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L’Islam vu de droite

Par Nicolas Lebourg

Comment l'islam est-il devenu un thème et un moteur de l'extrême droite ? L'affaire n'était pas acquise. L'un des principaux théoriciens de l'extrême droite française, Maurice Bardèche (1909-1998), avait fait l'apologie d'une religion et d'une civilisation dont il louait la virilité. A la suite de l'extrême droite radicale italienne, l'essentiel des nationalistes français a emboîté le pas à Alain de Benoist pour saluer la révolution khomeyniste (1979). De façon symptomatique, c'est un spécialiste de la critique de la « subversion communiste » mondiale, Jules Monnerot (1908-1995), qui commença à transférer dans les années 1980 son discours sur les mondes arabo-musulmans. Menace extérieure, subversion intérieure : les schémas de la dénonciation anticommuniste étaient redéployés sur l'islam et les immigrés. Néanmoins, la chute du Mur devait d'abord

inciter les extrémistes de droite à voir dans l’islam un allié contre « l’ordre américano-sioniste » qui leur paraissait être devenu l’ennemi principal avec la première guerre du Golfe (1991). C’était l’époque où nombre de Français s’imaginaient leurs concitoyens musulmans prêts à soutenir le nouvel ennemi. Les électeurs frontistes auraient été surpris de lire la revue théorique du Front national, exaltant l’islamisme comme un mouvement « identitaire » de « résistance contre le nouvel ordre mondial ».

Ce fut d’abord la dislocation de l’ex-Yougoslavie (1991-1995) qui changea la donne. Les nationalistes grand-serbes firent resurgir la Déclaration islamique, manifeste pour une grande république islamique, rédigée en 1970 par Alija Izetbegovic, leader de la cause bosniaque – par ailleurs, l’opinion publique occidentale saisissait mal qu’en ex-Yougoslavie la désignation de « musulmans » renvoyait institutionnellement à une nationalité et non à une confession. Sur cette base, le nationalisme serbe répondait au bosniaque, se présentant comme affrontant un monstre « rouge-brun » voire « nazi », et arguait que sa guerre n’était pas impérialiste mais une défense de l’Europe contre la constitution d’un régime islamiste qui la déstabiliserait. Ce discours parvient en France, introduit par un ancien cadre de son extrême droite, Yves Bataille, devenu relativement proche du leader ultra des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic. Pour l’extrême droite française, mais aussi pour des universitaires piqués de géopolitique, pour des militaires, le plus fameux étant le général Gallois, la thèse se connectait à l’antiaméricanisme. Au Kosovo (1999), ce seraient les Etats-Unis qui manoeuvreraient les musulmans afin de constituer un foyer islamiste qui empêcherait l’Europe de se construire et de s’entendre avec la Russie.

Ce serait la même visée du même complot qui soutiendrait l’entrée de la Turquie en Europe. Il y eut des intellectuels encore classés à gauche pour se rallier, pour ne pas voir d’où venait l’idée, et où elle les mènerait. L’enjeu essentiel de propagande s’était fait autour des mémoires de la seconde guerre mondiale. Déjà, dans la Yougoslavie des années 1980, étaient amplement diffusées des rumeurs assurant que les musulmans préparaient « le génocide » des Serbes. Survient la seconde Intifada (2000), surgit le 11-Septembre, advint la seconde guerre contre l’Irak (2003).

A l’extrême droite française, un best-seller affirmait que les « tournantes » étaient en fait une tactique d’ « épuration ethnique » afin d’édifier des zones d’ethnie non européenne et de moeurs musulmanes. Les droites ultras américaine et israélienne furent imitées dans leur assimilation des mondes arabo-musulmans à l’Allemagne nazie. Des marges, le discours devint lieu commun. L’analogie, que ne soutient aucun historien des phénomènes fascistes, intime l’ordre d’entrer en « résistance » contre un nouvel ennemi total. L’islamisme est réduit à l’antijudaïsme et l’antisionisme, le nazisme à l’antisémitisme homicide, et un signe d’égalité est tracé.

Dès lors, l’islamophobie a-t-elle un avenir politique dans un pays aussi sécularisé que la France ? Sur le créneau des oppositions confessionnelles, l’échec en la matière de Philippe de Villiers (2,2 % des voix en 2007) indique que non. Ceux qui ont opté pour la voie de la défense de la laïcité peuvent l’espérer pour plusieurs raisons. D’abord, elle vient légitimer et rationaliser la pulsion altérophobe, y compris dans des segments de la population qui s’y étaient montrés rétifs pour des raisons historiques.

Ensuite, car là où la « préférence nationale » promet de rééquilibrer le « marché libre » par le discriminant ethnique, l’islamophobie promet de réunifier un espace national présenté comme disloqué en cités de non-droits et en communautés au bord de la sécession. Ce qui est dénoncé derrière « l’islamisation » n’a en effet que peu à voir avec l’islam mais beaucoup avec l’état de nos sociétés atomisées socialement, culturellement, économiquement, où chacun se fait sa vision solitaire du monde en hybridant des normes et idées éparses – l’extrême droite elle-même, comme on l’a vu.

Dans un pays qui depuis des siècles a fait de l’unité sa valeur culturelle centrale, c’est un argument solide que d’introduire le discriminant culturel pour régénérer la « société ouverte ». Marché libre, mais protecteur des nationaux, et société ouverte, mais süre : il y a là un alliage qui peut rencontrer une demande politique.

Or, l’univers politique et médiatique ne paraît pas en capacité de réaliser un cordon sanitaire sur un double front, contre la diffusion de l’islamophobie, contre celle de l’islam politique. Rationnellement, l’ensemble de ces éléments doit contribuer à court terme à une amplification des deux propagations, ce qui peut politiquement profiter à l’extrême droite.

Première parution : Nicolas Lebourg, « L’hostilité à l’islam a pris une place centrale au sein du parti lepéniste », Le Monde, 1′ janvier 2011.

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