, Yves Boisset affiche sa différence, il est le réalisateur d’un cinéma populaire et politique fait pour « divertir et susciter l’indignation » (21). Il paye sa marginalité au sein d’un monde où la qualité d’« auteurs » se mesure d’abord à la capacité à mettre en scène son autobiographie sentimentale, les « souffrances » de personnages hors-sol socialement sauf dans une bourgeoisie souvent parisienne ou encore l’absence de sujets explicitement ancrés et référencés dans la société du présent.

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Notes

1. L’expression est de Félix Dupanloup, archevêque d’Orléans et membre du Conseil supérieur de l’Instruction publique, cité par Paul Rousselot, Histoire de l’éducation des femmes en France, Paris, Didier, 1883.

2. Alceste de Chapuys-Montlaville, séance du 14 mars 1845, Le Moniteur universel, supplément au n°74, 15 mars 1845,

3. Georges Duhamel, « Le cinéma », Scènes de la vie future, Mercure de France, 1930.

4. « L’Hebdo », France Ô, 2008.

5. « Hérodote a lu », La Découverte, n°141, 2011/2.

6. Entretien, Vacarme n°42, « La France pavillonnaire », 23 janvier 2008.

7. Séminaire Res Publica, « Que sont devenues les couches populaires ? », 30 novembre 2009.

8. « Le sens du peuple », laurentbouvet.net, 7 avril 2011.

9. Gérard Bras, Les voies du peuple. Eléments d’une histoire conceptuelle, éditions Amsterdam, 2018.

10. L’Express, n°1234, 3 mars 1975.

11. Cité par François Bousquet, La droite buissonnière, éditions du Rocher, 2017.

12. Entretien par Laurent Aknin et Yves Alion, L’Avant-scène cinéma n°589, « Dupont Lajoie », janvier 2012.

13. Voir : Catherine Bidou, Les Aventuriers du quotidien : essai sur les nouvelles classes moyennes, Presses universitaires de France, 1984.

14. Entretien par Laurent Aknin et Yves Alion, op. cit.

15. Yvan Gastaut, « La flambée raciste de 1973 en France ». Revue européenne des migrations internationales, vol. 9, n°2,1993.

16. Cité par Francis Cornu, « L’ordre règne à Grasse », Le Monde, 25-26 juin 1973.

17. « Le 9e RCP reste consigné », Le Monde, 30 août 1973.

18. Francis Cornu, « Dans la crainte de nouvelles réactions racistes. La ville avait presque oublié… », Le Monde, 17 décembre 1973.

19. Le Nouvel Observateur du 31 décembre 1973.

20. Marc Gauchée, [Comme un écho] Les crimes de pères de famille dans Le septième juré et Dupont Lajoie, cinethinktank.wordpress.com, 18 et 22 janvier 2017.

21. Yannick Dehée, Dictionnaire du cinéma populaire français des origines à nos jours, Nouveau monde éditions, 2004.