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Le Déni des classes sociales au Front National

Par Sylvain Crépon

Nathalie Pigeot, la présidente du Front national de la jeunesse, vient de diffuser un communiqué de presse dénonçant certains de mes propos tenus dans le cadre d’une interview accordée à l’express.fr et recueillie par le journaliste Yann Duvert. Dans ce communiqué, Mme Pigeot s’indigne d’une phrase dans laquelle j’indique que « ce sont les jeunes qui ont le moins d’instruction qui se tournent vers le Front national ». Et sans doute également d’une autre où je précise : « Moins on est éduqué, plus on vote FN ». La présidente du FNJ me reproche ainsi de défendre une « élite » ou une « caste protégée », ou du moins de faire le jeu « des candidats du système » en « faisant passer le vote Front national pour un vote sans réflexion ». Et de prétendre ensuite que mes propos seraient dénués de tout « fondement scientifique » ou « politique ». La réaction de Nathalie Pigeot s’avère pour le moins maladroitement idéologique.

Depuis les années 1990, toutes les enquêtes ont mis en avant que le vote frontiste est structuré par deux invariants : c’est un vote majoritairement masculin et il attire proportionnellement (je souligne à dessein) les électeurs les moins diplômés. Un sondage (parmi des dizaines d’autres) TNS-Sofres pour i télé et le Nouvel observateur montrait en novembre 2011 que 34% des non diplômés avaient l’intention de voter pour Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle, contre 24% pour Nicolas Sarkozy et 25% pour François Hollande.

Les enquêtes du CEVIPOF ont établi quant à elles que de 1988 à 2002 le vote lepéniste doublait selon que l’on était titulaire ou non du Bac, et qu’en 2007 il triplait sur la base de ce même critère[1]. Une dimension qui s’accroit tout particulièrement chez les jeunes[2]. Il s’agit là de faits vérifiés qui n’ont jamais souffert aucune contestation, y-compris de la part des responsables du Front national.

Madame Pigeot feint de croire que s’appuyer sur de telles données trahirait une volonté de nuire à l’image du FN en faisant passer le vote frontiste pour un vote « primaire » et n’hésite pas à brandir le « mépris de classe ». Souhaiterait-elle que les chercheurs masquent, voire falsifient leurs résultats afin d’éviter de nuire à tel ou tel parti politique ? Dénoncer ce genre d’intention malveillante équivaut à un déni de réalité et ramène le Front national autant vers les théories du complot chères à l’extrême droite que vers cette dénonciation puérile de ceux, chercheurs ou journalistes, qui auscultent les partis politiques. Une pratique avec laquelle l’actuelle direction « adulte » a pourtant décidé, à grands cris, de rompre depuis plusieurs mois, manifestement sans que Mme Pigeot s’en avise.

Mais revenons sur le fond. Quel mal y a-t-il à attirer l’électorat le moins diplômé ? Quel mal y a-t-il à  attirer également les catégories populaires, celle qui sont confrontées, comme le rappelle Mme Pigeot dans son communiqué, à « l’insécurité sociale » ? Les données montrent qu’en plus d’attirer les moins diplômés, le FN attire les populations les plus précaires, ouvriers, employés, chômeurs. Autant de catégories que les autres partis tentent pourtant désespérément d’attirer, sans y parvenir tout à fait. La sociologie électorale a ainsi établi depuis longtemps que le Front national constituait un « symptôme »[3] des évolutions du système politique français qui voit les catégories précarisées de plus en plus attirées par le vote frontiste, mais également par l’abstention. Nul « mépris de classe » à prononcer ces quelques vérités élémentaires. Si elle était idéologiquement conséquente, Mme Pigeot se flatterait au contraire que le FN puisse être la « voix du peuple », selon un slogan cher à sa présidente.

Pourquoi donc ce malaise et cette dénonciation devant tant d’évidences sociologiques ? Mon hypothèse est que le Front national continue d’être mal à l’aise avec la notion de classe sociale que la nouvelle direction s’évertue pourtant à mettre en avant, plus ou moins maladroitement selon les cas. Comme je l’ai établi dans mes récentes recherches[4], la question sociale se résume au Front national à la préférence nationale, c’est-à-dire à ce qui s’avère le plus opposé à la solidarité de classe qui transcende quant à elle le culte des origines. Une orientation qui ne manque pas de nuancer les postures gauchisantes de la nouvelle direction et qui montre que le FN continue de surfer, aujourd’hui comme hier, sur ses fondamentaux, aussi euphémisés soient-ils.

Notes

[1] Voir sur ce point les éclairantes analyses de Nonna Mayer : « De Jean-Marie à Marine Le Pen : l’électorat du Front national a-t-il changé ? », dans Pascal Delwit (sous la dir.), Mutations de l’extrême droite française, Editions de l’Université de Bruxelles, 2012.

[2] Ibid.

[3] Pascal Perrineau, Le symptôme Le Pen, Paris, Fayard, 1997.

[4] Sylvain Crépon, Enquête au cœur du nouveau Front national, Paris, Nouveau monde édition, 2012.

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