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Pourquoi les sondages se sont-ils trompés ?

par Art Theft

Travail iconographique d’Art Theft (Flickr)

Propos d’Alexandre Dézé recueillis par Blandine Le Cain, « Départementales : pourquoi les sondeurs se sont-ils trompés ? », Le Figaro, 24 mars 2015.

LE FIGARO. Avant le scrutin, vous insistiez sur l’imprécision de certains sondages donnant le Front national en tête, en raison notamment de l’absence de prise en compte des spécificités locales. Est-ce là l’explication de la différence entre pronostics et score réel?

Alexandre DÉZÉ. – Ce ne sont pas seulement «certains» sondages qui le plaçaient en pole position, mais une majorité d’entre eux: le FN a été donné premier dans trois enquêtes sur quatre publiées depuis décembre 2014… Concernant le décalage entre les estimations et le résultat final du FN, plusieurs facteurs ont pu jouer. Tout d’abord, la plupart des instituts ont effectivement estimé les intentions de vote comme s’il s’agissait d’un scrutin national dans lequel s’affrontaient les partis politiques. Autrement dit, sans tenir compte des particularités de la vie politique locale, de l’offre proposée par canton ou des singularités du mode de scrutin, en binômes. C’est le cas notamment de l’institut Odoxa, qui a été le premier à placer le FN à 28% au mois de décembre 2014 puis à 33%au début du mois de mars 2015, soit huit points au dessus de son score définitif.

Est-ce la seule explication au score plus faible qu’attendu?

Non. Dans l’un de ses derniers sondages, l’Ifop avait intégré un échantillon de 205 cantons représentatifs de l’offre électorale, en interrogeant les personnes en fonction des choix effectivement disponibles, canton par canton. Mais même dans ce cas, le FN était encore donné à 30%… Ce qui signifie que d’autres facteurs ont pu intervenir. Parmi eux: le niveau de mobilisation électorale, que les instituts ont les plus grandes difficultés à prévoir. Le caractère inédit de ce scrutin complique là encore la tâche des instituts puisqu’ils ne disposent d’aucune base de comparaison. Le profil quelque peu particulier des personnes répondant aux enquêtes en ligne joue également, puisque le mode de recueil des réponses se fait aujourd’hui essentiellement par Internet. Or on sait que ce mode d’administration engendre une sur-représentation systématique des opinions les plus extrêmes.

Toutes ces difficultés sont aisément compréhensibles, et généralement, elles sont rappelées par les responsables des instituts. Mais il faut bien admettre que les médias ne s’en embarrassent guère lorsqu’il s’agit de présenter et relater les résultats des enquêtes. C’est un vrai problème, car il y a un degré élevé de croyance dans les chiffres qui sont produits, sans suffisamment tenir compte des biais.

On a tendance à lier la courbe de l’abstention au score du FN. Le nombre d’électeurs qui ont boudé les urnes étant moins important que prévu, cette analyse est-elle valable?

Non, car la corrélation n’est pas mécanique. La carte des résultats du premier tour offre de ce point de vue un bel aperçu du caractère pour le moins hétérogène des logiques de votes. Prenons l’exemple de 2 cantons très proches: dans celui de Nice 1, le FN a obtenu 30% des voix alors que l’abstention s’est élevée à 57%. Dans le canton de Cannes 1, l’abstention est à peu près au même niveau, mais le FN y obtient dix points de plus…

Par ailleurs, le score du FN est peut-être en deçà des espérances des responsables du parti, et il est assurément en deçà des estimations sondagières. Mais il reste très important, et on aurait tort de le sous-estimer. Il montre que le FN s’inscrit dans une réelle dynamique qui lui permet à chaque élection de s’ancrer un peu plus dans la vie politique française. De fait, il faut de nouveau envisager le développement politique du FN sur le long terme, mais en essayant de retrouver un peu de sérénité dans son analyse, en cessant notamment de se fonder uniquement sur les sondages pour l’appréhender.

Les dérapages de candidats FN ont-ils eu une influence à la veille du vote?

Cela est évidemment difficile à déterminer mais, globalement, on peut penser que cela n’a pas eu d’effet. Aujourd’hui, le FN, à travers ses représentants ou ses candidats, peut tenir un discours très radical, mais sans que cela ne le disqualifie. C’est l’une des réelles nouveautés dans les évolutions du phénomène FN. La preuve, c’est que certains de ses candidats qui avaient été pointés pour leurs propos racistes, antisémites ou islamophobes ont réussi de très bons scores hier soir. C’est le cas de Nathalie Pigeot, en Moselle, ou de Jacques Coutela, dans l’Yonne. Ce qui en dit long sur la dynamique électorale dans laquelle s’inscrit actuellement le FN.

Les instituts de sondages, justement, devraient-ils revoir leur «coefficient de redressement», avec lequel ils affinent les résultats en tenant compte des réticences à annoncer un vote frontiste? Cela peut-il également expliquer les grands écarts d’estimations diffusées après 20 heures?

Sur la question du redressement, il est difficile de répondre. On sait globalement comment procèdent les instituts, mais on ignore précisément sur quelle colonne de référence ils se fondent en définitive. Pour reprendre une expression de Pierre Weil (fondateur de l’institut de sondage Sofres, NDLR), citée par Le Monde, les instituts suivent bien des «recettes» dans leurs opérations de redressement, mais ces opérations reposent aussi sur une «part de pifomètre».

En ce qui concerne les variations des premières estimations selon les instituts, la différence me semble surtout imputable aux regroupements par catégorie qui sont proposés: tantôt on prend seulement en compte les partis, tantôt on les regroupe par famille politique ou par alliance, mais à partir d’alliages différenciés. Cela donne par exemple UMP et UDI dans un cas, UMP, UDI et Modem dans un autre cas. Ce qui est clair, c’est que cela nous a donné une soirée électorale assez cacophonique!

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