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Jean Madiran, penseur du catholicisme traditionaliste

 dali-angelus-ruinesPar Jean-Yves Camus

C’est un intellectuel catholique influent autant qu’un témoin et acteur des combats de la droite nationale qui est mort le 31 juillet à l’âge de 93 ans. Né en 1920, il était un des rares français encore vivants à avoir connu personnellement Charles Maurras et à avoir participé aux combats de l’Action française d’avant-guerre, écrivant déjà en 1940 dans le quotidien éponyme. Originaire de Libourne, attaché toute sa vie au Béarn comme en témoignent au moins trois de ses pseudonymes (Madiran ; Lagor et Castetis), il était pour l’état-civil Jean  Arfel.

Il reste dans l’histoire comme le fondateur de la revue Itinéraires (1956) et du journal Présent (1982), auquel il collaborait encore quelques mois avant sa mort et qui demeure le seul quotidien pérenne se réclamant de la droite nationale à avoir été publié après 1944. Il avait en outre publié une trentaine d’ouvrages dont on retiendra le triptyque Ils ne savent pas ce qu’ils disent (1955) ; Ils ne savent pas ce qu’il font (1955) et On ne se moque pas de Dieu (1957) ainsi qu’en 1964, L’intégrisme, histoire d’une histoire et enfin en 1992, un Maurras qui peut être lu comme une chronique de son attachement indéfectible, mais parfois critique, envers le théoricien du nationalisme intégral.

Puisqu’il devient maurrassien dès l’époque du Front populaire, encore lycéen et scout catholique ; qu’il fut étudiant d’AF un peu plus tard puis reçut la Francisque des mains du maréchal Pétain ; qu’il rencontra Maurras en 1942 ; que deux ans plus tard celui-ci le désigna, avec son aîné Jean Ousset, comme un de ses disciples promis à continuer son œuvre, il faut parler du Jean Arfel qui à 20 ans adhéra entièrement à la Révolution Nationale. Dès août 1941, il devint une des plumes qui défendaient celle-ci comme une « réforme intellectuelle et morale » du pays, d’abord dans la revue France, puis de juin 1943 à juin 1944, en tant que fondateur et directeur des Nouveaux cahiers de France, publiés en zone libre.  Il ne faut pas le réduire à cela mais on ne peut le passer sous silence. Comme on ne peut retrancher de ses écrits d’alors l’adhésion à l’antisémitisme, à la condition de préciser que le sien provenait de l’idée des « quatre états confédérés » et non pas d’un préjugé racial, de l’antisémitisme de peau qu’il détesta suffisamment chez un Rebatet pour quitter Rivarol (1957) lorsque celui-ci, en outre insulteur public de Maurras, y arriva. Jean Madiran n’était pas négationniste.

Il adhérait simplement à la théologie pré-conciliaire sur la question des Juifs. Il avait toutefois raconté, dans un opuscule intitulé L’Adieu à Israël, la période pendant laquelle il crut que cet Etat représentait un modèle de ré-enracinement et de renaissance identitaire. Il restait toutefois persuadé que la communauté juive de France suivait politiquement les consignes d’organisations qu’il estimait hostiles par nature au sentiment national et dont il tendait, comme beaucoup d’autres, à surévaluer l’influence, sur les Juifs français comme sur la vie publique. C’est à partir de point que commencèrent en 1992 nos échanges verbaux et épistolaires. J’en conserve le souvenir d’un homme qui trouvait un intérêt à parler de la France et du patriotisme avec un juif qui s’affirmait comme tel tout en n’étant pas de sa paroisse.

Pour échanger avec lui il fallait dépasser la période 1939-45 pour évoquer les sujets qui firent de lui, à partir du milieu des années 50, un acteur majeur de la résistance, puis de la réaction aux réformes de Vatican II, autour du mot d’ordre qu’il lança en 1972 : « Rendeznous l’Écriture, le catéchisme et la messe ». Il faudra revenir un jour sur l’importance de la revue Itinéraires et sa participation aux travaux de la Cité catholique et de l’Office de la rue des Renaudes, en somme sur son rôle de théologien laïc du courant antilibéral et antimoderniste à l’intérieur de l’Eglise catholique. A l’intérieur précisément : comme Louis Veuillot , Jean Madiran était ultramontain. Aussi, bien qu’ayant soutenu Mgr Marcel Lefebvre dans ses revendications vis à vis de Paul VI, il ne le suivit pas à partir des sacres épiscopaux de 1988.

Par obéissance, esprit de discipline autant que conviction tactique, il préférait agir au sein de l’Eglise, avec les prêtres de la Fraternité Saint Pierre, tout comme ceux dont il se sentait le plus proche : le Centre Charlier et Chrétienté-Solidarité de son ami Bernard Antony ; le monastère du Barroux et Dom Gérard Calvet. Ce choix influa grandement sur la diffusion d’Itinéraires, moins sur celle du quotidien Présent parce que la conjoncture politique, celle de la percée électorale du Front national, assurait au journal un lectorat et un statut, celui de vaisseau-amiral, au moins autant que National Hebdo, de la « presse amie » du FN. Il fut d’ailleurs décoré de la Flamme d’honneur du mouvement, comme le rappelle Jean-Marie Le Pen dans son hommage au défunt.

Cela ne valait pas suivisme absolu : lors de la scission mégrétiste de fin 1998, bien que certainement plus éloigné idéologiquement de l’ancien délégué général que du président, le journal Présent refusa de prendre parti, répercutant aussi bien les messages du FN- Mouvement national devenu MNR que du FN « canal historique » ». Attitude qui influa nettement sur les ventes du quotidien à la pagination ensuite réduite. Il est vrai que l’influence des catholiques traditionalistes au sein des instances frontistes amorçait alors sa décrue, un mouvement qui jusqu’ici ne s’est toujours pas inversé.

Jean Madiran s’était en partie retrouvé dans les orientations des papes Jean-Paul II et Benoît XVI, puis dans les premières orientations du pontificat de François. Il y trouvait les références à la Doctrine sociale de l’Eglise, le refus du relativisme, la volonté d’affirmation politique des catholiques et l’avancée consentie par le Motu Proprio Summorum Pontificum du 7 juillet 2007, qui validait l’usage du missel antérieur à 1970. Ses obsèques auront lieu le 5 août à Versailles en la chapelle Notre- Dame des Armées et seront célébrées par le Père Abbé de l’abbaye Sainte- Madeleine du Barroux, des bénédictins dont il était lui-même oblat.

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